« Le ricanement incessant qui se répercute dans ces sombres corridors suffirait à conduire n'importe qui à douter de l'existence même de la notion de santé mentale. Aux hurlements déchirants et aux sanglots profonds, ajoutez les murmures inquiétants, les chuchotis insidieux, les incantations baveuses dédiées à la paranoïa et à la vengeance, et vous discernerez que ceci n'est pas une simple prison... C'est le théâtre d'une folie sans nom.
Qu'en est-il, alors, de l'homme qui se retrouve gardien d'un tel lieu ? Est-il le dernier rempart de la raison, ou est-il devenu le Roi de ce royaume de Fous ? Parfois, il est tentant de croire que la folie est une maladie contagieuse, se propageant par la simple vertu de son influence oppressante... Elle est tellement plus vibrante et aiguë que le voile d'ennui qui pèse sur la soi-disant normalité. Ces âmes tourmentées sont devenues mon monde, et leurs voix résonnent comme un écho sinistre dans les méandres de mon esprit. Et cet écho s'intensifie, comme s'il cherchait à en forcer les portes... »
- Eh bien, eh bien, mon petit Elrik, ricana Yennefer du fond de sa cellule, sa voix semblable au venin doux et amer. Qu'as-tu donc de si intéressant à écrire pour ainsi martyriser cette pauvre feuille de papier ?
Le geôlier, surpris par la remarque de la Sorcière, releva la tête brusquement. La captive, assise au sol derrière ses barreaux de dymérite, le fixait avec un regard profond et insistant qui laissait paraître un soupçon d'amusement.
Après un soupir de résignation, Elrik reposa sa grande plume d'oie et se dirigea vers la cellule, les épaules tendues par l'irritation.
- Il me semblait t'avoir dit de te taire, vieille pie ! persifla-t-il, son ton tranchant comme une lame affûtée.
- Pourquoi le ferais-je ? répondit Yennefer, un sourire en coin étirant ses lèvres. Parler est la dernière chose qu'il m'est encore possible de faire du fond de cette cellule.
- Il est tout à fait possible d'y remédier ! Je suis convaincu que Mads ou Jackob seraient ravis de te bâillonner, de sorte que l'on n'entende plus toutes tes perfidies, menaça Elrik, les poings serrés à en blanchir les jointures.
- Oh petit Elrik, n'es-tu donc pas capable de t'en charger tout seul ? se moqua-t-elle, ses yeux pétillant d'une malice cruelle. As-tu donc besoin de pleurer comme un petit garçon pour que de vrais hommes te défendent ?
A ses mots, Yennefer se releva avec une grâce féline et se frotta les yeux, mimant un enfant en train de pleurer. Énerver son geôlier était le dernier divertissement qu'il lui restait, et elle ne se privait jamais de tourmenter le pauvre homme dès que l'occasion se présentait.
- Oh ! La méchante sorcière a encore été méchante, dit-elle d'une voix chouinarde, en rallongeant intentionnellement la sonorité de chacun de ses mots, ses yeux se rétrécissant en une moquerie manifeste, à la manière d'un enfant en plein caprice.
- Raaah, s'énerva Elrik, le visage empourpré par la colère. Je vais t'arracher la langue si tu continues !
- M'arracher la langue ? demanda-t-elle en prenant le ton le plus agaçant qu'elle put trouver. Comment diable pourrais-tu m'arracher la langue sans l'aide de tes deux chaperons ?
- Ne m'en crois-tu pas capable, Sorcière ? répondit-il en criant.
- Pas le moins du monde, répliqua Yennefer, sa voix douce contrastant avec le danger de ses paroles. Et puis, je suis sûr que ton Roi serait très mécontent de ne pouvoir m'entendre hurler sur le bûcher.
- Va au diable, rétorqua-t-il, les veines de son cou saillantes sous l'effet de sa fureur contenue. De toute façon, dans deux jours tu ne seras plus qu'un lointain souvenir. Je tâcherais de garder uniquement en mémoire les derniers instants de ta vie. Le Roi a prévu quelque chose de tout à fait particulier pour toi.
- Oh une grande fête ? s'exclama Yennefer, ses yeux pétillant d'un humour cruel alors qu'elle se redressait, élevant une main comme pour arranger une mèche imaginaire de ses cheveux noirs. Il faudra que je me fasse belle dans ce cas.
