Au berceau du jour, l'aurore dévoilait ses prémices, une lumière de velours orangé s'insinuant avec délicatesse à travers la toile dense de la tente. Enlacés par le cocon protecteur de leurs draps, le groupe s'attardait dans ces derniers instants de sérénité, s'enlaçant dans les bras que cette nuit clémente leur avait offerts. Cependant, une voix impérieuse et emplie de détermination brisa ce moment de quiétude :
- Le jour se lève, il est temps de partir, fit remarquer Geralt, son timbre grave tranchant avec le silence matinal. La lumière embryonnaire se déposait sur sa crinière d'argent, exagérant la paludéité presque spectrale de sa peau.
Proche de l'entrée, Alric s'étira avec délice, se débarrassant de son manteau nocturne. Ses prunelles d'azur, emplis d'une vitalité renouvelée, envisageaient déjà les aventures que cette journée promettait. À l'opposé, Mira, dont l'apparition avait été révélée la veille aux nouveaux venus, se leva avec une fluidité envoûtante. Elle replia sa couverture minutieusement, avec une précision presque cérémoniale.
Zehlen, avec ses particularités de Bobolak, gratta pensivement la fine fourure de son menton, ses yeux espiègles et malicieux fouillant la tente à la recherche de ses bottes égarées.
- Juste quelques minutes de plus, murmura-t-il, encore empreint de somnolence.
Cette requête arracha un sourire amusé à Blaime. Le Vran, réveillé depuis l'aurore, affûtait patiemment une nouvelle flèche, son poignard décrivant des mouvements méticuleux et précis tandis qu'Alric et Geralt sortaient à l'extérieur.
À peine la lisière de la tente franchie, qu'un panorama vivant de vie militaire s'offrit à leurs yeux. Un véritable kaléidoscope de tentes, de bannières et d'activités matinales. Les doux parfums de la rosée se mélangeaient à l'odeur robuste du bois en combustion et des premiers repas mijotant sur le feu. Le bruit feutré des armures en mouvement se mêlait aux conversations discrètes des soldats, certains nettoyant leurs armes, d'autres nourrissant des étalons qui renâclaient, impatients. Les bannières, aux couleurs variées et aux insignes des différentes factions, ondoyaient avec grâce sous l'effet de la brise matinale. Et au loin, des sentinelles échangeaient des saluts en se relayant pour leurs quarts de garde.
Perdu un instant dans cette symphonie matinale, Geralt reprit pied et se tourna vers Alric.
- Alric, commença-t-il avec une voix empreinte de sérieux, retrouve Régis et installe-le sur la carriole. Prends ça, dit-il en tendant discrètement une bourse, achète auprès du chirurgien tous les remèdes qui pourraient soulager ses maux pendant le voyage.
Alric acquiesça, saisissant la bourse d'une main assurée. Il se dirigea rapidement vers le quartier médical. Sur sa route, il longea les cages renfermant les prisonniers de guerre. Ces malheureux, dont la nuit avait été gelée et inconfortable, étaient réveillés, leurs voix s'élevant dans la froideur du matin. Alric captura un fragment de leur conversation, un échange animé sur les événements marquants de leur existence.
- ...et tu trouves ça exceptionnel d'avoir troussé une pute ? railla l'un d'eux, moqueur. Ta vie doit être sacrément terne pour considérer cela comme un événement mémorable.
- Ce n'était pas l'acte en soi, c'était son nom. Je ne sais pas comment ça se passe pour toi, mais Chasteté, comme nom pour une fille de joie, c'était... singulier, rétorqua l'autre, un sourire amusé dans la voix. Ça m'a presque empêché de bander...
Un rire sarcastique répondit : Original, certes, mais loin d'être une grande aventure.
L'autre haussa les épaules.
- Peut-être, quoi qu'il en soit je n'aurais plus l'occasion de mettre une donzelle dans mon pieu...
- Ni ton pieu dans une donzelle, répondit l'autre prisonnier dans un grand éclat de rire.
- Et toi alors ? Quelle grande aventure as-tu à raconter ?
A cette question, l'homme cessa de rire dans un soupir lourd de souvenirs : Il y a peu, un monstre enflammé a anéanti mon escouade. Trente-quatre hommes balayés comme rien. Sans l'intervention d'un Sorceleur de passage, j'aurais...
