La forêt qu'ils traversaient était un tableau vivant d'émeraude et d'or, une valse de feuilles qui virevoltaient doucement sous la caresse du vent. Les arbres, fiers et majestueux, s'élevaient haut dans le ciel, leurs canopées s'entrelaçant pour former une voûte protectrice qui tamisait la lumière du soleil en une pluie de rayons scintillants. Les bruits de la forêt, le craquement des branches, le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles créaient une symphonie naturelle qui les enveloppait. Le parfum de l'humus et de la sève fraîche emplissait l'air, une odeur de vie et de croissance qui résonnait profondément dans l'esprit d'Alric, trop content de retrouver une atmosphère autrement plus douce que celle de Velen.
- Tu aurais pu nous trouver un cheval avant de partir, maugréa Alric à l'attention de Kavka. On aurait pu aller plus vite et cela aurait été moins fatiguant. J'ai l'impression d'avoir plus marché ces dernières semaines que durant tout le reste de ma vie !
- La marche c'est la santé, Balou. Ca ne te fait pas de mal.
- Il a raison l'oiseau, intervint Lyv, ma pauvre jument souffre de devoir autant traîner la patte pour suivre votre rythme.
- Et bien tu diras à ta vénérable jument, que cette situation, ô combien inconfortable pour elle, pourrait être bien pire, répondit Kavka.
- Comment ça ? demanda Lyv.
- Elle pourrait avoir à porter, en plus de ton petit derrière, celui bien plus imposant de notre ami ici présent, piailla l'oiseau.
- Personne d'autre que moi ne monte Ignis, répondit-elle.
- De toute façon, nous sommes arrivés.
Là où la forêt se terminait, un halo de clarté s'ouvrait comme une invitation, offrant un contraste frappant avec la pénombre sylvestre qui les avait enveloppés jusqu'alors. Passant le seuil invisible entre ces deux mondes, nos protagonistes émergèrent dans une clairière, véritable écrin bucolique semé de fleurs sauvages et d'herbes dansantes. La vie semblait s'insinuer dans chaque interstice, se gorgeant de la lumière généreuse d'un soleil au zénith. L'étendue vibrante de verdure ondoyait doucement sous les caresses de la brise, tandis qu'au cœur de la clairière, une petite mare reflétait le bleu céleste, scène de ballet pour les libellules multicolores. Cette sérénité apparente les guidait vers une colline douce, dont le flanc portait une anomalie : une cavité sombre, qui contrastait avec le paysage idyllique environnant.
- C'est donc là... murmura Alric, ses yeux fixés sur l'ouverture ténébreuse de la grotte, une touche d'inquiétude émanant de sa voix.
Lyv tourna son regard vers lui, offrant une réplique se voulant aussi rassurante que possible : Les trolls ne sont pas mauvais, dit-elle de sa voix ferme, on pourrait même dire qu'ils sont intelligents. Du moins, assez pour discuter avec eux et tenter de ne pas se faire tuer.
- Ça change, marmonna Alric, une lueur d'amusement perçant malgré l'inquiétude. Depuis le début de cette aventure, tout ce que nous croisons essaie de nous tuer...
- Laissez-moi parler, dit-elle avec une pointe d'autorité. Toi, évite de lui vomir dessus, même les trolls prennent mal ce genre de salut. Et toi, l'oiseau, essaye de te taire assez longtemps pour qu'il ne se sente pas insulté avant qu'on ait récupéré le petit.
- Peuh ! Si vous souhaitez vraiment vous passer de ma légendaire cordialité...
Comme pour ajouter à leur tension croissante, une mélodie grossière et amusante leur parvint, s'échappant de la caverne. C'était une chanson, si l'on peut appeler ainsi le grondement rythmique du troll :
« Troll grand, Troll fort,
Troll cogne et cogne encore.
Troll content, Troll faim,
Miam miam, Troll gros festin.
Grosse baffe, Zhomme tout mou,
Zhomme pas bon, mauvais goût.
Troll écrase, Troll pétri,
Avec massue Troll fait bouillie.
Troll écrabouille, Troll assomme,
Dans cul de Zhomme, Troll fourre des pommes ».
