Comme si le firmament lui-même s'était fendu pour offrir un refuge à l'aurore, les premiers rayons du jour émergeaient, baignant de leur éclat le Marais de Torséchine. Au sein de cet environnement inhospitalier, les brumes matinales s'effilochaient, pareilles à de fines mousselines ourlées d'or et d'argent, dévoilant peu à peu leur univers en suspens. Là, niché entre les racines torturées des arbres centenaires, un campement modeste avait été dressé, tel un bulbe fragile émergeant du sol marécageux. C'était un refuge précaire, une bulle de vie et de chaleur au sein de cet univers froid, humide et hostile. Le feu de camp, invoqué d'un signe par Geralt, dansait audacieusement face aux ténèbres, repoussant les ombres envahissantes. La nuit qu'ils venaient de passer à veiller avait laissé ses marques sur les voyageurs, et chaque visage racontait une histoire unique. Alric, portait l'empreinte de la nuit comme une chape de plomb. Son regard inquiet avait sondé chaque recoin du marais, scrutant les ombres mouvantes et les formes indistinctes. Son visage, éclairé par les flammes vacillantes, était pâle et creusé, témoignant des heures passées à combattre la peur de l'inconnu, de l'invisible, et de l'inimaginable. Régis, quant à lui, paraissait toujours être la tranquillité incarnée. Son regard pénétrant avait veillé toute la nuit, son ouïe fine déchiffrant les murmures du marais, captant chaque bruit suspect. Son calme et sa vigilance inébranlable faisaient de lui le gardien de la petite troupe, une présence rassurante dans l'obscurité palpable. En face de lui, Mira se réveillait doucement. Elle avait trouvé refuge sous le voile magique de Lindëinel. Enveloppée dans cette étoffe enchanteresse, son sommeil avait été aussi paisible et profond que réparateur. À l'abri du chaos extérieur, elle semblait flotter au-dessus de tout danger, telle une étoile filante traversant le firmament, illuminée par une aura de sérénité et de merveille. Enfin, là, dans l'ombre, Jeannot avait choisi le silence pour compagne. Ses yeux brillaient comme des charbons ardents dans l'obscurité, capturant l'éclat du feu, à l'écoute des secrets murmurés par le marais. Sa nature sauvage le rattachait indéniablement à ces terres, une symbiose parfaite avec cette partie de lui-même qui semblait se fondre dans l'essence même du marais.
- Il est temps de partir, déclara Geralt, se détachant de sa contemplation de l'aurore. Sa voix, telle la caresse d'une brise matinale, résonna dans le silence de l'aube, signalant la reprise de leur voyage dans les profondeurs des marais. Alric, encore affaibli par une nuit sans sommeil, émergea des replis de sa couverture avec une lourdeur visible. Ses yeux, voilés par l'épuisement, cherchaient autour de lui.
- Où est Kavka ? demanda-t-il d'une voix qui semblait emprisonnée par la brume matinale.
- Il s'est envolé voilà quelques heures, répondit doucement Régis, dont l'attitude solennelle et paisible tranchait avec l'inquiétude générale. Il nous rejoindra quand l'envie lui en prendra.
Sans plus attendre, ils levèrent le camp et reprirent leur périple. Le paysage des marais de Torséchine, sous la lueur naissante du jour, était à la fois terrifiant et fascinant. C'était un tableau dantesque de cyprès tordus, de ronces avides et de flaques d'eau stagnantes, où le reflet du ciel se mélangeait aux couleurs morbides de la terre. Un nuage de moucherons et de moustiques virevoltait au-dessus de l'eau fétide, semblant danser une gigue macabre au son des soupirs du vent. Dans ces conditions, leur avancée était laborieuse, chaque pas semblait s'enfoncer dans une vase visqueuse qui essayait de les avaler tout entier. Des êtres abominables émergeaient parfois de l'eau, comme des cauchemars prenant forme dans le monde réel. Pourtant, à la vue du vampire, ces créatures s'enfuyaient, comme si elles étaient conscientes du danger que représentait cet être à l'apparence trompeusement sereine.
- Ils ont l'air d'avoir peur de toi Régis, remarqua Mira avec une pointe de curiosité dans sa voix.
Le vampire, souleva un sourcil avec une pointe de sarcasme dans son regard alors qu'un sourire ironique ourlait ses lèvres écarlates.