Mais le tumulte du camp, vibrant de vie matinale, empêcha Alric d'entendre la suite de la conversation qui, de toute façon, ne l'intéressait qu'assez peu. Lorsqu'il arriva devant la tente de soin, une vague de soulagement le submergea en voyant que sa monture, qu'il avait acquise à Culterrier la veille, était restée sagement à côté de la petite carriole. Écartant avec précaution le rideau épais de la tente, il découvrit le chirurgien militaire, ses mains expertes ajustant des bandages frais sur le torse pâle de Régis. L'air lourd et embaumé d'herbes médicinales piquait légèrement ses narines.
- Docteur ? demanda Alric d'une voix inquiète. Comment se porte-t-il ?
Le chirurgien, sans lever les yeux, répondit avec une pointe de lassitude :
- Pas de changement depuis hier soir. Il m'étonne, cet homme. Sa force de vie est... surprenante.
- Les apparences sont souvent trompeuses, murmura Alric.
Le médecin, après avoir ajusté ses lunettes rondes, lança un regard inquisiteur à Alric.
- Que lui est-il arrivé, exactement ?
Alric raconta succinctement leur découverte tragique de Régis, évoquant le Leshen qui terrorisait les environs. Bien qu'ils n'aient pas assisté à l'agression de leur ami, le lien entre les deux évènements étaient pour le moins rapide à faire. Le médecin hocha la tête tout en écoutant les paroles d'Alric, une expression mélangeant la compréhension et l'inquiétude.
- Un Leshen ? C'est un miracle qu'il respire encore. Nos vingt-sept soldats tombés entre les griffes du monstre ne peuvent pas en dire autant...
- Ce monstre ne sera plus une menace pour vous grâce à Geralt, déclara fièrement Alric.
Le chirurgien esquissa un sourire en coin : Il est vrai qu'il est toujours rassurant d'avoir un Sorceleur dans les parages.
Alors que la discussion virait sur la nécessité de leur départ, le médecin afficha une profonde réticence, évoquant le risque mortel pour Régis.
- Allons, un peu de sérieux Monsieur, s'offusqua-t-il, votre ami est loin d'être en état de voyager.
- Nous n'avons pas le choix, répondit Alric dans un soupir, il nous faut absolument reprendre la route.
- Si vous reprenez la route, il ne verra pas le prochain levé du jour, prévint le médecin. C'est folie que de vouloir le transporter dans cet état...
- Comme je vous l'ai dit, nous n'avons pas le choix. Dès que nous arriverons à Oxenfurt, nous le conduirons aussitôt chez le premier guérisseur compétent de la ville.
- Croyez-moi, dans son état, il n'atteindra jamais Oxenfurt.
Après un soupir de résignation, le médecin poursuivit :
- Bien, puisque vous semblez décidés à partir contre mon avis, je vais vous aider à le placer sur votre carriole. Tenez, prenez ces coussins et ces couvertures, cela lui apportera un minimum de confort pour le transport.
- Je ne sais comment vous remercier, répondit Alric reconnaissant.
- Ce n'est rien, grogna le médecin. Et prenez donc cet onguent, vous l'appliquerez matin et soir sur les plaies de votre ami. Cela empêchera l'infection et aidera à la cicatrisation.
Lorsque Alric, en signe de gratitude, tenta de lui offrir la bourse bien remplie confiée par Geralt, le chirurgien refusa catégoriquement.
- Gardez donc votre argent, dit le médecin agacé. J'ai fait le serment de soigner toute personne blessée ou malade. Si je recherchais fortune et gloire, je pratiquerais une autre profession.
Alric hocha la tête respectueusement, reconnaissant envers cet homme pour son dévouement. Avec le chirurgien à ses côtés, ils commencèrent doucement à déplacer le blessé vers la carriole. Chaque instant était crucial, chaque mouvement comptait. Mais avec l'aide du chirurgien, ils étaient déterminés à donner à Régis toutes les chances possibles de survie. Une fois ce dernier confortablement installé, Alric remercia une dernière fois le médecin du camp et manœuvra son cheval au travers des sentiers sinueux du camp. Tout en avançant, il sentait le regard indifférent des soldats sur lui. Certains étaient trop engagés dans leurs propres préoccupations pour lui prêter attention, tandis que d'autres jetaient des coups d'œil désintéressés ou, au mieux, vaguement curieux à sa cargaison. La détresse palpable d'Alric et l'état précaire de Régis ne semblaient toucher personne dans cet environnement endurci par les réalités de la guerre.