- Il semblerait que la poésie soit une notion aussi abstraite pour ce Troll que peut l'être la philosophie pour une libellule... croassa Kavka.
- J'ai pas envie d'y aller, gémit Alric.
- La ferme vous deux, réprimanda Lyv. Restez derrière moi, commanda-t-elle en descendant de cheval. Elle tira l'épée de son fourreau et s'avança avec précaution dans l'antre de la bête.
Le troll était assis, face au mur rocheux de la petite caverne. Son énorme dos de rocaille courbé, dont le contraste était amplifié par les rayons obliques de lumière qui parvenaient jusqu'au fond de la grotte, lui donnait un air encore plus menaçant. Du point de vue de Lyv, il était impossible de discerner ce que l'ogre accomplissait, mais l'absence de sang sur les murs, ou de chaudron bouillonnant, lui apporta une certaine quiétude. Il ne semblait pas y avoir d'enfant en danger en ce lieu.
- Qui là !? gronda le troll, son souffle putride répandant une odeur nauséabonde dans l'intégralité de la petite caverne.
- Nous ne te voulons aucun mal, nous recherchons un enfant...
- En fait, pas tout à fait... commença Kavka avant d'être coupé par Lyv.
- La ferme le Piaf ! cracha-t-elle avec colère. Puis, se tournant vers le Troll qui s'était levé et s'était rapproché d'eux, elle poursuivit, "Dis-moi, mon ami, as-tu vu un petit humain errer aux alentours ?
- Petit zhumain, ami de Troll. Petit zhumain apporter Troll miam-miam.
- Je m'ennuie, se plaignit Kavka dans un soupir de lassitude.
- Et, est-ce que par hasard tu aurais croisé ton ami récemment ? demanda Lyv au Troll en ignorant, autant que possible, la nouvelle remarque ô combien constructive de l'oiseau.
- Petit zhumain s'appelle Mud. Mud derrière vous, grogna le troll, pointant un doigt énorme et griffu derrière eux.
Restant sur ses gardes, Lyv ne se retourna pas, se contentant de fixer le Troll de son regard d'acier. Alric, moins conscient des dangers potentiels, se retourna vivement.
- Alric... ? demanda Lyv.
- Heu, il y a effectivement un enfant qui court dans notre direction. Il court comme s'il avait le Diable en personne à ses trousses...
En quelques instants à peine, l'enfant avait traversé la clairière faisant face à la grotte et pénétré à l'intérieur, haletant et couvert de sueur. Son souffle erratique ne l'empêcha pas de s'écrier à l'attention de Lyv.
- Toi, avec ton épée ! Laisse le tranquille. C'est mon ami, il n'est pas méchant ! haleta-t-il.
- Je ne compte pas lui faire de mal, lui répondit-elle en rangeant son épée dans son fourreau. Elle s'approcha lentement du jeune garçon et s'agenouilla face à lui, essayant d'avoir l'air le plus doux et maternelle possible. Je suis venu ici parce que je te croyais en danger.
- Dans ce cas, vous auriez mieux fait de vous rendre en ville. J'ai bien failli être réduit en bouillie par un monstre gigantesque ! Heureusement qu'un Sorc...
- Oui oui, tout cela est très intéressant, l'interrompit Kavka avec sa grossièreté habituelle, mais tu devrais rentrer chez toi. Il va y avoir de la bagarre très bientôt ici, poursuivit-il en mimant un combat aux poings avec ses ailes à demi repliées.
- Justement, c'est pour ça que je suis ici, cria l'enfant qui reprit conscience de l'urgence de la situation. Les hommes du Seigneur Tinglant arrive ! Je t'avais bien dit que ce n'était pas une bonne idée de le voler, dit-il en panique au Troll.
- Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire, dit Lyv déconcertée. Dans quoi m'avez-vous embarqué tous les deux ? demanda-t-elle à Alric et Kavka.
- Hé ! Me regarde pas comme ça, se défendit Alric. Je n'en sais pas plus que toi moi ! Je ne fais que suivre cet oiseau de malheur !
- Ça va encore être de ma faute...