- Il semblerait, jeune fille, acquiesça-t-il, son timbre grave enveloppant les mots d'une aura mystique. Cela prouve que l'intelligence des créatures que nous croisons ne doit jamais être sous-estimée, même celles qui semblent être exclusivement régies par des instincts primitifs.
Kavka, l'oiseau au verbe caustique, atterrit d'un battement d'aile sur l'épaule de Régis, son plumage ébouriffé contrastant avec la rigueur du vampire.
- Ou peut-être est-ce l'haleine matinale d'Alric qui les fait fuir, trancha-t-il, faisant voler des étincelles d'irrévérence. Un simple bâillement de ta part suffirait à mettre en déroute un zeugl !
Alric grogna, son regard assassin à l'adresse de l'oiseau était aussi tranchant que l'épée qu'il portait à la ceinture.
- La ferme, le piaf !
Geralt, indifférent à ces chamailleries, reporta son attention sur l'oiseau.
- Kavka, qu'as-tu vu pendant ton absence ?
Le volatile émit un croassement moqueur avant de répondre : J'ai vu un papillon délicieusement dodu, et puis une grenouille bleue, et puis...
- Qu'as-tu vu d'important pour notre survie, le coupa Geralt, son ton imperturbable dissimulant à peine son impatience grandissante.
Le volatile sembla se dégonfler légèrement, avant de répondre d'une voix penaude :
- C'est à dire que... C'est compliqué.
- Comment ça ? demanda naïvement Mira, s'attendant toujours à une réponse honnête de l'oiseau.
- Hé bien, j'ai bien observé un brumelin en train de s'épiler l'entre-jambe, mais je crains que cette vision ne soit liée à ma consommation de grenouilles...
Exaspéré, Geralt soupira.
- Et cette aide dont tu nous parlais, où la trouverons-nous ? demanda-t-il. Si nous continuons dans cette direction, nous arriverons bientôt sur le chemin des Douceurs. Ce sentier nous mènera droit aux Moires contre lesquelles, je te le rappelle, nous sommes presque impuissants.
Le regard de l'oiseau s'illumina de malice : Ai-je entendu le Sorceleur prononcer une phrase de plus de dix mots ? Ou bien était-ce encore un effet des grenouilles...
Alric s'insurgea : Kavka, bordel de merde ! Réponds à la question de Geralt !
L'oiseau hésita un instant avant de lâcher :
- Nous ne la trouverons pas.
Geralt se raidit, fronçant les sourcils.
- Que veux-tu dire par là ?
Kavka se gonfla, sa voix prit une tournure mystérieuse.
- Il est impossible de la trouver.
Alric soupira, secouant la tête. Ce que tu dis n'a aucun sens. Cela dit, je suis content d'entendre enfin un « je ne sais pas » de ta part !
L'oiseau semblait s'amuser de la confusion qu'il avait créée.
- Bien sûr que je sais où la trouver ! Mais il est bien moins fatiguant d'attendre que ce soit elle qui nous rejoigne. Et puis, je ne vais quand même pas faire tout le boulot. Si je vous ai convié à me suivre, c'est uniquement pour m'offrir le luxe d'oisiveté.
- Je ne comprends rien... commença Alric.
- Pour changer ! le coupa Kavka de sa voix nasillarde.
- ... si nous ne trouverons pas l'aide qu'il nous faut, comment allons-nous vaincre les Moires ? poursuivit-il.
- Il n'y a qu'une façon de vaincre les Moires, jouer sur leurs faiblesses. Elles sont prétentieuses, vindicatives, outrecuidantes... Elles n'imaginent pas un seul instant pouvoir être battues parce que cela n'arrive jamais. Et pourtant, avec un peu de ruse, c'est tout à fait faisable.
- Hum, ce n'est pas la méthode que nous avions utilisé lors de notre dernier face à face, murmura le Sorceleur.
- Et cela explique pourquoi vous ne les aviez pas vaincus, répondit Kavka. La tête est plus forte que l'épée. Utilisez le folklore local.
- Le folklore local ? demanda Mira. Je ne le connais pas moi...
- Moi oui, dit Régis de sa voix calme. L'histoire du Continent est fascinante pour ceux qui savent s'y intéresser.
- Elle est surtout très utile pour ceux qui sont contraint d'y vivre, corrigea le Sorceleur.
- Je ne t'aurais pas cru féru d'histoire, se moqua Alric à l'adresse de Geralt. Excuse moi pour le cliché, mais les Sorceleurs semblent plus portés sur le maniement de l'épée que sur la lecture, conclut-il d'un rire.
