La tension était palpable dans la cellule humide et sombre où Elrik, se tenait face à la captive. Celle-ci, une femme d'une beauté inquiétante, dont les longs cheveux d'ébène encadraient un visage à la fois féroce et séduisant, était isolée derrière des barreaux de dymérite. Leurs regards se croisaient et se défiaient, dansant silencieusement dans l'air épais de la pièce.
- Pourquoi persistes-tu ainsi ? demanda Elrik, brisant le silence suffocant. Pourquoi ne pas simplement coopérer ?
La sorcière éclata d'un rire sec, aussi tranchant que des éclats de verre.
- Et gâcher toute la satisfaction de te voir t'efforcer si vainement ? Oh, cher petit Elrik, je ne crois pas.
- Tu pourrais au moins essayer de faciliter notre tâche, protesta Elrik, son front se plissant en une expression d'exaspération presque enfantine.
- C'est touchant, vraiment, répondit-elle avec un sourire qui pouvait écorcher l'âme. Penses-tu vraiment que je sois ici pour rendre ton travail plus aisé ?
Avant que le garde ne puisse répondre, un croassement résonna à travers la cellule, interrompant leur face-à-face. Un choucas, aux plumes de jais et aux yeux étincelants, s'était posé sur le rebord de la petite fenêtre. Il observait les deux occupants de la cellule avec une curiosité narquoise.
- Oh, formidable, grogna Elrik, comme si le spectacle ne pouvait pas être plus absurde.
L'oiseau croassa de nouveau, comme s'il se délectait de l'exaspération du garde. Il sautillait de manière ludique sur le rebord de la fenêtre avant de se lancer dans un vol gracieux à travers la cellule de la sorcière jusqu'à atterrir sur la table du garde qui lui faisait face.
- Eh bien, tu n'es pas farouche toi ? remarqua la sorcière, haussant un sourcil sombre et intrigant.
- Putain, tu te fous de moi ? s'exclama Elrik, le visage s'empourprant de colère tandis que l'oiseau laissait tomber une fiente sur le rapport qu'il était en train de rédiger.
- Quoi ? croassa l'oiseau, avec un air de défiance.
- Pas la peine de croasser ainsi, sale bête, répliqua le garde tout en tentant de chasser l'intrus.
- Je ne croasse pas, j'invective ! rétorqua l'oiseau avec aplomb.
Un rire éclatant s'échappa des lèvres de la sorcière, qui observait la scène avec amusement. Elrik, en revanche, semblait ébranlé et confus.
- Comment... cet oiseau peut-il parler ? balbutia-t-il.
- Tu devrais lire plus souvent Elrik, répliqua l'oiseau, sur un ton de reproche. Les oiseaux parlants ne sont pas aussi rares que tu le penses.
- On dirait que tu as trouvé quelqu'un de plus bavard que toi, Elrik, ajouta la sorcière, un sourire malicieux aux lèvres.
- Saleté de sorcière ! Il me tarde de voir si tu seras aussi insolente lorsque le feu éternel purifiera l'abomination que tu es, jura-t-il dans un soupir exaspéré tout en laissant la sorcière seule avec cet oiseau qui défiait l'ordre naturel des choses.
- Pourquoi es-tu ici, l'oiseau ? demanda la sorcière, encore perplexe face à l'apparition soudaine de cet oiseau dans sa cellule.
- Je suis venu aux nouvelles, croassa-t-il tout en se balançant sur les barreaux de la cellule. Peut-être que la vie derrière les barreaux t'a laissée dans l'ignorance de l'agitation du monde extérieur.
La sorcière releva la tête, un regard perplexe sur le visage.
- Et qu'est-ce qui pourrait bien m'intéresser au-dehors de cette prison ? Les derniers potins de la cour ? Les exploits d'un chevalier sans cervelle peut-être ? A moins que tu ne souhaites m'instruire d'une nouvelle recette de framboisier concoctée par un des cuisiniers du merveilleux roi qui m'offre actuellement l'hospitalité ?
A ces mots, l'oiseau éclata d'un rire caquetant.
- Oh, je vois que tu n'as pas perdu ton sens de la repartie. Même dans une situation aussi désespérée que celle dans laquelle tu te trouves. J'aime ça ! Mais sache qu'il y a des histoires qui peuvent éveiller même l'âme la plus endormie.
Un frisson d'intérêt traversa la femme captive. Quelque chose dans le timbre de la voix de l'oiseau avait changé. Il y avait une gravité dans ses mots qu'elle n'avait pas entendu auparavant.