- Arrêtez de vous disputer bon sang ! Regardez, ils arrivent ! s'écria Mud en montrant du doigt un groupe d'hommes armés qui se dirigeaient tout droit vers la grotte.
- Restez ici, ordonna Lyv avec autorité tout en dégainant sa lame. Je vais tenter de les surprendre et voir si nous pouvons parvenir à un arrangement. Quoi qu'il arrive, ne quittez pas la caverne.
Sur ces mots, Lyv sortit de la grotte et prit aussitôt la direction de droite où elle avait repéré, en arrivant, des arbres qui pourraient masquer sa position. Elle contourna sur une trentaine de mètres le groupe d'hommes qui avançaient lentement et se posta furtivement derrière eux. De là, elle pouvait entendre leur conversation.
- ...Non mais sérieux, quelle salope ! jura l'un des hommes.
- Ouais je te le fais pas dire... Je n'arrive pas à croire qu'elle se soit fait prendre par ce gueux de Yoerg ! C'était quand déjà ? Trois jours avant votre mariage ?
- Quatre ! Putain, quel déshonneur ! Je suis la risée de tout le village maintenant. Non, mais tu te rends compte ? Une femme qui se donne à plus d'un homme... tout fou le camp, je te le dis moi.
Ces mots provoquèrent chez Lyv une forte réticence à chercher une résolution pacifique à la situation avec ces hommes. Ajoutant à son irritation causée par les deux individus qu'elle avait rencontrés plus tôt dans la journée, elle choisit de se mêler à la conversation :
- Parce que je présume que tu n'as jamais partagé ta couche avec une autre femme que ta promise, intervint Lyv avec un brin de sarcasme dans la voix.
Surpris de cette intrusion, l'homme en question se retourna vers elle.
- T'es qui toi bordel ? demanda-t-il plein de mépris.
- Moi ? Personne. Je me promenais simplement et j'ai entendu votre conversation. Vos idées semblent... intrigantes.
- Ouais, bah, va te promener ailleurs grognasse. Vous les femmes, vous comprenez rien à rien de toute façon !
- Moi ce que je comprends, c'est « Faites ce que je dis, pas ce que je fais... » dit-elle d'un ton ironique.
- Mais ça n'a rien à voir bordel. Les hommes c'est pas pareil, répondit-il avec agressivité.
- Tiens donc, en voilà une pensée complètement conne, lui rétorqua-t-elle.
- Hé va chier, j'sais ce que je dis ! Une clé qui ouvre toutes les serrures, c'est une super clé ! dit-il en mettant grossièrement en avant son entre-jambes. Par contre, une serrure qui s'ouvre avec toutes les clés...
- ... c'est une serrure de merde ! termina l'autre homme.
- Putain, alors ça c'est bien dit ! répondit un troisième mercenaire tandis que les autres membres de la bande riaient à gorge déployée.
- En effet, c'est une manière de voir les choses, concéda Lyv avec un dédain à peine voilé. Cependant, un doigt qui nettoie une oreille, c'est tout à fait normal. Mais un doigt qui s'aventure dans celles de tous les crasseux du coin, c'est répugnant, répliqua-t-elle, éteignant les rires et laissant les hommes bouche bée. En voyant leurs visages décontenancés, elle termina, son sourire narquois prenant une teinte triomphante : Je pourrais continuer ainsi toute la journée, messieurs, mais je crois que vous avez compris le message.
- Les gars, je crois qu'elle cherche la merde... beugla l'homme qui venait de se faire moucher.
- Ouais, répondit son acolyte. Cela dit, puisqu'elle a l'air de banaliser le fait qu'une femme peut avoir plusieurs hommes, j'imagine qu'elle ne se formalisera pas si on la prend chacun notre tour, poursuivit-il en faisant passer sa langue sur sa lèvre inférieure.
- J'aimerai beaucoup voir comment vous vous y prendriez, rétorqua-t-elle en posant le plat de son épée sur son épaule comme pour les mettre au défi d'essayer.
- Heu Lyv, intervint Alric qui sortit de la grotte à ce moment-là. Dis-moi, tu es sûr que c'est la meilleure façon de s'y prendre pour, je cite : « Parvenir à un arrangement » ?