- C'est cela, rigole tant que tu le peux encore, gronda le garde tout en s'éloignant, ses pas résonnant de manière menaçante sur le sol de pierre. Sa voix s'intensifia, plus cinglante à chaque mot, au fur et à mesure qu'il s'éloignait. Toi et le sale blasphémateur Ysbrand d'Ard Carraigh serez brûlés sur la grande place de la ville. Tous les habitants sont invités à venir profiter du spectacle, même le Roi sera présent pour l'occasion. Crois-moi, les adeptes du Feu Éternel vont bien s'occuper de vous.
- C'est trop d'honneur, vraiment, même si j'aurais préféré être la seule invitée d'honneur de l'évènement, répondit-elle en levant les yeux au ciel, un sourire sardonique étirant ses lèvres alors qu'elle s'adossait nonchalamment aux froids barreaux de sa cellule.
Après le départ précipité d'Elrik, Yennefer laissa le sourire sardonique qui ornait ses lèvres se muer en un soupir résigné. Elle se sentait comme une actrice après le baisser de rideau, l'adrénaline du jeu encore présente mais l'auditoire parti. Ses yeux améthyste, qui brillaient d'un feu combatif il y a quelques instants, se voilaient maintenant d'une mélancolie discrète. Elle se laissa glisser le long des barreaux froids jusqu'à être assise, repliant gracieusement ses jambes et posant sa tête sur ses genoux, prête à embrasser, de nouveau, l'ennui solitaire de sa cellule.
- Je vois que tu ne te laisses pas abattre, se fit alors entendre une voix nasillarde, teintée d'une ironie mordante, à l'autre bout de la cellule.
Surprise, Yennefer releva brusquement la tête, ses yeux améthyste étincelant dans la pénombre de sa prison. Elle chercha la source de la fameuse voix, qui émanait d'une ombre perchée en hauteur.
- Ça fait longtemps que tu es là ? demanda la Sorcière, sa voix mêlant surprise et agacement.
- Depuis que j'ai entendu le mot « pie ». Je hais les pies ! Toutes des voleuses... maugréa l'oiseau, son bec se tordant dans une moue de dégoût.
À ces mots, Yennefer ne sut quoi répondre. Elle se contenta de regarder l'oiseau avec un regard interrogateur, un sourcil relevé en signe de perplexité.
- Un oiseau raciste, il ne manquait plus que ça, finit-elle par dire, sa voix empreinte d'une ironie mordante.
- Oh, je ne dirais pas raciste. Peut-être un brin élitiste, mais pas raciste, rétorqua l'oiseau, ses plumes se hérissant légèrement, comme pour ponctuer sa répartie.
- Si tu le dis... répliqua Yennefer, sa voix traînante révélant son scepticisme.
Après un instant de silence, elle poursuivit :
- Je peux savoir ce que tu fais ici ? Après tes révélations de ta dernière visite, je pensais que tu reviendrais plus rapidement.
- Rien ne pressait, ma chère. Et j'ai eu beaucoup de choses à faire, vois-tu, répondit l'oiseau.
- Certes, cependant ma vie est en jeu actuellement. S'il y a le moindre risque que tu m'oublies entre tes chasses au vers et tes ventrées de cerises, je préfère que tu me le dises et me débrouiller seule pour m'échapper.
- Il n'y a aucun risque que je t'oublie. Je t'aiderai, sois en sûr, mais il faut attendre le bon moment. Il y a un moment pour patienter et un moment pour agir...
- Et un moment pour mourir ! le coupa-t-elle avec colère. Plus le temps passe et plus je me rapproche du bûcher. Tout cela à cause de la folie d'un homme...
- A cause de la folie d'un homme et d'un village rayé de la carte.
- Ce n'était pas ma faute ! répondit-elle du tac au tac. La Confrérie d'Aretuza m'a envoyé à Foam enquêter dans l'espoir de découvrir ce qui s'était passé.
- Et qu'as-tu donc découvert ?
- Rien de compréhensible ou d'explicable, répondit-elle, une larme perlant au coin de son œil. Le village, ainsi que tous ceux qui y habitaient, avait tout simplement disparu, comme happé par les ténèbres. A la place, il n'y avait plus qu'un immense cratère d'une cinquantaine de mètres de profondeur, d'une noirceur abyssale.
- Précisément, répondit l'oiseau. Et j'imagine que tu as remarqué, n'est-ce pas ?