- Alors, parle, l'oiseau, ordonna-t-elle finalement, se penchant en avant, piquée de curiosité. Quelles sont ces nouvelles dont tu parles ?
Le volatil sourit, ses yeux rouges brillant d'un plaisir malicieux. Un événement important se prépare, croassa-t-il. Un événement qui pourrait bien secouer les fondements de ce monde. Comme il a déjà fait s'écrouler le tien...
- Et comment un oiseau insignifiant comme toi pourrait-il connaître de tels secrets ? demanda-t-elle, un sourcil levé en signe de défi.
L'animal caqueta à pleins poumons, produisant un son clair et cristallin qui résonna dans la cellule.
- Oh, ma chère, dit-il en secouant la tête avec amusement, je suis bien plus qu'un simple oiseau. Je suis le messager, le porteur de nouvelles, le conteur d'histoires. Je voyage là où il est impossible d'aller, j'entends ce que qui ne peut être entendu et je vois tout ce qui est invisible, s'emporta-t-il les plumes gonflées d'orgueil.
Il y eut un moment de silence alors que la sorcière méditait les paroles de l'oiseau. Puis, lentement, un sourire apparut sur son visage.
- Alors, raconte-moi, dit-elle. Qu'est-ce que tu as vu qu'aucun autre n'a pu voir ? Qu'est-ce que tu as entendu que personne d'autre n'a pu entendre ?
- Patience, croassa-t-il en sautillant de manière ludique sur les barreaux. Tout sera révélé en temps voulu. Pour l'instant, repose-toi et prépare-toi. Car les jours à venir seront pleins de changements.
- Pour quelqu'un qui semble tout savoir, tu me sembles bien ignorant de la réalité de cette prison. Personne ne s'en est jamais échappé, riposta-t-elle. Tu veux que je me prépare ? Mais à quoi au juste ? A mourir sur le bûcher ? A moins que tu n'es trouvé un moyen de me faire sortir d'ici, je ne vois vraiment pas où cet échange nous mène.
- Figure-toi ma belle, que j'y travaille activement. En fait non, je laisse le cours des événements se dérouler, mais l'issue qui t'attend te semblera bien plus agréable que celle que tu imaginais jusqu'à présent.
- Quel beau parleur. Les fables s'étaient trompées ce que je vois, à moins que tu ne sois un renard déguisé en corbeau...
- Je ne suis pas un corbeau, répondit l'oiseau énervé. Pourquoi tout le monde dit ça...
- Peut-être parce que tout le monde se fiche des différences entre corbeaux et choucas. Bon, aurais-tu l'extrême courtoisie de me renseigner sur l'avenir que tu me prédis ?
- Je n'ai pas pour habitude de révéler mes plans, tu sais. Mais étant donné que tu m'as vu dans l'intimité de ma vespérale défécation, je consens, dans ma grande mansuétude, à t'accorder le privilège de quelques révélations.
- Oh mais quel honneur, rit la sorcière.
- D'ici quelques semaines, tu seras libre de ta cellule. Enfin... Tout dépendra de l'allure de mes compagnons... Je dois bien avouer que l'un d'entre eux est particulièrement balourd, déclara l'oiseau d'un ton grave.
- Je te répète qu'il est impossible de sortir de cette prison. Pas vivant tout du moins, s'agaça la sorcière.
- A moins d'être gracié par le Roi, rectifia-t-il.
La sorcière éclata d'un rire tout aussi sincère qu'incontrôlable. Alors là tu rêves ! Je suis l'ennemi à abattre, Radovid préférerait s'arracher ses royales couilles plutôt que de me libérer.
- Ta légendaire compréhension des hommes est loin, très loin d'être aussi impressionnante que ta réputation le laissait envisager... répliqua l'oiseau, visiblement déçu.
- Plaît-il ? rétorqua-t-elle d'un ton hautain.
- Radovid ne te hais pas autant qu'il s'admire lui-même. L'amour de soi est toujours plus fort que la haine des autres, Yennefer de Vengerberg.
- Comment connais-tu mon nom ? demanda-t-elle, surprise.
- Je te l'ai dit, je sais un tas de choses... Comme les raisons qui font que tu es enfermée ici et pourquoi un village entier a été rayé de la carte.
Et sur ces mots, l'oiseau s'envola, laissant Yennefer seule avec ses pensées. Mais pour la première fois depuis longtemps, elle se sentit pleine d'espoir. Car elle savait maintenant qu'elle n'était pas seule. Elle avait un allié, aussi improbable soit-il. Et quelque chose lui disait que ce choucas, jouerait un rôle important dans les événements à venir.