The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 37 : La monstruosité sous toutes ses formes

Par Auteur_sans_nom

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Les lourds sabots des chevaux martelaient le sol, éclaboussant la boue et faisant virevolter les feuilles mortes. La carriole était tirée à vive allure par le robuste destrier d'Alric, respirant lourdement, les naseaux fumants dans l'air frais forestier. Alric, tenait fermement les rênes afin de guider le plus rapidement et le plus sûrement possible la carriole sur le chemin de terre boueux et peu praticable. Régulièrement, il jetait des regards inquiets en direction de la forêt qui les entourait. La nuit commençait doucement à tomber, et la lumière de la petite lanterne accrochait à la carriole oscillait au gré des secousses, projetant d'étranges ombres mouvantes sur les arbres. À l'arrière, le corps inerte de Régis reposait enveloppé de bandages et de linges, oscillant au rythme saccadé du véhicule tout comme celui de la petite Mira qui, emmitouflée des pieds à la tête dans Lindëinel qui la gardait à l'abri du monde, veillait le vampire.

Blaime et Zehlen, bordait l'attelage sur leur cheval respectif afin d'en protéger les flancs. Tout en chevauchant à vive allure, ils surveillaient les arbres qui bordaient le chemin qu'ils empruntaient à l'affût du moindre danger.


Le manoir Reardon, qui se dressait au sommet de la colline, se découpa bientôt à l'horizon. Jadis majestueux et imposant à la lisière de l'épaisse forêt de chênes que la petite troupe s'apprêtait à quitter, il portait désormais les marques indélébiles du temps et des conflits. Autrefois joyau de la campagne témérienne, témoin de la grandeur de la famille Reardon, branche parente de la dynastie royale La Louve, il n'était plus que l'ombre de lui-même.

Ses vastes toits d'ardoise, ébréchés et couverts de mousse, s'effondraient çà et là, tandis que les hautes cheminées de brique penchaient dangereusement. Les larges fenêtres, dont certaines conservaient encore quelques éclats de vitraux colorés, laissaient deviner des salles aux murs noircis, envahies par l'humidité et les ronces. Les balcons en fer forgé, rongés par la rouille, s'enroulaient en spirales brisées autour de la façade décrépite, dominant des jardins redevenus sauvages et impénétrables. Bien que son architecture n'ait jamais été pensée pour la défense, les Redaniens avaient, avec pragmatisme, adapté les lieux aux besoins militaires : des barricades de fortune obstruaient les principales entrées, et des créneaux grossièrement percés dans les murs délabrés permettaient aux archers de tenir leur poste. Malgré la décrépitude, le manoir grouillait de vie. Des sentinelles patrouillaient sur les terrasses effondrées, des bannières défraîchies claquaient au vent, et le cliquetis des armures résonnait encore dans la nuit humide. De nombreuses cheminées, en partie effondrées, laissaient néanmoins s'élever des colonnes de fumée, signe que malgré tout, le manoir tenait encore, fragile bastion dans un monde en ruines.


Lorsqu'ils traversèrent la lisière du bois, Alric, qui menait le petit convoi, vit une quinzaine de flèches enflammées venir se planter au sol à une vingtaine de mètres de leur position. Tous comprirent qu'il s'agissait d'un tir de sommation visant à ce qu'ils cessent leur progression frénétique sans quoi, ils seraient considérés comme menaçant et sommairement exécutés. Alric tira sur les rênes, et les chevaux s'arrêtèrent dans un hennissement. Un sergent de l'armée redanienne, portant le blason de l'aigle sur sa poitrine, s'avança, toisa le groupe de ses yeux pénétrants, son expression trahissant une méfiance aiguisée.


- Votre identité ? Et vos intentions ? demanda-t-il, de sa voix froide et impérieuse.


- Nous avons des blessés ! Nous demandons refuge et soins ! plaida Alric en pointant Régis, blême et tremblant dans la carriole.


L'homme jeta un regard inquisiteur vers la carriole, et son visage se durcit en voyant l'état de l'homme qui y était allongé. Cela ne suffit pas, cependant, à apaiser sa suspicion.