Lorsqu'il arriva à la lisière du camp, il vit le reste de la troupe qui l'attendait patiemment. Geralt, le regard grave, scrutait l'horizon, la petite Mira à ses côtés. Zehlen, vérifiait une dernière fois les attaches de sa selle tandis que Blaime vérifiait l'affûtage de ses flèches. Alric stoppa la carriole à leurs côtés et, une fois Mira montée sur la carriole aux côtés du vampire, il indiqua au Sorceleur d'un signe de tête qu'il était prêt partir.
- Bonne route voyageur ! s'écria une voix derrière eux alors qu'ils quittaient le camp.
- Ta gueule, Malwin !
Le voyage vers le nord fut pour lui un mélange saisissant de destruction et de résilience. Les forêts qu'ils traversèrent, jadis dense et luxuriante, avait été réduite à des parcelles éparses, les arbres majestueux abattus pour alimenter le brasier insatiable de la guerre. Les souches solitaires se dressaient comme des fantômes silencieux, témoins de la grandeur passée de la forêt. Parfois, la mélodie d'un oiseau ou le bruissement d'un animal caché rompait le silence, rappelant que la nature, malgré tout, persévérait. Entre ces bosquets meurtris, les champs s'étendaient à perte de vue, sillonnés par des paysans courbés sous le poids du labeur. Ils travaillaient inlassablement, la sueur perlant sur leur front même en cette fraîcheur matinale, pour nourrir une armée royale dont la faim semblait insatiable. Les grandes gerbes de blé ondulaient sous le vent, dorées par le soleil, et offraient un contraste saisissant avec les étendues dénudées autour.
C'est au travers de ce paysage que la petite troupe avançait au rythme régulier des sabots et du grincement de la carriole, chacun perdu dans ses pensées, tout en restant conscient que de multiples dangers pouvaient être rencontrés sur la route qui les menait jusqu'à Oxenfurt. Après plusieurs heures de marche, Alric demanda :
- Au fait, où est passé le Piaf ?
- Quel Piaf ? demanda Blaime.
- Le choucas qui nous guide au cours de cette aventure, répondit le Sorceleur.
- Attendez, attendez, dit Zehlen un peu confus. Vous voulez dire que vous êtes guidés par un oiseau ? Est-ce encore une de vos étranges coutumes, à vous les Hommes ?
- Il ressemble à un oiseau, mais je doute que ça soit sa véritable nature.
- Je ne comprends pas, dit Zehlen, confus.
- Tu comprendras lorsque tu le verras, gloussa Alric. Pour l'instant, profite du temps présent, il est plutôt exaspérant.
- Quel est ce lieu que nous voyons au loin ? demanda Blaime en pointant du doigt dans la direction de son regard. Est-ce Oxenfurt, la ville où nous devons nous rendre ?
- Non, répondit Geralt. Ce que tu vois là est le village de Lurtch. Oxenfurt est bien plus imposant.
- Connais-tu tous les villages de ton pays, Sorceleur ? demanda le Bobolak amusé.
- Je connais la plupart d'entre eux, oui. Notamment ceux dans lesquels j'ai eu à travailler.
- Et quel genre de travail as-tu eu à faire dans ce village de Lurtch ? questionna Alric curieux.
- C'est une histoire vraiment atypique, avez-vous déjà entendu parler d'un bourg abandonné, uniquement habité par des porcs et quelques brigands ? commença-t-il, un sourcil levé.
Blaime leva un doigt, intrigué : Des porcs, dis-tu ?
- Oui, répondit Geralt, son regard plongé dans le lointain, revivant clairement la scène. J'étais entré dans ce hameau apparemment déserté, à l'exception de quelques brigands qui tourmentaient un pauvre homme simple d'esprit.
Après avoir donné une bonne leçon à ces brutes, j'ai découvert quelque chose d'encore plus étrange, toutes les huttes du village étaient habitées par... des porcs.
Zehlen éclata de rire.
