Le crépuscule enveloppait lentement le Manoir Reardon, alors que les ombres s'allongeaient sur les murs d'enceinte, tels les doigts de la nuit prêts à serrer leur étreinte. Au pied de ces robustes fortifications, Blaime, Zehlen et Alric se tenaient assis autour d'un feu crépitant, dont les flammes dansaient au gré du vent nocturne.
Blaime, qui s'était révélé être un archer habile au regard perçant, avait réussi à abattre trois lapins dans la forêt avoisinante, une prouesse qu'il accomplit avec une facilité déconcertante. Son arc, qu'il traitait avec un respect presque religieux, était posé délicatement contre un tronc d'arbre à côté de lui. Ses yeux bleus reptiliens, teintés des reflets orangés du ciel diurne, scrutaient les lapins qui rôtissaient lentement sur le feu, les flammes léchant doucement leur chair. À sa droite, Zehlen, dessinait à l'aide d'un de ses doigts poilus des formes imaginaires sur la terre battue. Son esprit semblait aussi affûté que l'épée qui reposait à ses côtés. Ses traits étaient sévères, et ses petits yeux bruns, tout comme ceux de son ami Vran, révélaient une inquiétude nouvelle quant à la réussite de sa mission et l'avenir de sa race. Alric, de l'autre côté du feu, tournait lentement les lapins sur leurs broches sans réellement y prêter attention. Son esprit restait en proie à l'inquiétude quant au sort de ces deux amis. Il ne pouvait rien faire d'autre qu'attendre, et cette incapacité à faire quoi que ce soit le plongeait dans un mélange de colère et de dépit.
Au sommet du mur d'enceinte qui les surplombait, les archers rédaniens veillaient, silhouettes sombres contre le ciel crépusculaire. Leurs yeux étaient partout, scrutant les abords du manoir à la recherche du moindre signe de menace. Le trio au pied du mur jouissait d'une relative sécurité sous leur vigilance constante. Néanmoins, tous trois savaient que cette sécurité était précaire ; il suffisait d'un soldat un peu trop zélé, cherchant à prouver sa valeur à un sergent impitoyable, pour que l'une de ces flèches bien affûtées siffle dangereusement près d'eux.
- Ces lapins vont être délicieux, Blaime. Tu as l'œil d'un faucon, dit Alric avec un sourire chaleureux, brisant le silence apaisant qui s'était installé autour du feu.
Blaime répondit par un sourire discret, ses yeux s'illuminant brièvement en reconnaissance du compliment. Cependant, il portait cette routine comme une seconde peau, une méditation en mouvement qui alignait son âme au rythme de la nature. Pour lui, la chasse n'était pas seulement une compétence, c'était une communion. Dans ces moments, il se sentait en parfaite harmonie avec le monde qui l'entourait.
Zehlen, le regard rivé sur Ablette qui broutait paisiblement à une courte distance de leur campement, interrogea :
- Alric, quel est le nom de ton cheval ?
Alric suivit son regard avant de répondre :
- En réalité, cette jument s'appelle Ablette, mais elle ne m'appartient pas. Elle est à Geralt. Il y est très attaché, presque autant qu'à ses propres yeux.
Le Bobolak hocha la tête, intrigué : Vous, les humains, avez d'étranges traditions pour nommer les choses.
- C'est vrai, admit Alric, son regard perdu dans le lointain. Il faudra que je demande un jour à Geralt l'origine de ce choix. C'est, je dois l'admettre, un nom inhabituel pour une monture.
Zehlen pointa du doigt deux chevaux au pelage tacheté non loin de là. Mon cheval se prénomme Foudre et celui de Blaime est Tempête. Ce sont des Appaloosa. Ils ont un caractère doux, tout en étant vifs et très réactifs. Ils possèdent une agilité et une maniabilité impressionnantes.
Alric contempla les deux montures, admiratif.
- C'est vrai qu'elles sont superbes. Leur robe tachetée est vraiment exceptionnelle.