- Que lui est-il arrivé et d'où venez-vous ? demanda-t-il sur le même tout autant autoritaire que suspicieux.


- Chaque seconde compte, je vous en supplie ! Mon ami pourrait mourir sous mes yeux, s'exclama Alric, la panique rendant sa voix tremblante.


- Mon métier c'est la guerre, mon gars. Des morts, j'en vois toute la journée. Ce n'est pas un de plus qui va m'émouvoir. Alors soit tu réponds à mes questions, soit j'ordonne à mes archées d'abréger ses souffrances. Et votre vie par la même occasion.


- Nous venons de Velen. De Hautbreuil pour être plus précis, s'écria Alric. Nous avons contourné l'île de Fyke par le Sud avant de traverser le marais de Torséchine dans l'objectif de regagner le Nord. A la sortie du village de Culterrier, un peu plus au Sud, nous avons été attaqués par une bête. C'est là que mon ami a été blessé.


Sa voix trahissait une grande nervosité, à mesure que les mots sortaient de sa bouche, il parlait de plus en plus fort et de plus en vite.


- Et qu'est-ce qui vous a amené à parcourir une telle route ? demanda le garde. Il faut être au mieux suicidaire ou, au pire, complètement con pour voyager de la sorte en plein territoire de guerre. De plus, j'aimerai beaucoup que vous m'expliquiez ce que vous comptiez faire à Oxenfurt ? Vous ne ressemblez pas à des voyageurs ordinaires, voyez-vous. Et je suis presque prêt à penser que vous n'êtes rien de plus que des espions à solde du Nilfgaard, termina-t-il tout en levant son bras, poing fermé.


Sur ce geste, tous les archers situés sur les remparts du manoir bandèrent leurs arcs. Alric entendit la mélodie de mort jouée par les notes stridentes des cordes en tendon de cerf prêtes à relâcher une nuée de flèches sur eux.


- Non attendez, reprit Alric. Nous accompagnons un Sorceleur. Il nous a sauvé la vie et nous avons une dette envers lui, poursuivit-il en parlant de plus en plus vite. Depuis, nous le suivons et tâchons de l'aider du mieux qu'on le peut dans ses contrats.


- Un Sorceleur, intéressant... marmonna le soldat dans sa barbe. Si c'est vrai, où il est votre Sorceleur ? C'est un de ces deux gugusses là, qui restent dans le noir ? dit-il en pointant du doigt Blaime et Zehlen restaient en retrait ?


- Non, répondit Alric. Comme je vous l'ai dit, nous avons été attaqués sur la route qui nous a conduit ici. Une espèce de monstre a bien failli avoir notre peau dans cette forêt. Notre ami est resté à l'arrière afin de se charger du monstre et permettre notre fuite, ajouta-t-il.


- Hum, dans ce cas il pourra aider le fou furieux que nous avons engagé pour ce travail. La saloperie qui vit dans ces bois a massacré deux équipes d'éclaireurs en moins de trois jours.


- C'était une idée de merde, chef ! gueula un des archers au sommet du mur.


- Ta gueule, Malwin !


- N'empêche que le truc qui vit dans ces bois faisait un excellent boulot pour nous contre l'ennemi, se renfrogna le dénommé Malwin.


- Je t'ai déjà dit que j'en avais rien à branler de ce que tu pensais ! Les ordres sont les ordres, beugla le sergent.


Après un temps de réflexion, le militaire, qui scrutait les silhouettes de Zehlen et Blaime, poursuivit :


- Vous là, avancez ! Histoire que je vois vos sales trognes.


Zehlen, suivi de Blaime approchèrent lentement. Abaissant leur capuche, ils révélèrent leur visage au garde qui, aussitôt, blêmit d'effroi.


- Bordel de merde ! beugla-t-il en reculant d'un pas. Mais qu'est-ce que c'est que ces horreurs. Massacrez moi ces deux monstres vite fait avant qu'ils n'attaquent qui que ce soit.


À ces mots, le sergent releva le bras en signe à ses archers. Alric, comprenant l'urgence de la situation, se plaça aussitôt sur la ligne de mir afin de protéger le Vran et le Bobolak sur le point d'être embrochés.