- Mais putain, c'est qui celui-là encore ? beugla le mercenaire en se retournant vers Alric. C'est pire que la foire aux bœufs ici...
- J'aurais préféré que tu te concentres sur la deuxième partie de ma phrase, Alric, dit-elle résignée. Celle qui parlait de ne pas sortir de la grotte...
- Je m'ennuyais... intervint Kavka.
- On s'est surtout dit qu'à dix contre une, le combat était un peu déséquilibré, corrigea Alric.
- Mais non, pas du tout ! J'en mange des comme ça tous les jours au petit-déjeuner, lui répondit-elle !
- Ah ouais, c'est ce qu'on va voir ! répondit un des mercenaires en sortant son épée. Les gars, ramenons deux têtes supplémentaires au patron !
À cette provocation, les neuf autres mercenaires brandirent leurs épées, leurs masses et leurs poignards, et se précipitèrent vers Lyv et Alric. Ce dernier, pris d'une peur soudaine, tira son épée et s'empressa de mettre autant d'espace que possible entre lui et les trois hommes qui l'approchaient. De son côté, Lyv se prépara au combat. Elle les attendait avec détermination.
Le premier mercenaire fondit sur Lyv, brandissant une épée à double tranchant, ses muscles luisant sous l'effort. D'une vivacité surnaturelle, elle esquiva l'attaque, sa propre lame tranchant d'un geste le tendon de la jambe d'appui de l'homme qui s'effondra instantanément au sol, un cri de douleur s'échappant de ses lèvres. Alors qu'elle tentait de se relever, un autre mercenaire, armé d'une masse de guerre démesurée, essaya de la frapper. L'attaque, pleine de force et de fureur, échoua, l'arme lourde s'enfonçant profondément dans la terre. Profitant de l'ouverture, Lyv, toujours à terre, planta sa lame dans le ventre de l'homme, répandant ses viscères sur le sol. Le cri de l'homme résonna dans l'air avant qu'il ne tombe, son visage prenant une teinte de mort. Sans attendre, elle s'empressa de mettre fin aux souffrances du premier mercenaire, puis se tourna vers le troisième homme qui s'élançait déjà sur elle. Armé d'une épée et d'un poignard dans chaque main, l'homme courait dans sa direction avec une férocité sauvage. Sans perdre une seconde pour respirer, elle esquiva habilement son attaque à l'épée, puis riposta par un mouvement circulaire qui trancha net la main tenant le poignard. L'homme hurla à la vue de son membre tombant au sol, mais son cri fut aussitôt étouffé lorsqu'elle lui transperça la gorge d'un mouvement brutal, éclaboussant d'une pluie écarlate le quatrième mercenaire qui s'avançait.
- Lyyyyyvv !!!!! cria Alric paniqué face aux trois hommes qui lui faisait face.
La jeune femme, d'un geste fulgurant et précis, décapita du tranchant de son épée l'assaillant qui lui faisait face et se retourna en direction d'Alric. Après un long soupir de résignation, elle s'écria tout en s'élançant vers lui avec une rapidité hors du commun :
- Tiens bon, Alric ! Je viens !
- Hé hé, se moqua Kavka perché sur l'épaule d'Alric, je suis sûr que c'est la première fois qu'une femme te dit ça !
- La ferme le Piaf !!! s'écrièrent d'une même voix Lyv et Alric.
En voyant la jeune femme arriver, et le corps de quatre dès leurs, gisant derrière elle dans une mare de sang, les trois mercenaires s'écartèrent. Lyv se plaça en position défensive devant Alric, prête à subir l'assaut des mercenaires restant qui, lentement tentaient de les encercler.
- Suis-moi et reste un mètre derrière moi, dit-elle sèchement.