Après une courte pause, le Bobolak ajouta : Et ton propre cheval, celui qui tire la carriole où repose ton ami, comment l'appelles-tu ?
Alric fronça légèrement les sourcils.
- En fait, il n'a pas de nom. Je ne l'ai que depuis peu, et techniquement, il ne m'appartient pas réellement...
Soudain, une voix brisa l'équilibre de la scène.
- Hé ! Toi ! cria un des archers depuis le sommet du mur d'enceinte, sa silhouette se détachant contre le crépuscule naissant. Celui qui ressemble à un gros lézard ! Comment fais-tu pour entendre sans oreille ?
La question, brutale et inattendue, aurait pu sembler incroyablement offensante. Mais dans le ton de l'archer, il y avait une authentique curiosité, presque enfantine et innocente.
- Bordel, ferme ta grande gueule, Malwin ! beugla le sergent, sa voix résonnant comme un coup de tonnerre. On ne te paye pas pour poser des questions, mais pour monter la garde !
Malwin, l'archer impertinent, plissa les yeux en signe de contrariété.
- Pour ce que vous me payez... marmonna-t-il, sa voix grondant de contrariété.
Le sergent, rouge de colère, s'approcha de lui, le visage dur comme la pierre.
- Cette fois, j'en ai marre. T'as gagné le droit de vider la fosse à merde du camp !
- Jusqu'à quand ? demanda Malwin, son ton trahissant une pointe d'irritation palpable.
Le sergent esquissa un sourire cruel : Jusqu'à ce qu'un zeugle devienne Grand Parfumeur du royaume, tête de nœud...
Soudain, Malwin se redressa, son regard se fixant au-delà du mur.
- Chef ! interrompit-il précipitamment. Quelqu'un approche du camp. Halte ! cria-t-il, son arc se levant dans un mouvement fluide et coordonné, imité en écho par les autres archers à ses côtés.
À ces mots, Alric, Zehlen et Blaime pivotèrent simultanément la tête, comme un seul homme, leurs regards fixés dans la même direction que celui de l'archer. Dans l'épaisse pénombre de la nuit, leurs yeux peinèrent à discerner quoi que ce soit au départ. Puis, lentement, une vague silhouette émergea du voile sombre, s'approchant avec une détermination silencieuse. À mesure que l'ombre se dessinait plus clairement, les trois compagnons assis auprès du feu brasillant reconnurent finalement la figure familière de Geralt de Riv, le Sorceleur qui était resté en retrait pour couvrir leur retraite.
- Geralt ! s'écria Alric, se levant si brusquement que des étincelles s'envolèrent du feu.
Depuis les hauteurs des remparts, la voix du sergent tonna, lourde d'irritation : Qui c'est encore que ce zigoto-là ?
Zehlen, la sérénité incarnée, répondit sans précipitation : C'est le Sorceleur qui nous accompagne. Il semblerait qu'il ait réussi à vaincre le Leshen qui nous a attaqués.
- Halte ! hurla le sergent, pointant un doigt accusateur vers le Sorceleur. Un pas de plus et je...
- C'est ainsi que l'armée de Rédanie accueille les Sorceleurs qui les débarrassent des monstres menaçant ses hommes ? coupa Geralt, son pas restant inébranlable. Cela dit, cela ne devrait pas m'étonner, étant donné que tu as laissé mes compagnons au seuil de ta porte.
Le sergent fronça les sourcils, une veine pulsant dangereusement sur son front. C'est pas un putain d'hôtel ici ! tonna-t-il. Et je crois me souvenir que j'ai autorisé ton ami blessé à voir mon chirurgien !
- C'est bien le minimum que vous pouviez faire, chef, répondit Malwin.
- Je t'ai pas sonné toi ! Et qu'est-ce qui me dit que tu es bien Sorceleur, grison ? poursuivit-il, manifestement déterminé à être un problème.
- Chef, il a deux épées dans le dos... observa Malwin d'une voix prudente.
- Ta gueule, Malwin ! répliqua le sergent, rouge de colère.
Malwin haussa les épaules, un air faussement innocent sur le visage.