- Attendez, ce ne sont pas des monstres, cria Alric.


- Pas des monstres ? répéta le garde. Non mais vous me prenez pour un con ou quoi ? Le premier ressemble à une espèce de lézard répugnant, tandis que l'autre... Je ne saurais même pas trouver de comparaison adéquate pour qualifier une laideur pareil.


- C'est vrai qu'ils ont pas l'air méchant...


- Ta gueule Malwin !


- Nous sommes Bobolak et Vran, intervint Zehlen qui avait de plus en plus de mal à se contenir devant l'intolérance de cet homme. Nous venons de par-delà les Montagnes Ardentes afin de quérir l'aide de votre monarque. Nos races respectives sont attaquées par un Mal inconnu et nous allons disparaître sans le secoure des Hommes.


- Ouais, et bin si vous voulez mon avis, la disparition de tout être ressemblant de près ou de loin aux deux abominations que vous êtes, ne peut être que bénéfique pour ce monde.


- Chef, c'est raciste ça !


- Malwin, prononça le sergent d'une voix bizarrement calme, si je t'entends encore une fois l'ouvrir, je te fous de corvée de latrines jusqu'à la fin de ton service !


- Monsieur, je vous en prie ! pressa Alric. Ils sont inoffensifs et notre ami à besoin de soins urgents.


- Écoutez-moi bien, bande de baltringues. Si vous pensez que je vais laisser ces horreurs mettre un pied dans ce camp, c'est que vous êtes plus débiles qu'un troll qui s'essaierait à écrire de la poésie. S'ils souhaitent camper à l'extérieur, grand bien leur fasse. Mais je vous préviens, au moindre mouvement suspect je vous envoie une telle volée de flèches dans le fion que vous pourrez servir de passoires à ravioles pour le dîner.


- Mais... commença à rechigner Alric.


- Laisse tomber, on a l'habitude, le coupa Blaime. Tu apprendras que la monstruosité peut prendre bien des formes... La vraie monstruosité, souvent, n'est pas celle qu'on voit, mais celle qui réside dans un cœur fermé.


- Non, c'est inacceptable ! Vous serez exposés si vous restez là. Et vous avez également besoin de vous reposer.


- Arrête de discuter, répondit Zehlen qui commençait sérieusement à s'agacer. On commence à avoir l'habitude d'être traité ainsi par les humains. Dépêche-toi d'entrer dans ce foutu camp, ton ami a besoin de soin.


Reprenant subitement conscience de l'urgence de la situation, Alric se retourna vers le sergent.


- Bon, dit Alric avec colère au sergent. Est-ce que je peux entrer et quérir l'aide de votre médecin ?


- Vous deux ouais, mais pas eux ! répondit-il en croisant les bras pour marquer sa détermination.


Le cœur lourd, Alric franchit les lourdes portes en bois du camp, laissant derrière lui Blaime et Zehlen, silencieusement debout à l'entrée. Les pas lourds de son cheval traînaient sur le sol tandis que la responsabilité d'amener Régis en sécurité pesait sur ses épaules. Le camp qui lui faisait face s'étendait sur l'ensemble du domaine Reardon. Des tentes de toutes tailles étaient éparpillées ici et là, certaines portant les insignes de la hiérarchie militaire. Entre elles, des braseros étaient allumés un peu partout, leurs flammes dansantes projetant des ombres tremblantes sur le sol. Des soldats marchaient en patrouille, leurs armures luisantes à la lueur du feu, et des murmures inquiets pouvaient être entendus, discutant des événements récents et des rumeurs de guerre. Cependant, ce qui attira le plus l'attention d'Alric, ce furent les imposantes cages en fer placées en plein centre du camp, à la vue de tous. Chaque cage retenait plusieurs hommes, des prisonniers de guerre vêtus de haillons, leurs visages sales marqués par la désolation. Leurs yeux, vides de tout espoir, fixaient le sol, à l'exception de quelques-uns qui lançaient des regards furtifs vers le camp, cherchant peut-être un moyen de s'échapper ou un signe de compassion. En passant prêt des cages, Alric entendit malgré lui une conversation entre deux des prisonniers adossés aux barreaux :


- Mais faut être complètement con pour essayer de vendre de la drogue à des soldats, beugla le premier.