Sur ces mots, Lyv s'élança en criant à pleins poumons vers deux des mercenaires qui précédemment tentaient de s'en prendre à Alric. Ces derniers, devant la rage de la jeune femme, s'arrêtèrent, le regard plein de terreur. Profitant de cet instant d'hésitation, Lyv se précipita vers eux, sa lame sifflant dans l'air. Le premier homme reçut une entaille profonde à la gorge, le sang jaillissant en une fontaine rouge puis, avant que le deuxième ne puisse réagir, elle se retourna et enfonça sa dague dans son œil. Il s'écroula, criant de douleur avant de succomber. Alors que les quatre mercenaires restants les encerclaient, un grondement retentit de la caverne. Le Troll qui, apparemment, venait de comprendre ce qu'il se passait, apparut à la lumière du jour, sa peau de pierre grise couverte de cicatrices. Il se précipita vers le groupe d'hommes, écrasant le premier sous ses pieds massifs. Les autres tentèrent de l'attaquer, mais leurs épées rebondirent simplement sur sa peau épaisse. La créature attrapa le deuxième mercenaire, le soulevant dans les airs avant de le jeter violemment contre un arbre, le brisant en deux. Un autre fut écrasé par un coup de poing massif, ses os éclatant sous la force de l'impact. Tandis que Lyv continuait de reculer afin de mettre Alric à l'abri, le Troll attrapa le dernier mercenaire qui tentait de s'échapper. Il le souleva au-dessus de sa tête avant de littéralement le déchirer en deux. Le sang, les os et les viscères de l'homme retomba sur le monstre, lui donnant une couleur vermillon qui renforça son aspect bestial. Tandis qu'Alric vomissait ce qui lui restait dans l'estomac, Lyv tua le dernier homme encore en vie qui gisait au sol en criant.
- Faudrait pas que ça devienne une habitude, fit Kavka, sa voix trahissant une lueur d'amusement alors qu'Alric s'essuyait la bouche.
- Oh, laisse-moi tranquille ! Bon sang, allons-nous, un jour, cesser de tuer tout le monde ? se plaignit-il.
- C'était eux, ou nous, répondit Lyv tentant de masquer sa colère.
- Regarde le bon côté des choses... commença Kavka avant de s'arrêter au milieu de sa phrase.
- Lequel ? dit Alric qui avait un peu de mal à comprendre quel bon côté résidait dans toutes ces tueries.
- Hein ? demanda Kavka.
- Quel est le bon côté ? répéta-t-il.
- Oh, je ne sais pas, c'est juste une expression...
Sur ces mots, totalement vide de sens, la jeune femme éclata de colère :
- Merci pour votre aide, vous avez, une fois encore, été très utile !
- Je me demandais si tu allais le remarquer, entama Kavka, avant que sa phrase ne soit brusquement coupée par Lyv, dont les mots s'échappaient de sa bouche avec une froideur glaciale.
- Vous avez failli nous faire tuer, bande d'idiots !!! Je vous avais pourtant expressément demandé de rester dans la grotte.
- Nous avons simplement voulu venir à ton secours, se défendit Alric, sa voix vibrante d'émotion. On a cru que tu n'y arriverais pas...
- En réalité, je me faisais juste un peu chier, avoua Kavka, son ton désinvolte coupant la tension.
- Ils étaient dix quand même, reprit Alric en faisant fit de la remarque de l'oiseau, tu aurais pu mourir !
- Mourir... comme si c'était encore à la mode, répondit Kavka, sa voix roulant dans un ton moqueur tandis qu'il regardait Lyv.
- Oh oui, bien sûr, avec vous deux à mes côtés, le combat était tellement plus équilibré.
- Je suis invisible ou quoi ?
- Non seulement je devais tenir tête à ces abrutis, tonna-t-elle, mais en plus, je devais surveiller que vous ne vous égratigniez pas un genou ! Heureusement que le Troll était là... termina-t-elle en désignant du doigt la créature qui mâchouillait tranquillement le bras d'un des mercenaires.
- Pourquoi personne ne fait attention à moi ? se lamenta Kavka, son ton rendu aigre par le ressentiment.
- Euh... est-ce que je peux sortir maintenant ? demanda Mud du fond de la grotte, sa voix timide résonnant contre les parois rocheuses.
- Oui, tu peux venir, répondit Lyv d'un ton plus doux. Le danger est passé.
Après quelques secondes au cours desquelles Lyv respira profondément pour se calmer, elle demanda au garçon :
- Tu vas bien toi ?
- Oui ça va, j'ai eu très peur pour vous...