- Il faut bien comprendre, cher Alric, que la connaissance de notre histoire, notamment celles des peuples que nous côtoyons n'a rien d'inutile. Surtout pour un Sorceleur, expliqua le vampire. Connaissant Geralt depuis des années, j'ai eu maintes fois l'occasion de constater son habilité à éviter les écueils.
- Comment ça ? demanda Alric qui ne voyait pas en quoi se faire historien pouvait faciliter le travail d'un tueur de monstre. Maîtriser les sciences du vivant, connaître toutes les caractéristiques des monstres que l'on affronte, je veux bien. Mais être en mesure de réciter les traités de paix signés entre les différents royaumes...
- Détrompe toi, répondit le Sorceleur. Ce qui peut te sembler superflu te donne en réalité le pouvoir d'éviter de t'égarer, d'offenser ou de te laisser manipuler.
- Tout juste, renchérit Régis, proclame à un Elfe que les Hommes sont les fondateurs d'une cité telle que Cintra et tu pourras faire une croix sur l'aide qu'il aurait pu t'apporter.
- À droite toute !!!! cria l'oiseau, coupant nette la conversation de ses compagnons.
La petite troupe s'engagea alors dans la direction que l'oiseau avait indiquée, s'engouffrant sur un petit sentier que Jeannot présenta à Mira et Alric comme le Sentier des Douceurs.
- Le Sentier des Douceurs ? demanda Alric. J'imagine qu'il n'a de doux que le nom...
En effet, malgré son nom innocent, le sentier était loin d'être un refuge réconfortant au cœur du marais hostile. Sous la forme d'un étroit chemin sinueux, à peine plus large que la longueur d'une épée, le sentier serpentait capricieusement à travers les bourbiers, semblant échapper miraculeusement à l'engouement dévorant de la boue. Comme un ruban de liberté tendu à travers un tableau de désolation, il offrait un mirage de sécurité dans un lieu où la dangerosité était la règle. Étrangement, c'est l'aspect doucereux de cette route qui la rendait si sinistre. Comme des guirlandes suspendues par une main invisible, des bonbons d'une multitude de couleurs pendaient des branches déformées qui se courbaient au-dessus du chemin. Leurs surfaces brillantes scintillaient à la lumière du jour comme des joyaux colorés, leurs doux parfums se mélangeant à l'odeur tourbée du marais.
- Ne vous laissez pas berner par ces douceurs, avertit Jeannot d'une voix aussi rauque que le grincement d'une porte mal huilée. Elles ne sont pas là pour satisfaire votre faim, mais pour leurrer ceux assez naïfs qui se risqueraient jusqu'ici. C'est le piège des Moires pour attirer les enfants perdus.
Les mots de Jeannot résonnèrent dans le silence, tandis que Mira scrutait les friandises d'un regard circonspect. Les petits gâteaux dorés, les sucettes multicolores, les pastilles de chocolat... Tous étaient suspendus avec soin, comme pour inviter les imprudents à s'égarer plus profondément dans le marais. Chaque friandise semblait être un piège, un leurre tentant, destiné à attirer les innocents vers l'antre des Moires.
La petite troupe progressait prudemment le long du chemin, gardant leurs yeux rivés sur le sentier devant eux. Geralt, avec sa démarche prédatrice habituelle, semblait prêt à dégainer son épée au moindre signe de danger. Régis, silencieux comme toujours, avançait sans hésitation, ses yeux perçants scrutant les alentours avec une vigilance inébranlable tandis qu'Alric suivait de près, son visage pâle trahissant son anxiété. Seul Kavka, avec son plumage brillant, semblait prendre plaisir à la vue des friandises, son bec vif s'emparant de chaque bonbon qui passait à sa portée.
Alric, pris d'une nausée soudaine, demanda d'une voix tremblante : Pourquoi y a-t-il des oreilles suspendues aux branches aux côtés des bonbons ?
- Pour faire parler les débiles, répondit l'oiseau tout en s'envolant. A toi de jouer, vampire !
- Hé ! Ce n'est pas le moment de nous quitter, cria Jeannot a l'adresse de Kavka qui, déjà, s'enfonçait dans les marais.
- Continuez à avancer, je vous rejoindrais plus tard. Tachez de ne pas vous faire tuer.
- Mais... commença Jeannot avant d'être interrompu par Geralt.
- Laisse tomber, il fait ça tout le temps...
- Et du coup, pourquoi y a-t-il des oreilles tranchées partout ici ? reprit Alric, comme si de rien n'était.