- Bah, pourquoi ça ? répondit le second de son fort accent témérien.


- Peut-être parce que c'est illégal tête de nœud. Et que l'armée a pour rôle de protéger le royaume contre les menaces extérieures ET intérieures !


- Borne, mon ami, tu es bien des choses mais certainement pas un fin psychologue ! On parle de la Rédanie là ! Il existe forcément quelqu'un dans ce patelin qui veuille assez de Fisstech pour oublier qu'il y habite. Et ça vaut aussi pour l'armée.


- Ouais, sauf que les probabilités...


Continuant à avancer, Alric n'entendit pas la suite de cette conversation, ô combien fascinante. Discrètement, il détourna son regard vers Mira, toujours silencieusement assise auprès du vampire dans la petite carriole.


- Reste discrète Mira, tu t'en sors très bien pour le moment.


- D'accord, murmura-t-elle avec un sourire.


Après quelques minutes qui lui parurent interminables, il atteignit finalement une tente plus grande que les autres, avec une croix rouge vif peinte dessus. Deux gardes armés en gardaient l'entrée.


- J'ai un blessé ! s'exclama Alric. Les gardes le dévisagèrent, puis écartèrent lentement le lourd rideau de la tente, laissant Alric entrer dans l'antre du médecin du camp.


À l'intérieur, la tente était étonnamment spacieuse. De grands tapis de jute couvraient le sol, et contre les parois étaient disposées diverses étagères remplies de fioles, d'herbes séchées et d'instruments médicaux. Au centre de la tente se trouvait une longue table en bois, semblable à une table d'opération, avec des bandages et des bols d'eau posés dessus. Dans le coin le plus éloigné, un homme d'âge moyen, les cheveux grisonnants, penché sur un patient, suturait une plaie. Il portait une longue blouse blanche, tachée par endroits de sang séché. Ses lunettes étaient posées sur le bout de son nez, et il semblait totalement absorbé par sa tâche.


À l'entrée d'Alric, il leva la tête, ses yeux bleus perçants étudiant rapidement l'état de Régis.


- Posez-le ici, dit-il, en désignant un espace libre sur une autre table.


Alric hocha la tête et déposa délicatement Régis sur la table.


Le médecin termina rapidement sa suture et se tourna vers eux.


- Je suis le Docteur Lennart Brecht, se présenta-t-il en essuyant ses mains sur un chiffon propre. Que s'est-il passé ?


- Mon ami a subi une attaque et a été grièvement blessé. Je ne sais pas qui ou quoi l'a attaqué, je n'étais pas avec lui lorsque c'est arrivé, expliqua rapidement Alric.


Le docteur Brecht attrapa un petit scalpel et commença à déchirer les vêtements de Régis afin d'examiner ses plaies. Après quelques minutes d'inspection minutieuse, il déclara à Alric :


- Je dois bien vous avouer que le fait que votre ami soit toujours en vie est un miracle. Je ne comprends pas comment il peut survivre à de telles blessures.


- Comment ça ? demanda Alric de plus en plus inquiet.


- Regardez, poursuivit-il en enfonçant son scalpel dans une des plaies du vampire, chacune des blessures que vous voyez est assez profonde pour avoir touché l'os. Si je ne sentais pas son pouls de mes propres mains, je ne pourrais croire qu'il soit toujours en vie.


Il attrapa une fiole contenant un liquide transparent et l'appliqua sur les plaies de Régis.


- Va-t-il s'en sortir ?


Lennart leva les yeux vers lui.


- C'est mon travail de m'assurer de cela, dit-il avec un petit sourire.


- Merci, murmura Alric, soulagé.


- Vous pouvez rester ici pendant que je le soigne. Mais je vous conseille de ne pas trop vous attarder. Les temps sont dangereux, même à l'intérieur du camp.


Alric acquiesça, ses pensées se tournant vers Geralt qui affrontait, seul et blessé, une créature redoutable au milieu de ces sombres bois.




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