- Ne t'en fais pas, il faut plus que dix pieds nickelés pour avoir ma peau. Eux deux, par contre, ils pourraient bien y arriver.
- C'est ça, je dois être devenu invisible...
- Dites, c'est normal que votre oiseau là, il parle ? demanda Mud.
- Non pas vraiment, et crois-moi, on s'en passerait bien vu ce qu'il a à dire... maugréa-t-elle.
- Heeeeeey !!!!
- Hé, le Troll ! On peut savoir comment tu te nommes ?
- Il s'appelle Puce, répondit le garçon, son regard innocent contrastant avec l'étrangeté de la situation.
- Troll zappelle Puce, répéta-t-il tout en se curant les dents avec un morceau de cubitus parfaitement nettoyé.
- Très bien, dit-elle tout en évitant de souligner l'ironie qu'une monstrueuse montagne de muscles puisse s'appeler ainsi, pourquoi ces hommes en avaient-ils après toi ?
- Puce voler métal. Zhumains pas contents !
- Pourquoi diable un troll aurait-il besoin de métal, questionna Alric, son visage trahissant une curiosité sincère.
- Moi voir zimages dans tête quand dodo ! Zimages belles ! dit le troll en faisant de grands mouvements de bras au-dessus de sa tête, comme pour dessiner les images dans l'air.
- Balou, traduit ! Vous semblez parler la même langue... intervint Kavka.
- Quelles images vois-tu en rêve ? demanda Lyv, son regard plongeant dans celui du troll.
- Image de chose. Un zoutil pour voir chemin.
- Un outil indiquant le chemin ? Mais comment est-ce possible ? questionna Alric incrédule.
- Zoutil tourne ! Magie. Quand zoutil tourne, zoutil donne direction, reprit le troll tout en faisant d'amples mouvements de bras au-dessus de sa tête.
- Et tu avais besoin de métal pour fabriquer cet outil, c'est bien ça ?
- Oui, seul métal magique fait tourner zoutil.
- Et pourquoi as-tu besoin d'un outil pareil ? demanda Alric.
- Puce, vouloir partir. Puce seul ici.
- Tu veux partir d'ici afin de trouver des congénères c'est bien ça ?
- Je m'ennuie...
- Oui, intervint Mud, le problème c'est qu'il n'arrive pas à le fabriquer son outil.
- Hum, je vois... dit Lyv songeuse. Peut-être pourrions-nous t'aider ? Si tu restes ici, Tinglant enverras d'autres sbires pour te faire la peau.
- Toi fabriquer zoutil ? demanda le Troll plein d'espoir.
- Si tu m'expliques comment faire, je peux essayer oui, répondit-elle.
- Puce expliquer, fit le troll avec un sourire timide. Puce prendre métal magique. Chauffer métal, métal devenir rouge.
- Tu veux dire que tu le fais fondre ? demanda Alric, son front se plissant sous l'effort de suivre le troll.
- Pas fondre, non ! réfuta Puce en agitant ses mains massives. Chauffer doux, pas liquide.
- D'accord, d'accord. Et ensuite ? pressa Lyv, s'avançant vers le troll.
- Puce pointe métal vers étoile qui bouge jamais, expliqua-t-il.
- L'étoile du nord, murmura Lyv, ses yeux brillant de réalisation.
- Oui, oui, dit le troll, visiblement ravi. Puce laisse métal refroidir. Étoile donne direction à métal.
- Je m'ennuie...
- Fascinant, dit Alric, regardant le troll avec une nouvelle admiration. Et ensuite ?
- Après, Puce pas continuer. Puce gros doigts, dit-il tristement.
- Donne-moi ton petit bout de métal magique dans ce cas, je vais continuer.
Le troll tendit des aiguillettes de métal magique qu'il avait réussi à produire précédemment. Il donna également à Lyv de drôles de petites pièces de bois rondes grossièrement taillée.
- Toi prend bois. Fait trou et... Et planter bois dans trou.
Lyv fit un petit trou dans le support de bois que le Troll avait taillé et planta une fine écharde dans le trou qu'elle venait de percer.
- Comme ça ? demanda-t-elle.