- Ce sont des offrandes aux Moires de la part des habitants du marais, répondit le Sorceleur, de sa voix grave.
- Ils donnent leurs oreilles ? Mais qu'est-ce qui tourne pas rond dans cette région ?
- Il s'agit d'un pacte, répondit le Célicole en regardant Kavka s'en aller. Ces oreilles sont le prix demandé aux Hommes par les Moires en échange de leur protection...
La révélation tomba comme un couperet, imposant un silence lourd sur le groupe. Après des heures d'évolution à travers les méandres du Chemin des Douceurs, ils arrivèrent enfin à leur destination. Un hameau de trois maisons, pittoresque autant qu'il était sinistre, se dressait au cœur du marais. Les chaumières, avec leurs toits de chaume verdoyant et leurs murs de bois patiné par le temps, semblaient n'avoir jamais quitté le marais. C'était là que résidaient les Moires, attendant que les imprudents tombent dans leur filet. Alors qu'ils s'approchaient des trois bâtisses délabrées, trois voix s'élevèrent, s'entremêlant comme les courants de rivières se jetant dans un même fleuve. Elles semblaient toutes parler à l'unisson, leurs mots complétant ceux des autres en un flux continu. Ces voix, à la fois douces et dures, jeunes et vieilles, créaient une harmonie qui semblait tout droit sortie d'un autre monde.
- Ainsi, le Sorceleur se trouve à nouveau parmi nous. N'est-ce pas toi, Geralt de Riv, qui a déjà traversé le Jardin des Moires ? La voix qui posait la question était douce, mais portait une pointe d'ironie. Nous nous souvenons de ton dernier passage... Et de la décision que tu as prise.
Geralt resta impassible, bien que les paroles des Moires aient évoqué des souvenirs qu'il préférait garder enfouis. Son silence sembla les amuser, car leur rire s'éleva à nouveau, vibrant dans l'air comme les notes d'une harpe mal accordée.
- Et toi, Jeannot, poursuivirent-elles, leur attention se tournant maintenant vers le Célicole. Que pourrions-nous te prendre à présent ? Et si nous arrachions la vue à tes yeux...
Jeannot ne répondit pas non plus, ses yeux sombres fixés sur l'endroit d'où semblaient provenir les voix. C'était comme si elles surgissaient de nulle part et de partout à la fois, une cacophonie qui semblait prendre plaisir à leur confusion.
- Oh regardez mes sœurs, en voilà un visage que nous n'avions pas vu depuis des siècles, se réjouit-elle, en se tournant vers Régis.
- Oui, un vampire. Nous avions presque oublié à quoi ressemblait l'un des vôtres.
- Croyez-vous que celui-ci sera aussi délicieux que le dernier que nous avons mangé ?
- La viande a l'air fibreuse, répondit la première voix.
- Filandreuse même, poursuivit la seconde.
- Mais bouilli dans du sang d'enfant, elle devrait faire un repas parfait, termina la troisième voix.
Régis ne répondit rien, se contentant de les observer de ses yeux profonds, comme s'il essayait de percer le mystère de leurs voix invisibles.
Enfin, elles apparurent. Émergeant de la brume qui recouvrait le marais, trois figures apparurent face à eux, tissant leur présence à partir du néant. Elles formaient une trinité contradictoire, magnifiques et repoussantes, les reflets simultanés de la jeunesse et de la vieillesse. Fuselle, la cadette, resplendissait d'un éclat lunaire, ses boucles de jais coulant en cascades soyeuses sur ses épaules. Son visage de porcelaine était encadré par deux joyaux verts, aussi mystérieux que l'abysse marin. Ambroisie, la suivante, exhibait sa chevelure de feu, aussi ardente que le crépuscule, tandis que deux puits de ténèbres ornaient son visage aux multiples cicatrices. Des histoires de tourment étaient écrites en sillons d'argent sur sa peau. Enfin, Soupir, l'aînée, rayonnait d'un étrange éclat argenté, son crâne lisse miroitant sous le voile diaphane du jour. Ses prunelles étaient d'un bleu si pâle, qu'elles semblaient sur le point de se dissoudre dans le néant.
- Geralt, pourquoi ne dégaines-tu pas ton épée ? demanda Alric d'une voix apeurée.
- Parce qu'il sait qu'elle ne lui sera d'aucune utilité, rétorqua Fuselle d'une voix mordante, sa phrase tintant avec un rire moqueur.
