The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 32 : L'oubli de soi dans la connaissance de l'autre

Par Auteur_sans_nom

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Alric dévala le chemin parsemé de roches, qui s'insinuait parmi les troncs séculaires, abandonnant derrière lui la grotte de Puce et son atmosphère rassurante. Le crépuscule tendait son voile orangé sur la forêt, les derniers rayons du jour se faufilant à travers l'écrin de verdure touffu. Le cri lointain et inquiétant d'un animal féroce leur rappelait qu'ils n'étaient pas seuls. Ils partageaient ces terres grandioses avec des êtres bien moins aimables que leur compère troll.


Bien que le chemin sur lequel Alric progressait soit accidenté, il avançait à un rythme constant, motivé par l'envie de rentrer en ville et retrouver Geralt. Kavka, quant à lui, s'était muré dans un silence inhabituel, sa vue se focalisant sur le chemin devant eux, pendant qu'Alric se perdait dans ses pensées, revivant encore et encore la bataille victorieuse de Lyv.


- Tu penses que Geralt et Mira vont bien ? demanda-t-il à l'oiseau, sa voix tranchant dans le silence. L'oiseau renoua avec le langage, haussant nonchalamment les épaules avant de délivrer sa réponse nasillarde : Les Sorceleurs sont tenaces, ils ne lâchent pas prise facilement.


- Qu'est-ce que je suis censé comprendre ? demanda Alric qui avait appris à se méfier des réponses énigmatiques de son compagnon à plumes.


- Cesse de gaspiller ton souffle en veines paroles, répondit-il agacé. Nous devons nous hâter, il nous reste encore beaucoup à accomplir.


Alric se renfrogna, il comprenait, aux réponses de l'oiseau, que celui-ci n'avait pas l'intention d'en dire davantage. Il accéléra donc le pas afin de rejoindre la ville au plus vite, ce qui, tout bien considéré, n'était pas la pire chose à faire étant donné qu'ils n'avaient plus Lyv pour superviser leur protection. Ils étaient à la merci de n'importe quel danger même si Alric se rassurait en se disant que Kavka le guidait probablement de sorte qu'ils n'en croisent aucun.


Après une bonne heure de marche, ils virent au loin apparaître la ville qu'ils avaient quittée plutôt dans la journée. Avançant vers elle, Alric la voyait grossir de plus en plus tandis que le soleil disparaissait à l'horizon. Lorsqu'ils entrèrent dans la ville, la nuit était presque totale. Ils remontèrent lentement l'artère principale dans laquelle ils étaient apparus le matin même. Elle était méconnaissable. Déserte, elle semblait aussi dépourvue de vie qu'un lit de rivière asséché, alors que quelques heures auparavant, elle était aussi tumultueuse qu'une mer déchaînée en pleine tempête.


- Au fait, comment s'appelle cette ville ? demanda Alric en remontant la rue.


- Strept, répondit Kavka. Nous sommes à l'extrémité Est de Cintra. Et pour répondre à ta prochaine question, ce que tu vois là-bas, est le cadavre d'un fiellon.


En effet, avant que Kavka ne lui donne cette information, Alric s'était interrogé sur cette masse gigantesque, écarlate, qui gisait au loin. En s'approchant, un sentiment étrange le saisit, mélange de peur devant cette monstrueuse machine à tuer et de soulagement face à sa mort apparente.


- Comment des monstres pareils peuvent-ils exister ? demanda Alric, plus à lui-même qu'à son compagnon.


- Les monstres tels que lui ne détruisent pas des mondes, c'est déjà ça, répondit Kavka.


- Contrairement à ce fameux Ombre, n'est-ce pas ?


- Contrairement à ces nombreuses créatures, bien plus petites, bien moins effrayantes en apparence, que l'on appelle humains. Nous arrivons, reprit l'oiseau après une pause, dirige-toi vers cette taverne. Et s'il te plaît, essaie de te tenir cette fois.


- Oh ça va... grogna Alric, son ton indiquant son irritation. Je n'avais jamais eu de problèmes particuliers dans les tavernes avant de vous rencontrer. Sa voix se fit plus bougonne alors qu'il s'engouffrait dans l'établissement éclairé.