- Moi, ce que j'en dis... Si ça ressemble à un Sorceleur, que ça marche comme un Sorceleur... Aïe !
Avant qu'il ne puisse terminer, le sergent, furieux, lui asséna une gifle cinglante. Se tournant à nouveau vers Geralt, le visage cramoisi de fureur, il prit deux grandes inspirations pour tenter de maîtriser sa rage avant de s'exclamer :
- Si je t'entends encore une fois l'ouvrir, mon petit troufion, je t'interdis de pelle pour ta corvée de latrines. Tu racleras les monceaux de merde avec les mains ! Est-ce clair ? tonna-t-il.
Après un moment suspendu, où seule la tension dans l'air semblait respirer, le sergent reprit, plus posément : Toi, là. Qu'est-ce qui me dit que tu es bien Sorceleur ?
En guise de réponse, Geralt leva son bras droit d'un geste assuré. Dans sa main, il tenait fermement un crâne de cerf jauni, duquel émergeaient des racines tordues et sèches, de diverses tailles. Avec une élégance maîtrisée, il traça dans l'air le signe d'Igni de sa main gauche, faisant jaillir une faible lueur qui dansa sur le trophée macabre, révélant ses détails au sergent.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? s'enquit le sergent, son regard plissé par la suspicion. Me montres-tu ce qui reste de ton repas de midi ?
- Ceci est le crâne du monstre qui hantait les bois en périphérie de votre camp, répliqua le Sorceleur, sa voix aussi froide et tranchante que l'acier. Un Leshen, une entité très puissante que l'on peut considérer comme l'esprit de la forêt. »
Le sergent éclata d'un rire sec.
- Hé bien, voilà une bonne saloperie en moins. L'ennui, mon gars, c'est qu'un collègue à toi avait déjà accepté le contrat. Il est hors de question que je paie deux récompenses pour la liquidation d'un seul monstre.
- Vous n'aurez pas à payer deux fois pour le même travail, rétorqua Geralt, son visage impassible. Le Sorceleur que vous aviez engagé est mort, tué par ce même Leshen qu'il chassait.
- Cela n'a pas trop l'air de t'émouvoir ? demanda le Sergent, son ton teinté d'une pointe de défi.
- Ce sont les risques du métier, répondit Geralt, ses yeux dorés fixant le sergent sans ciller. Je m'attendais à ce qu'un homme tel que vous puisse le comprendre aisément. À moins que vous ne vous émouviez à chaque fois qu'un de vos hommes meurt sur le champ de bataille...
De l'autre côté du rempart, Malwin, l'archer, ne put s'empêcher de laisser échapper un gloussement : C'est pas son genre, croyez-moi...
- Ta gueule, Malwin !!! gronda le Sergent. Il prit une profonde inspiration, puis reprit, plus calmement : Hum, bien. Dans ce cas, j'imagine que tu peux entrer dans le camp pour toucher ta prime, Sorceleur. Mais les deux monstruosités qui t'accompagnent, elles restent dehors !
Percevant que son interlocuteur était davantage un homme d'argent que de principes, Geralt proposa, imperturbable :
- Je vous fais cadeau de la récompense du contrat en échange d'une tente, d'un lit et d'un tonnelet de bière fraîche pour mes compagnons. Tous mes compagnons.
Le sergent éclata d'un rire gras et moqueur.
- Mille pièces d'or, tu ne crois pas que ça fait un peu cher ? À ce prix-là, tu pourrais la passer dans la chambre du Roi, ta nuit. Peut-être même te laisserait-il baiser le royal con de sa femme !
Sans broncher, le Sorceleur resta de marbre face aux moqueries du militaire.
- Acceptez-vous cet accord ou non ? demanda-t-il.
Se penchant en avant avec un sourire narquois, le sergent feignit de peser la proposition.
- D'accord, trancha-t-il finalement, ils peuvent entrer. Mais qu'ils ne tentent rien, sans quoi, ils repartiront sans leurs mains.
Le Sorceleur hocha simplement la tête en guise de réponse.