- Il a déjà essayé, mais nous sommes bien plus anciennes que les Sorceleurs, crut bon d'ajouter Ambroisie, un sourire cruel animant ses lèvres.
- Rendez-nous les enfants, interjeta Geralt d'une voix sombre.
- Et pourquoi ferions-nous ça ? Nous avions prévu de les inviter à notre table ce soir, se moqua Ambroisie, un rire cruel s'échappant de sa gorge.
- Oui, avec le vampire, surenchérit Soupir, un rictus de délectation ornant son visage.
- S'il vous plaît, supplia Jeannot, ce sont mes amis...
- Ah la barbe, grognèrent-elles en chœur, leur patience visiblement éprouvée. Si les membres de ton espèce n'étaient pas aussi infectes au goût, nous nous serions déjà débarrassés de ta méprisable présence en notre royaume !
Régis, qui avait gardé le silence jusqu'à présent, descendit du dos d'Ablette et se dirigea lentement en direction des Moires. Sa posture calme et majestueuse, presque royal, imposa à ce moment-là un instant de silence circonspect aux trois sorcières.
- Vous semblez être des êtres dotés d'une incroyable puissance, commença-t-il avec une déférence marquée. Votre âge vous a apporté une sagesse plus grande encore que celle de l'ensemble des membres de mon espèce pourtant déjà très ancienne...
- Oh, mais c'est qu'il parle bien, répondirent-elles en unisson, un soupçon d'intérêt pointant dans leur ton.
- Il semblerait que devant une puissance comme la vôtre, nous n'ayons aucune chance d'obtenir ce que nous cherchons sans votre bénédiction, poursuivit-il, l'ombre d'un sourire sur les lèvres.
- Ma sœur, peut-être devrions-nous le garder avec nous plutôt que de le dévorer, dit Soupir à Ambroisie.
- Oui, enchaîna Fuselle, il pourrait nous divertir et nous flatter.
- C'est vrai que cela fait longtemps que nous n'avons pas été flattées autrement que par crainte et peur de notre courroux, compléta la troisième des sœurs.
- Si vous me le permettez, j'ai une suggestion à vous soumettre, continua Régis, ne cédant rien de son assurance. Bien que vous soyez en mesure de me soumettre à votre volonté, je suis convaincu que des êtres aussi puissants et anciens que vous ne pourrez s'abaisser à choisir une solution aussi facile face à un pauvre vampire comme moi.
- Que...
- Proposes...
- Tu ? demandèrent-elles, presque à l'unisson, l'intérêt désormais visible dans leurs regards.
- Je vous propose un défi, une devinette pour être exact. Si vous parvenez à deviner l'animal auquel je pense, nous nous rendrons à vous sans résister et vous ferez de nous ce qu'il vous chante.
- Régis, je ne voudrais pas sembler manquer de confiance en toi, mais... commença Alric, l'inquiétude teintant sa voix.
D'un geste éloquent, Geralt l'interrompit, sa main tranchant l'air comme un avertissement silencieux. Sa confiance envers Régis semblait inébranlable, et ce, même face à la situation actuelle. L'assurance du Sorceleur se trouvait renforcée par le fait que la petite Mira, grâce à la protection magique de Lindëinel, demeurait invisible aux yeux des Moires.
- Et si nous perdons ? demandèrent les Moires en harmonie, leur curiosité palpable dans l'air.
- Si vous perdez, chacune d'entre vous m'accordera un vœu. Trois vœux, qui, je le promets, ne vous mettra nullement en danger, répondit le vampire, l'espoir niché au creux de sa voix.
- Trois vœux en cas de victoire pour toi, vampire, mais alors nous demandons trois indices en notre faveur, énoncèrent les moires, leurs voix fusionnant en une mélodie malsaine.
- Cela va sans dire, acquiesça le vampire.
- Très bien, nous acceptons...
- Ton défi...
- Vampire... conclurent-elles en chœur, le ton de leurs voix à la fois intrigant et menaçant.
- Parfait, acquiesça Régis, l'ombre d'un sourire flottant sur ses lèvres.
- Régis, méfie-toi, ces créatures sont aussi perfides qu'astucieuses, mit en garde Geralt, sa voix portant une note d'inquiétude.
- Ne t'en fais pas, mon ami. Fais-moi confiance, rassura Régis, se retournant pour adresser un clin d'œil discret à Geralt.
- Toujours... répondit-il dans un murmure à peine audible.
- Posez votre première question, invita Régis, son regard fixé sur les trois sorcières.