Dès qu'Alric pénétra dans la taverne, une bouffée d'air chaud chargée d'odeurs diverses l'envahit, mélangeant des relents de bière, de sueur et de viande rôtie. La pièce était éclairée par une demi-douzaine de chandelles qui diffusaient une lumière chaleureuse, et l'air était chargé de la fumée de pipes émanant de plusieurs coins. Le bois vieilli des poutres apparentes, du comptoir et des tables contribuait à créer une ambiance chaleureuse et conviviale, renforcée par le bruit sourd des conversations et des rires, entrecoupés de temps à autre par le claquement d'une chope contre une autre.


Au centre de la salle, un groupe d'hommes étaient rassemblés autour d'une table ronde, leurs visages rougis par l'alcool et l'excitation de leur discussion animée. Ils parlaient avec véhémence du marchand de curiosités, Piotr, qui avait causé bien des problèmes le matin même.


- Hé, je vous le dis, ce Sorceleur n'était là que pour l'argent ! Aucun intérêt pour nos vies, non, non ! s'exclama l'un d'eux, un gaillard aux cheveux hirsutes et à la barbe fournie, tandis que son voisin, un homme maigre au teint pâle répondant au nom de Maryl, hochait la tête en signe d'approbation.


- Un fiellon en pleine ville ! Piotr devrait être pendu pour avoir amené une telle calamité parmi nous ! renchérit-il. T'es pas d'accord avec moi Borys ?


- Il n'y a plus grand-chose à pendre, répondit l'homme corpulent à la voix tonitruante. Le monstre n'en a fait qu'une bouchée...


Le troisième homme, un charpentier nommé Wojtek, secoua sa tête en signe de dégoût.


- Tous ces gens venus de loin pour voir la créature... Ils n'ont eu que ce qu'ils méritaient !


Au bout de la table, l'homme qui semblait être le plus âgé du groupe intervenait sporadiquement dans la conversation. Ses cheveux grisonnants, ses lunettes cerclées d'argent et sa posture digne dégageaient une aura d'autorité. C'était le bourgmestre, un homme nommé Yaromir.


- Du calme, du calme... Il est vrai, commença-t-il, que Piotr a fait une grave erreur en apportant cette créature ici. Mais n'oublions pas que le Sorceleur a sauvé notre ville d'une mort certaine. Il n'a pas hésité à affronter la bête, malgré la dangerosité de celle-ci.


- Et pour quoi ? intervint Wojtek, le visage tordu par une expression de mépris. Pour une bourse d'or, Yaromir. Pas pour nos vies, pour l'or !


- Et alors ? rétorqua le bourgmestre. Il a fait son travail, autrement dit ce que personne d'autre ici n'aurait pu faire. Lorsque tu construis une maison pour un client, tu le fais pour l'argent que ça peut te rapporter ou pour le bonheur de savoir ton prochain à l'abri de la pluie ?


Un silence s'abattit sur la table, lourd comme la chute d'un tronc d'arbre dans une forêt silencieuse. Les visages burinés des hommes reflétaient une confusion émotionnelle, où la colère cédait place à la peur, et la peur elle-même semblait muer en une prise de conscience étonnée. Dans l'atmosphère embrumée de la taverne, où les murmures se mêlaient aux effluves d'alcool et de sueur, les habitants de Strept étaient condamnés à revivre inlassablement le chaos du matin, tentant d'apprivoiser le fantôme insaisissable de la réalité qui avait bousculé leur quiétude quotidienne.


Dans un coin obscur de la salle, une silhouette solitaire se distinguait, immobile comme une statue. Des mèches blanches échappant de sa capuche attiraient l'œil dans le demi-jour, un phare silencieux pour Alric qui s'approchait.


- Geralt ! dit-il en arrivant à sa hauteur. Son ton se voulait léger, mais l'inquiétude perçait. On a vu mieux comme allure...


Le Sorceleur grimaça, une lueur de douleur traversant ses prunelles de chat. J'ai connu pire, répondit-il, la voix rauque.


- Mais tu as vu dans quel état tu es ? répliqua Alric, fixant les bandages ensanglantés qui enlaçaient le bras de Geralt.


- Mes potions sont en train d'agir, et le barbier-chirurgien du coin a fait ce qu'il pouvait. Je survivrai.


Alric resta sceptique devant cette affirmation, mais il changea de sujet, cherchant à détourner son esprit des blessures du Sorceleur.