- Oui, confirma Puce avec enthousiasme. Met eau dans bois.
- Hum, je crois que j'ai compris, dit-elle.
Elle remplit le support en bois d'eau jusqu'à ce que l'écharde soit complètent immergée. Puis elle posa délicatement l'éclat de métal magique au sommet de l'écharde et le regarda lentement tourner dans la direction Nord-Sud.
- Marche ! Marche ! cria le Troll tout en sautant, ce qui menaça de les ensevelir dans un éboulis de la grotte.
- Ça alors, vous avez réussi, dit Mud en totale admiration.
- Ça marche, confirma Alric.
- Parfait, tu n'as plus qu'à en construire une autre. On a pas toute la journée, croassa le choucas.
Au cours des dix minutes qui ont suivi, Lyv tailla deux autres éclats de métal et les fit rougir sur le feu que Puce avait allumé pour eux. Alric, de son côté, façonna avec grande minutie deux autres supports en bois visant à accueillir les aiguillettes magiques. Les éclats de métal érubescent sous l'effet des flammes, Lyv et Alric en prirent un chacun et les dirigèrent dans la direction indiquée par le zoutil magique de Puce.
- Hé, je peux voir ? demanda Kavka en se positionnant devant l'éclat rouge vif que tenait Alric.
Après quelques minutes, au cours desquelles les deux éclats perdirent peu à peu leur couleur, Kavka sembla satisfait.
- Parfait ! Avec ça, on aura tout ce qu'il nous faut, dit-il avant de s'envoler vers l'extérieur de la grotte, une fois le métal totalement refroidi.
- Bien, il est temps de partir, dit Lyv tout en rangeant son outil magique dans sa poche. Suis-moi, petit, je te ramène chez toi. Adieu Alric, adieu Puce. J'espère que tu retrouveras tes congénères avec l'aide de ton zoutil.
- 'Voir ! Merci pour aide, répondit le Troll.
- Adieu à tous les deux, renchérit Mud en enlaçant la gigantesque jambe du Troll. J'espère te revoir un jour.
- Petit Zhumain savoir faire zoutil, Petit Zhumain retrouver Puce !
- Adieu Lyv, enchaîna Alric. Merci encore pour ton aide.
Sans un mot, la jeune femme sortit de la grotte suivie par le petit garçon. Après être monter sur le dos d'Ignis, elle se dirigea vers Kavka qu'elle aperçut sur un arbre à proximité.
- Je croyais que personne ne montait Ignis à part toi, déclara Kavka qui se livrait à une toilette attentive, frottant son bec avec détermination contre une branche rugueuse.
- Pour lui, je ferais une exception jusqu'à ce qu'il soit en sécurité, répondit-elle avec un sourire. Merci, Kavka.
- Merci ? répéta l'oiseau qui, à présent, se frottait comiquement le dos contre le tronc. J'en conclus que tu as fini par comprendre...
- Quoi donc ? demanda-t-elle feignant l'ignorance. Que tu as orchestré tous les évènements de la journée avec une précision chirurgicale ? Que tu as attiré Alric dans cette taverne ce matin pour que je vienne à votre secours ?
- Je ne parlerais qu'en présence de mon avocat ! rétorqua-t-il d'un ton léger.
- Laisse-moi finir ! le coupa-t-elle alors que, petit à petit, sa colère réapparaissait. Ou tu veux parler du fait que, bien que tu prétendes le contraire, tu as convaincu Alric de sortir de la grotte et de se jeter sans défense contre dix salopards uniquement pour faire diversion ? Et que sans cette diversion, je n'aurais jamais pu m'en sortir toute seule le temps que le troll se bouge les fesses ?
- Je...
- A moins, l'interrompit-elle de nouveau avec véhémence, que tu veuilles parler du fait que j'ai fini par comprendre que tu sais beaucoup de chose. Plus que ce que tu es censé savoir ! Y compris sur moi d'ailleurs. C'est de ça dont tu veux parler peut-être ?
- Je...
- La ferme, le Piaf ! explosa-t-elle de colère. Peut-être veux-tu parler du fait que tu m'aies manipulé toute la journée, c'est ça ?