La cadette des sœurs s'avança d'un pas décidé puis demanda au vampire : De quelle couleur est l'animal auquel tu penses ?
- L'animal auquel je pense est aussi noir que les ténèbres les plus profondes, répondit Régis, sa voix aussi profonde que l'obscurité évoquée.
- A moi maintenant, reprit Fuselle, faisant un pas en avant. L'animal auquel tu penses, vampire, possède-t-il une caractéristique qui le distingue parmi les siens ?
- En effet, votre perspicacité est impressionnante, répondit Régis avec admiration. Il semblerait que vous soyez bien plus intelligentes que ce que les légendes ne laissent entendre. L'animal auquel je pense possède des yeux d'un rouge aussi profond que des rubis.
La dernière des Moires s'avança alors, son regard perçant se plantant dans les yeux du vampire. Avec un sourire cruel, elle demanda : L'animal auquel tu penses, se trouve-t-il ici même ?
Régis, dont le teint pâle semblait encore plus blême suite à cette question, acquiesça lentement.
- Oui, répondit-il d'une voix douce, baissant la tête pour éviter le regard des sœurs, comme si le sol sous ses pieds se dérobait.
- Ton énigme était à ton image vampire, insignifiante, raillèrent les trois sœurs d'une même voix.
- L'animal auquel...
- ...tu penses n'est autre...
- ...que le vulgaire choucas qui vous accompagne depuis que vous avez pénétré dans notre royaume, termina la dernière des sœurs avec un rictus satisfait.
- Tous les oiseaux vivant dans ce marais obéissent à nos ordres. Crois-tu que les millions d'yeux qu'ils nous offrent ne nous ont pas permis de le voir ? se moqua Fuselle tout en avançant vers le vampire.
- Crois-tu que les oreilles offertes en sacrifice par les hommes des marais ne nous ont pas permis de vous entendre parler de lui ? renchérit sa sœur Ambroisie en s'approchant encore plus près.
- Crois-tu que sa présence dissimulée dans le cyprès juste derrière vous nous ait échappées ? poursuivit Soupir.
Les trois sorcières encerclaient à présent le vampire, à moins d'un mètre de lui, prêtes à se saisir de Régis. Alric avait cessé de respirer depuis de longues minutes, hypnotisé par la peur que lui inspiraient les trois Moires, leur visage se métamorphosant progressivement en monstres hideux. Leur beauté mystique initiale semblait s'estomper comme un miroir se brisant, laissant place à des visages d'une cruauté brute et terrifiante. La première à se transformer fut Fuselle. Ses beaux cheveux noirs se délitèrent comme des mèches de cendres au vent, son crâne devenant une masse dénudée et bosselée. Sa peau d'albâtre se craquela, révélant un derme grisâtre et rugueux comme le cuir d'un vieil animal. Ses yeux, autrefois d'un vert profond, prirent une teinte bilieuse, et ses pupilles se dilatèrent jusqu'à engloutir presque toute l'iris. Puis vint le tour d'Ambroisie. La flamboyance de sa chevelure rougeâtre se fanait, les cheveux tombant en masse sur ses épaules. Son visage, autrefois marqué par de multiples cicatrices racontant des histoires de douleur et de souffrance, se déforma, se tordant en un masque de brutalité hideuse. Sa peau devint rugueuse et écailleuse comme celle d'un serpent, et ses yeux charbonneux brillèrent d'une lueur malveillante. Enfin, Soupir, la plus âgée des sœurs, se métamorphosa de la façon la plus terrifiante. Son crâne déjà chauve s'ornait désormais de veines sombres et gonflées, son visage se tordait en une grimace terrifiante. Ses yeux, d'un bleu pâle presque transparent, se rétractèrent dans leurs orbites, devenant deux fentes étroites et cruelles. Sa peau, déjà parcheminée, s'assombrit, devenant presque translucide et révélant un réseau complexe de veines noires en dessous. Leurs corps s'allongèrent, leurs doigts se transformant en longues griffes effilées. Leurs silhouettes n'étaient plus celles de trois femmes, mais celles de l'incarnation même de l'horreur. Une horreur, qui ne fit pas reculer le vampire.
- Un instant, dit-il d'une voix douce tout relevant les yeux vers les Moires qui s'approchaient encore. Votre déduction était remarquable, je l'admets. Cependant, il me semble que vous vous soyez fourvoyées.
- Que racontes-tu, vampire ? questionnèrent les trois monstrueuses entités, la surprise résonnant dans leur voix unifiée.