- J'ai entendu dire, par les hommes là-bas, que c'est toi qui a abattu le monstre à l'entrée de la ville. Comment as-tu fait pour vaincre une chose pareille ?


- C'est mon métier, répondit simplement Geralt, fermant la discussion.


Voyant que le Sorceleur n'était pas d'humeur à discuter, Alric chercha Mira du regard.


- Et Mira, elle va bien ?


- Je vais bien, répondit une petite voix à ses côtés. Alric sursauta, n'ayant pas remarqué la fillette qui se tenait près du Sorceleur. Le monstre n'a pas fait attention à moi, mais j'ai eu très peur...


- C'est normal Mira, dit Alric, une douceur inhabituelle dans sa voix. Moi aussi, j'aurais eu très peur...


- Avez-vous trouvé ce que nous étions venus chercher ? demanda le Sorceleur.


Alric hocha la tête, un sourire triomphant sur le visage. Il sortit la petite boite en bois contenant l'objet de sa poche et la tendit à Geralt.


- A quoi cela sert-il ?


- C'est un objet d'une simplicité et d'une ingéniosité fascinante, répondit Alric d'une voix enthousiaste. Il suffit de placer un peu d'eau dans la boite de sorte d'immerger la petite écharde située au centre. Ensuite, en plaçant l'aiguille de métal en équilibre sur l'écharde, cette dernière se tournera systématiquement dans la même direction. Quel que soit l'endroit où l'on se trouve, en plein désert, au milieu des océans ou dans la plus profonde caverne, l'aiguille indiquera toujours le Nord.


- Nous devons partir immédiatement, interrompit Kavka, semblant pressé.


Geralt hocha la tête en grimaçant tout en plaçant l'objet dans sa poche.


- Régis nous attend. Avec un peu de chance, il aura trouvé un moyen de libérer les enfants de ce miroir...


A ces mots, les quatre compagnons se levèrent et se dirigèrent vers la sortie. Alric portait Kavka, Mira trottinait derrière lui, et Geralt, malgré la douleur visible qu'il éprouvait, fermait la marche. Alors qu'ils s'apprêtaient à quitter l'auberge, une voix s'éleva derrière eux.


- Hé, Sorceleur ! appela Yaromir, le bourgmestre. Attendez, vous ne pouvez pas partir comme ça. Restez pour un dernier verre, en remerciement.


Geralt s'arrêta un instant, mais ne se retourna pas.


- D'autres villes ont besoin de moi, répondit-il, sa voix semblant se perdre dans le brouhaha de la taverne. Adieu.


En prenant la direction du nord de la rue, ils furent de nouveau saisis par cette sensation curieuse, déjà éprouvée à l'aube. Les demeures qui jalonnaient l'avenue sur laquelle ils progressaient commencèrent à se distendre lentement, puis de plus en plus rapidement, jusqu'à se fondre dans un paysage indistinct où murs, allées, portes et fenêtres se confondaient dans une indescriptible tapisserie. Les couleurs dominantes de brique rouge dérivèrent progressivement, se métamorphosant en une palette verdoyante qui rappelait davantage l'écrin naturel de la forêt.


Graduellement, leur environnement semblait ralentir, les formes du paysage se faisant plus précises, plus tangibles. La cité avait cédé sa place à l'épaisse canopée forestière et un soulagement intense s'empara d'Alric alors qu'ils atteignaient leur destination, sains et saufs. Ce répit ne l'empêcha toutefois pas de se précipiter une fois de plus, le cœur au bord des lèvres, derrière un bosquet proche pour soulager son estomac chamboulé.

- Régis ! s'écria le Sorceleur l'inquiétude nouant sa voix tandis qu'il se précipitait auprès de son ami.


L'horreur contenue dans cette simple exclamation paralysa Mira et Alric sur place. Au milieu des arbres centenaires, une silhouette aussi vieille qu'eux gisait, immobile et effroyablement silencieuse.


Régis était là, vaincu. Son corps blanc était cruellement mutilé, des blessures profondes zébrant ses bras et ses jambes, déchirant sa peau comme un parchemin trop vieux. Une constellation de gouttelettes sanglantes parsemait le sol tout autour, témoignages silencieux d'une bataille sans merci. La scène la plus terrifiante était cependant le spectacle de Régis lui-même, ses propres griffes plongées avec une précision macabre dans son cœur. Elles émergeaient de son dos, étincelantes malgré l'obscurité qui régnait sous les arbres, tachées du sang sombre du vampire. Ses yeux habituellement vifs étaient maintenant vitreux et lointains, comme s'ils regardaient un autre monde. Son corps était parfaitement immobile, son souffle parfaitement silencieux.