- Bien, reprit le sergent, son regard se posant sur Malwin. Toi, au lieu de dire des conneries, trouve-leur une tente et un fût de bière.
Tout en rassemblant les rennes d'Ablette qu'il inspecta attentivement, le Sorceleur ordonna : Prenez vos affaires et vos montures. Nous allons à l'intérieur.
- Nous te sommes reconnaissants, Sorceleur. Mais renoncer à une telle somme d'argent, juste pour que nous puissions avoir un abri, était un trop grand sacrifice, répondit Blaime tout en éteignant le feu.
- Nous sommes habitués à dormir à la belle étoile, confirma Zehlen d'un hochement de tête. C'est un grand prix pour un peu de confort.
- Je ne paie pas pour votre confort, répliqua le Sorceleur, ses yeux scrutant le lointain, mais pour une once d'humanité. Ramassez vos affaires.
Tandis que les portes en bois du camp s'ouvraient, Alric informa discrètement le Sorceleur de l'emplacement de Mira, restait au chevet de Régis avec ordre de ne pas manifester sa présence. Ils marchèrent derrière Malwin, guidés vers la tente qui leur a été promise. En arrivant devant l'entrée de celle-ci, Malwin se tourna vers eux, l'expression sérieuse.
- Je m'excuse pour l'attitude du Sergent. C'est...
- Un personnage difficile ? proposa Alric.
- Hum, je dirais plutôt un con, corrigea l'archer.
- Ne vous inquiétez pas, nous avons l'habitude, répondit le Vran en levant une main en signe de paix.
D'un signe de tête reconnaissant, Malwin ajouta : Reposez-vous ici. Ne sortez pas cette nuit, certains ne se retiendraient pas de vous attaquer.
- Nous resterons à l'intérieur, assura Zehlen.
Malwin acquiesça silencieusement et s'éloigna en direction des cuisines du camp, résolu à tenir sa promesse.
- Faites cuir vos lapins, je vous rejoins dans un instant, dit le Sorceleur. Je vais aller voir comment se porte Régis.
Tandis que Blaime et Zehlen partirent allumer un nouveau feu, Alric s'approcha de Geralt.
- Comment es-tu parvenu à vaincre la créature qui nous a attaqué dans les bois ? demanda-t-il curieux. Tu n'étais pas au mieux de ta forme pour un tel combat, surtout que le monstre, d'après tes propres mots, avait déjà tué un Sorceleur récemment.
Geralt, le regard vague comme s'il était en pleine réflexion, répondit doucement :
- Je n'ai pas affronté le Leshen directement, j'ai seulement combattu sa meute de loups. Une fois la bataille terminée, je suis parti à sa recherche et ai découvert les cadavres du Sorceleur... et du Leshen. Quelqu'un, ou quelque chose, l'avait déjà abattu.
- Mais qui aurait pu faire ça ? demanda Alric incrédule. Qui pourrait éliminer un tel monstre aussi aisément ?
Après un instant de réflexion, le Sorceleur répondit : C'est précisément ce qui me préoccupe. Je ne connais aucune entité, capable de terrasser un Leshen, du moins pas aussi rapidement. Et celui qui a fait ça n'a laissé aucune trace de son passage...
- Humm, étrange... murmura Alric. Mais le principal c'est que tu ailles bien !
- Oui, grogna Geralt. Je vais voir Régis et je vous rejoins rapidement. Je reviendrais avec Mira. Toi qui a passé ta journée avec eux, penses-tu qu'elle puisse révéler sa présence à Blaime et Zehlen sans courir le moindre risque ?
- Je le crois oui, ils ont l'air digne de confiance.
Le Sorceleur acquiesça, les traits de son visage trahissant une profonde préoccupation puis, sans un mot, il se retourna afin de se diriger vers la tente de soin du camp. L'espoir que son ami, gravement blessé, montre des signes d'amélioration était son unique souhait avant de reprendre la route, à l'aube, en direction du Nord.
Malheureusement, la nuit sera courte...