- Je veux simplement dire que l'animal qui occupait mes pensées n'était pas un choucas, rectifia-t-il lentement. Il apparaît que votre solution à mon énigme était erronée.
- Fourbe ! vociféra l'une des sœurs, la rage faisant trembler sa voix.
- Fraudeur, renchérit Fuselle, tu tentes de nous manipuler, vampire !
- Je n'oserais jamais tricher, estimables Moires, répliqua Régis, alors que Kavka se posait délicatement sur son épaule.
- Le subterfuge est plus sa spécialité, c'est bien pour ça que je l'ai recruté, ajouta l'oiseau avec une certaine désinvolture, se balançant d'une patte à l'autre de façon ridicule.
- Qu'es-tu donc, choucas ? Nous n'avons jamais rencontré un spécimen comme toi, observa l'une des sœurs, intriguée.
- Vous n'avez pas encore tout vu, rétorqua l'oiseau avec malice.
- À présent, accordez-lui ses vœux, intervint Geralt, s'approchant d'un pas assuré, la main fermement posée sur le pommeau de sa lame en argent.
Avec une certaine réticence, les trois sœurs reprirent leurs apparitions originelles, reculant légèrement.
- Et si nous refusons ? répondirent-elles à l'unisson, vous ne disposez d'aucun moyen de nous forcer à honorer vos vœux, imposteurs !
- Si vous exaucez ses vœux, je vous révélerai un secret, déclara Kavka sur un ton taquin.
- Un secret ? Lequel ? s'enquit Fuselle tout à coup intéressée.
- Un secret qui pourrait vous être très utile, répondit l'oiseau de sa voix nasillarde.
Feignant la réflexion, les Moires finirent par consentir : Très bien, nous acceptons en échange de ce secret. Mais avant, vampire, tu dois nous révéler quel était l'animal en question et prouver qu'il est présent en ces lieux !
- Patience, vieilles guenaudes. L'identité de cet animal fait justement partie du secret que je m'apprête à vous dévoiler.
Les trois sœurs semblaient perplexes, se sentant comme lésées. Aussi, après un temps de réflexion commun, elles finirent par déclarer au vampire : Très bien, nous exaucerons tes vœux, mais sache que si tu ne peux prouver la présence de cet animal en ces lieux, conformément à ton troisième indice et que l'on sait inexistant puisque nous voyons tout en ce marais, chaque vœu sera révoqué et vous serez tous dévorés avec les enfants que nous détenons.
- Nous acceptons vos conditions, acquiesça Régis. Mon premier vœu est que vous libériez tous les enfants que vous retenez captifs. Mon deuxième vœu est... commença Régis.
- Que vous nous remettiez le Miroir de l'Âme, l'interrompit Kavka.
- Et mon troisième vœu est que vous nous laissiez partir sans nous poursuivre, sans envoyer de monstres à nos trousses, acheva le vampire.
- Non ça, c'était pas la peine... se plaignit l'oiseau.
- Très bien, accordé, concédèrent les Moires.
Ambroisie leva la main et, dans un éclat de lumière, un petit miroir apparut, flottant doucement jusqu'à se poser dans sa paume. Il était étonnamment banal, sa simplicité contrastant avec son importance manifeste. De forme ovale, il ne mesurait pas plus de dix centimètres de hauteur, encadré par une fine bordure d'argent ornée d'intricats motifs en spirale. La surface du miroir lui-même était d'une clarté impressionnante, un plan d'eau calme qui ne reflétait pas seulement l'apparence, mais semblait pénétrer profondément dans l'âme de quiconque osait croiser son regard. Il vibrait d'une aura mystique, une énergie ancienne et puissante qui se dégageait du miroir, faisant frissonner l'air environnant. C'était comme si ce miroir ne se contentait pas de refléter la réalité, mais pouvait en quelque sorte la distordre, la modeler, la transcender.
- A présent, rendez-nous les enfants ! exigea Geralt d'une voix tranchante comme l'acier.
- C'est déjà fait, Sorceleur, rétorqua Fuselle, un rictus malsain étirant ses lèvres. Nous vous avons rendu tous les enfants en notre possession seulement, poursuivit-elle, vous n'avez jamais précisé dans quel état vous souhaitiez les retrouver.