- Tu veux dire des animaux, comme ceux que vos fermiers élèvent ?
Geralt hocha la tête.
- Oui, mais il y avait quelque chose de particulier. Avec la famine qui régnait à Velen, il ne restait guère d'animaux domestiques. Alors, imaginez ma surprise en découvrant que ces porcs étaient en réalité les habitants du village, maudits et transformés.
Alric se pencha en avant, intrigué.
- Comment une telle malédiction est-elle possible ?
Avec un léger soupir, Geralt répondit : Il s'avère qu'ils avaient profané le trésor d'un ancien dieu en volant son or. En conséquence, ils ont été maudits et transformés en bêtes. Avec l'aide du simple d'esprit, j'ai pu lever cette malédiction.
Blaime fronça les sourcils.
- Je reconnais que cette histoire n'est pas banale... Ces gens devaient être reconnaissants, non ?
- Non, répondit Geralt d'une voix amère. Après que l'enchantement fut levé, ils ont reporté leur colère et leur confusion sur l'homme qui n'avait pas été transformé. J'ai dû intervenir pour le sauver, sans quoi ils l'auraient lynché. Telle est la nature humaine... Ingratitude et hypocrisie font qu'on en préfère parfois la compagnie des porcs.
Les voyageurs l'esprit occupé par l'histoire de Geralt, restèrent muets. Continuant leur route, ils contournèrent habilement le village de Lurtch par l'Est, avant de prendre en direction du Nord. La verdure était dense, et les terres, façonnées par les hommes et les éléments, offraient un paysage changeant : ici des champs cultivés, là une forêt clairsemée rappelant la nécessité du bois pour la guerre. Mais le plus frappant, était le son qu'ils entendaient lors de leur progression. Un murmure d'abord, un chuchotement presque imperceptible porté par le vent, puis, au fur et à mesure qu'ils avançaient, ce murmure s'intensifia en un rugissement régulier et puissant. Le fleuve Pontar, le cours d'eau mythique qui avait façonné tant d'histoires, de destins, et qui maintenant, se dévoilait à eux dans toute sa splendeur sauvage. Quand ils atteignirent enfin ses berges, ils furent saisis par le spectacle. Le Pontar s'étalait devant eux, vaste et tumultueux, ses eaux reflétant les teintes argentées du ciel nuageux. Les reflets du soleil, filtrant à travers les nuages, dansaient à la surface, rendant l'eau presque hypnotique.
Le regard de Zehlen était hypnotisé par le spectacle devant lui. Ses eaux turbulentes semblaient murmurer des légendes oubliées, chaque remous reflétant les échos d'une époque révolue qu'il aurait aimé connaître.
- Le Pontar... murmura-t-il, submergé par la grandeur du fleuve. Il est ici beaucoup plus imposant que lorsque nous l'avions vu aux abords de Wizima.
Alric, en revanche, était plus pragmatique. Il observait les alentours avec intensité, à la recherche d'un moyen de traverser.
- Nous ne traverserons pas facilement ce fleuve, constata-t-il, son regard scrutant l'horizon. À ses côtés, Mira semblait ailleurs, les yeux perdus dans le courant, comme si elle sondait les profondeurs à la recherche de réponses à des questions inexprimées.
Sans attendre, Geralt prit les rênes de la situation, guidant Ablette à l'avant de la troupe.
- Nous allons vers l'Est, déclara-t-il d'une voix assurée. Si nous longeons le Pontar, nous trouverons bientôt le Pont des Maraudeurs. Il nous permettra de traverser en sécurité.
- Geralt, intervint Alric, n'oublie pas qu'il nous faut un laissez-passer pour ce pont. Les soldats redaniens nous refuseront l'accès sans ce document.
Un sourire en coin apparu sur le visage du Sorceleur : Tu devrais savoir qu'un Sorceleur n'est pas aussi enchaîné par la bureaucratie que le reste du monde. Nous passerons.
Alors qu'ils s'apprêtaient à avancer, une voix nasillarde, trop familière à leur goût, s'éleva derrière eux.
- Vous empruntez le mauvais chemin, trancha-t-elle tout en provoquant un raidissement d'agacement des épaules d'Alric.