- Quoi donc ? demanda Yennefer en séchant sa larme d'un revers de manche. Qu'y avait-il de plus remarquable que ce trou béant qui n'était pas là quelques heures auparavant ?
- Rien bien sûr, mais questionne toi. Qu'est-ce qui, d'après toi, a brillé par son absence ? répondit l'oiseau toujours plus énigmatique.
- L'absence d'aura... Il n'y avait aucune trace de magie sur les lieux, murmura-t-elle après un instant de réflexion. Comment un village entier peut-il se volatiliser sans aucune magie ?
- La magie, le chaos... Vous donnez bien des noms aux choses dont vous ignorez tout, répondit l'oiseau, moqueur.
- Que veux-tu dire ?
- Ce que je veux dire, c'est que vous êtes loin de tout savoir. Votre magie, celle que vous pouvez pratiquer, n'est qu'une variante parmi une multitude d'autres bien différentes. Comme la lumière blanche du soleil est en réalité composé de rayons de toutes les couleurs. Vous les humains, ne connaissez qu'une seule couleur, mais il y en a bien d'autres, répondit l'oiseau.
- Donc, c'est une autre couleur qui a fait ça ? demanda Yennefer.
- En fait... Non, répondit Kavka. Si chaque forme de magie est une couleur et que l'ensemble d'entre elles forme du blanc, il semblerait que dans le cas qui nous intéresse, nous ayons plutôt affaire au noir absolu.
- Ca n'a aucun sens...
L'oiseau soupira et, après un court silence, poursuivit résigné :
- Le néant est le miroir dans lequel la forme se voit et comprend son absence de substance.
- Ce qui veut dire ? demanda-t-elle.
- Aucune idée, répondit l'oiseau en haussant les ailes. Je sais pas pourquoi j'ai dit ça...
- Ne me mens pas, dit Yennefer en pointant l'oiseau du doigt avec colère, ses yeux lançant des éclairs. Tu ne peux me laisser dans l'ignorance sur un point aussi grave que cela !
- Le village, ainsi que tous les êtres vivants qui y résidaient ont disparu Yennefer. Ils ont été envoyés dans le néant par une puissance qui dépasse de très loin celle de la Confrérie d'Aretuza. Si je suis ici aujourd'hui, ce n'est pas pour te tenir la main, poursuivit-il l'air grave, ce n'est pas pour te rassurer ou te consoler...
- Je n'ai nul besoin d'être consolée, le Piaf ! le coupa-t-elle sèchement. J'ai besoin que tu m'aides à sortir d'ici au plus vite pour que je puisse m'interposer entre ce néant et le Royaume.
- ...c'est pour te prévenir que dans deux jours, lorsque tu seras libre, tu devras prévenir tes sœurs magiciennes pour les empêcher d'intervenir, poursuivit l'oiseau comme si de rien n'était.
- Et pourquoi ferais-je ça ? demanda-t-elle incrédule. Tu me demandes de ne pas intervenir ? La Confrérie a deux missions, conseiller les Rois de ce monde et protéger les populations contre ce genre de cataclysme magique.
- Oh, tu vas avoir un rôle à jouer, sois en sûr. Mais tes sœurs, elles, devront rester à l'écart. Sans quoi, elles mourront toutes.
Reprenant son aspect jovial habituel, l'oiseau poursuivit, son ton léger tranchant avec la gravité de la situation :
- Bien, sur ce, je dois y aller. Il me reste encore tant à faire, croassa-t-il, ses yeux pétillant d'une malice espiègle.
- Attends, quelle est cette menace dont tu parles ? demanda Yennefer, sa voix s'élevant dans une note de désespoir et de frustration.
- Tu le sauras en même temps que les autres, je déteste me répéter, répondit l'oiseau.
S'apprêtant à s'envoler par la petite fenêtre, l'oiseau tourna la tête afin de clore la conversation :
- Sache simplement que cette menace se nomme l'Ombre, et qu'elle est bien plus dangereuse que tout ce que tu peux imaginer. Et pour information, tu peux m'appeler Kavka. Ou boss, à toi de voir.
- Ne me fais pas faux bond, Kavka, répondit Yennefer qui s'était résolu à attendre avant d'en apprendre plus.
En s'envolant par la fenêtre, l'oiseau s'écria, sa voix teintée d'une fausse déception théâtrale :
- Mais pourquoi diable personne ne choisit jamais l'autre nom !