Une tristesse abyssale s'empara des yeux de Régis. Dans le creux de sa main, lové au sein du miroir, il discerna des dizaines, voire des centaines de silhouettes enfantines, immobiles, le regard éteint, dénuées de la moindre lueur de peur ou de chagrin. Figés, hors du temps, ils semblaient perdus dans un monde de reflets et d'illusions, stérile et inatteignable. Derrière cette armée d'enfants, une quantité plus grande encore d'adultes se tenaient debout, tout aussi immobiles et éteints. Certains avaient l'allure de nobles, d'autres de mendiants, ils étaient à présent tous égaux dans leur malédiction.
- Libérez-les de là ! protesta Alric, la voix emplie d'indignation. Ce ne sont que des enfants !
- Cela ne fait pas partie du marché, déclara froidement Soupir. A présent l'oiseau, révèle-nous ce secret que tu prétends crucial.
- L'animal auquel le vampire pensait lors de l'énigme est juste derrière vous, nargua Kavka.
A ces mots, les trois sorcières se retournèrent, cherchant vainement l'animal dont il était question.
- Il n'y a aucun animal derrière nous, répliquèrent-elles en chœur, furieuses. Tentes-tu de nous berner, maudit volatile ?
- Les vampires sont certainement insignifiants, répondit l'oiseau, mais ils ont assurément une bien meilleure vu que vous autres.
Les Moires cherchaient en vain à apercevoir cet animal invisible, leurs yeux fouillant avec hardeur dans les volutes de brouillards qui drapaient le marais d'une aura mystique. Lorsque soudain, elles la virent. Là, au loin, se détachant de la vapeur éthérée qui l'entourait. Une silhouette noire, plus noire que les ténèbres les plus profondes, les yeux d'un rouge brûlant, brillant de mille feux à travers la vapeur épaisse qui les recouvrait. La bête approchait d'un pas sur, lent et imposant, sous la forme d'un majestueux destrier noir. Elle était celle que l'on dit impossible à trouver, celle qui est partout et nulle part à la fois. Celle qui trouve ceux qui la cherchent. Elle est la Dame des Bois, « Celle qui sait », une mère jadis trahit par ses trois filles et qui aujourd'hui clame vengeance. Le vampire, ayant écouté avec attention les indices distillés par Kavka avait, depuis le Sentier des Douceurs, consacré toutes ses pensées à "Celle qui Sait" dans l'espoir de la faire venir à eux. La tête est plus forte que l'épée...
Devant l'effrayante apparition de leur Mère, les trois Sorcières lancèrent des cris de terreur. Elles se volatilisèrent dans l'instant, aussitôt suivies par le destrier sombre qui initia une chasse inexorable. En un éclair, Geralt, Régis, Alric, Mira, Jeannot et Kavka se retrouvèrent isolés au cœur du marais. Un silence mortel s'empara des lieux, un silence que nul n'osait troubler. Nul, sauf un.
- Alléééééé on se casse ! piailla Kavka.
- La ferme, le piaf, répliqua Alric, un mélange de soulagement et d'accablement dans sa voix suite au départ des monstres et face au destin tragique des cinq enfants.
- Heeeeeey, qu'est-ce que j'ai dit ?
- Geralt... Régis, n'y a-t-il aucun moyen de les sortir de là, demanda Alric une larme coulant au abord de son œil.
- Non, répondit Kavka d'un ton morne. Tout doit finir un jour, sinon rien ne commencerait jamais...
- Pourtant les Moires devaient bien connaître un moyen de les libérer puisqu'elles prévoyaient de les dévorer, se lamenta Jeannot.
- Non, les Moires ne prévoyaient nullement de dévorer ces enfants. Cela aurait été bien trop clément de leur part...
- Qu'est-ce qui peut être plus abominable que de dévorer des enfants ? demanda Alric perplexe.
- Les regarder se faner pour l'éternité dans les reflets de l'existence. Sur ces paroles teintées de fatalité, l'oiseau prit son envol.
- Nous trouverons une solution, reprit Geralt, sa voix empreinte de détermination. Il n'est pas question d'abandonner ces enfants à leur sort.
- Je ne sais pas, murmura Régis, envahit par un sentiment de mélancolie. Pour la première fois de ma longue existence, je me sens comme une simple marionnette embarquée dans une danse macabre... Comme un pion dans un jeu dont nous ignorons les règles.
Sur ces paroles, Régis et Geralt rejoignirent Ablette, et annoncèrent le départ de leur compagnie. Pendant qu'ils reprenaient le Chemin des Douceurs, le silence s'imposa. Malgré leur victoire sur les Moires, un goût amer imprégnait leur bouche, le goût distinct de la défaite.