Geralt se laissa tomber à genoux à côté de Régis, son toucher sur l'épaule du vampire aussi léger qu'une plume, tandis qu'Alric et Mira déboulèrent derrière lui, l'horreur gravée sur leur visage. Alric resta figé, hypnotisé par le spectacle macabre qui se déroulait devant lui. Un voile sombre de la mort avait assombri la vitalité de Régis, l'ami qu'il connaissait si bien.


Prudemment, le sorceleur saisit la main de Régis, extrayant doucement les griffes du vampire de son propre torse. Une fois retirées, elles luisaient d'une lueur mortelle, illuminées par les reflets pâles de la lumière sylvestre sur le sang frais qui les recouvrait.


- Est-il... est-il mort ? parvint finalement à demander Mira, sa voix tremblante brisant le silence lourd qui s'était abattu sur la clairière.


- Non, murmura le Sorceleur, son cœur... il est faible, mais je peux l'entendre... Il bat encore. Toi ! poursuivit-il d'une voix grave tout en se tournant légèrement vers Kavka qui restait étonnamment silencieux. Tu le savais n'est-ce pas ? Que lui est-il arrivé ?


- Il a été attaqué, répondit simplement l'oiseau.


- Par qui ? Ou plutôt par quoi ? Je ne connais aucun être capable de faire de tels dégâts à un vampire supérieur.


- Il vous racontera lui-même, une fois réveillé, répondit l'oiseau avec une indifférence presque offensante.


- S'il se réveille un jour, bordel de merde ! explosa Alric. As-tu vu dans quel état il est ?


- Il s'en remettra, seul un vampire supérieur peut tuer un vampire supérieur.


- Geralt, pourquoi as-tu dit que Kavka savait que ça allait arriver ?


- Parce qu'il a lourdement insisté pour que tu ne restes pas avec Régis lorsque nous l'avons laissé ici, répondit le Sorceleur.


- Si tu étais resté, tu serais mort et il serait dans le même état, expliqua patiemment l'oiseau.


- Mais pourquoi ne l'as-tu pas prévenu, lui ? demanda Alric avec colère en pointant Régis du doigt. Si tu savais que cela allait arriver, nous aurions pu tous rester avec lui !


- Et alors, vous seriez tous morts et il serait dans le même état...


- Dans ce cas, tu aurais pu le forcer à venir comme tu l'as fait avec moi.


- Il était nécessaire qu'il soit attaqué. Il nous manque encore quelques cartes dans notre main, et c'était le seul moyen d'en obtenir une nouvelle très intéressante pour notre jeu.


- Ce n'est pas un jeu, cracha Geralt, la tension palpable dans sa voix, tu ne peux pas jouer avec nos vies comme si nous n'étions que des pions...


- Si, le coupa Kavka, et c'est exactement comme ça que cela va se passer. A présent cessez de geindre et direction Oxenfurt.


- Hors de question, hurla Geralt hors de lui !


- Mon ami... gémit le vampire après que les éclats de voix lui ait fait reprendre conscience. La voix de Régis n'était qu'un murmure, à peine perceptible. Il semblait lutter pour chaque mot.

- Je... tenta-t-il de poursuivre.


Entendant cette plainte presque silencieuse, Geralt se tourna vers lui, ses yeux se remplissant d'un mélange d'espoir et de peur.


- Ne parle pas, Régis, le rassura-t-il. Nous allons te soigner...


- Fais... fais-lui confiance... pour l'instant... Et sur ces mots, Régis retomba dans l'inconscience, laissant les autres en proie à une tension palpable et à une peur persistante.


- Il m'arrive de pouvoir faire confiance, Kavka, mais toujours à ceux qui cherchent la vérité, jamais à ceux qui prétendent la détenir, prononça le Sorceleur comme une sentence.


- La confiance, Sorceleur, ne jaillit pas de la détention de toutes les réponses, répliqua l'oiseau d'une voix tranchante. Elle prend racine lorsqu'on est disposé affronter toutes les questions. Elle n'est que l'oubli de soi dans la connaissance de l'autre, termina-t-il tout en s'envolant.




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