Sous le flot de ces accusations, Kavka avait cessé de se gratter. Il arborait à présent une attitude sérieuse qui dénotait grandement du comportement espiègle qu'il arborait depuis qu'elle l'avait rencontré.
- Je n'aime pas être manipulée, l'oiseau.
- Tu es maître de ta Vie, maître de ta Destinée, chaque jour, tu fais tes propres choix, répondit-il simplement. Aujourd'hui, tu as fait les bons.
Sans lui laisser le temps de répondre, l'oiseau enchaîna :
- Tiens, poursuivit-il en s'arrachant une plume, pour te remercier de ton aide.
- Une plume ? Que veux-tu que je fasse d'une plume, le Piaf ? Un joli collier assortie à mes jolies nattes ? rit-elle avec dédain. C'est la seule réponse que tu me donneras ?
- Tu n'auras qu'à écrire mon nom à l'aide de cette plume. N'importe quand, n'importe où. Je viendrais.
- Et pourquoi aurais-je envie que tu viennes ? répliqua-t-elle avec amertume. Pour que tu me manipules ? Encore ?
- Un jour, il se pourrait que ce soit toi qui aies besoin d'aide, répondit-il avec une gravité presque prophétique.
- C'est donc la seule réponse que j'aurai ? répéta-t-elle. Tu ne comptes rien me révéler ?
Kavka, fixant Lyv de ses yeux rouges perçant, lui répondit :
- Si j'avais agi autrement, Alric, le gamin, le troll ainsi que tout un tas de gens seraient morts à l'heure qu'il est. Moi, j'aurai eu ce que je cherchais. J'obtiens toujours ce que je veux... Mais le prix à payer aurait été bien plus élevé. Parfois, il faut savoir choisir le moindre mal...
- Tu parles d'Alric, mais tu as risqué sa vie pendant le combat tout à l'heure. Tu ne pouvais pas être certain que je pourrais le protéger. Que comptais-tu faire si les choses avaient mal tourné ? Tu aurais chié sur la tête d'un de ces hommes dans l'espoir qu'il s'enfuirait ? dit-elle en montrant les cadavres au milieu de la clairière.
- Même toi tu ne peux vaincre, seule, dix mercenaires entraînés au combat. Tu sais aussi bien que moi que ta mort n'a aucune espèce d'importance. Mais qui aurait protégé les autres une fois que tu aurais été mise hors jeu ?
Après une courte pause destinée à la laisser réfléchir au sens de ses mots, Kavka enchaîna :
- Aussi il me vient une question, Elyviana. Si la Grande Protectrice a fait le serment de protéger les êtres humains au détriment de sa propre vie, dis-moi, à qui revient la tâche de protéger la Grande Protectrice ?
- Je n'ai nul besoin qu'on me protège ! rétorqua-t-elle avec force.
- Avoir besoin et avoir envie sont deux choses très différentes. Vers qui vas-tu te tourner quand tout espoir sera perdu ?
- Il y a bien quelqu'un... répondit-elle d'une voix presque inaudible.
- Peut-être. Ou peut-être pas... Tu le découvriras bien assez tôt. Pour l'heure, à défaut d'un Loup Blanc, il te faudra te contenter d'un Oiseau Noir...
- Qui es-tu ? demanda-t-elle à l'oiseau après un moment de silence.
- Moi, je ne suis personne... Un simple oiseau volant dans l'immensité de l'indifférence.
- Prends garde alors, lui répondit-elle tout en attrapant la plume qu'il lui tendait toujours. A force de rester personne, tu finiras par devenir quelqu'un...
Et sur ces mots, elle tira sur les rennes d'Ignis et partit au galop à travers la clairière, sans jeter un regard en arrière...
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Note aux lecteurs
Pour rappel, le personnage de Lyv, apparaissant dans ce chapitre, n'est autre que le personnage principal du roman - 𝑇ℎ𝑒 𝑊𝑖𝑡𝑐ℎ𝑒𝑟 - , magnifiquement écrit par _reedus.
Je vous encourage, encore une fois, à aller lire son histoire qui est juste incroyable :
https://www.wattpad.com/myworks/339666222/write/1357757858