Sans se retourner, il rétorqua :
- Te revoilà toi. Tu nous avais manqué... dit-il en faisant comprendre à Kavka qu'il n'avait toujours pas digéré la dernière discussion qu'il avait eue avant que l'oiseau ne disparaisse.
Geralt, essayant de rester calme, s'interposa :
- Prendre la direction de l'Ouest nous retardera grandement, Kavka. Chaque minute compte !
L'oiseau inclina la tête avec une certaine arrogance. Au contraire, Sorceleur. L'Ouest nous fera gagner un temps précieux.
- Comment, exactement ? demanda Geralt en levant un sourcil, sceptique. Le plus rapide pour Oxenfurt est à l'Est. La vie de Régis est en jeu.
Les yeux brillants de Kavka se posèrent froidement sur Geralt.
- Notre but à Oxenfurt n'est pas de trouver un médecin pour le vampire, répliqua-t-il avec une froide assurance. Nous y avons une autre mission.
- Régis a besoin de soin, la discussion est close, répondit Geralt d'une voix cinglante.
- Et je te répète qu'il ne trouvera aucune aide à Oxenfurt, poursuivit Kavka. Les soins dont il a besoin lui seront procurés, plus tard.
- Tu commences à m'agacer... commença le Sorceleur.
- Il n'est pas en mon pouvoir d'accélérer son rétablissement, coupa Kavka. Je peux simplement te promettre que pour l'heure, son état est stable et qu'il ira bien mieux dans peu de temps.
- Crois-moi, je te rappellerai cette promesse, grogna Geralt.
- Bon bin voilà... Blaime, Zehlen, je vous présente Kavka, intervint Alric. Voici l'oiseau qui nous guide depuis...
- Je sais qui ils sont et pourquoi ils sont là. D'ailleurs, vous ne devriez pas être là... dit-il en se tournant vers eux pour les regarder de ses yeux rouges.
- Ah oui ? s'agaça Zehlen. Et où devrions-nous être alors ? Dans nos montagnes à attendre la mort ?
- Écoute-moi bien, Peluche... Oh merde, ça s'était pas prévu, piailla l'oiseau après une courte pause.
- Je ne suis pas sûr d'apprécier ce surnom...
- Plus tard, le coupa Kavka, nous devons nous hâter ! Une vie dépend de notre rapidité.
- Je vous avais bien dit qu'il était chiant... dit Alric dans un souffle de résignation.
- Courez !
- Quoi ? demanda Blaime.
- Courez ! répéta l'oiseau. Suivez-moi, vite !
À l'injonction de Kavka, l'oiseau prit son envol à toute vitesse en direction de l'Ouest, longeant les rives du Pontar. Geralt et Alric, habitués à ses élans impromptus, ressentirent aussitôt un pressentiment. Ils talonnèrent leurs montures et se lancèrent dans une course effrénée à sa suite, poussant la carriole de Régis à son maximum, ses roues crissant contre les herbes hautes et les pousses environnantes. Blaime et Zehlen, après un instant d'hésitation face à cette soudaine agitation, se mirent en mouvement à leur suite. Le temps semblait se contracter. Après une course effrénée où Mira faisait de son mieux pour veiller sur Régis, un espace s'ouvrit sur une plage caillouteuse où un homme sommeillait paisiblement. Face à lui, un bac à traille solidement amarré par un épais cordage, ballottait dans l'eau attendant d'embarquer ses passagers vers l'autre rive.
- À bord, vite ! tonna Kavka en se posant sur le bac.
Aussitôt, ils montèrent à la hâte sur le bac, perturbant le sommeil du passeur qui, pris de surprise, s'élança vers eux, les yeux écarquillés.
- Eh ! lança-t-il d'une voix forte. Une traversée coûte une pièce d'or par tête, trois pour les chevaux ! Pour la carriole et le blessé, c'est cadeau.
- Commencez la traversée, ordonna Geralt, tout en rassemblant l'argent.
À peine le bac avait-il commencé à s'éloigner du rivage que le passeur, reniflant une opportunité, se plaignit du paiement.
- Il en manque ! Une pièce d'or pour les Hommes, deux pour les monstres, dit-il. Ça fait douze pièces pour vos quatre chevaux, deux pour vous, poursuivit-il en désignant le Sorceleur et Alric, et quatre pour les deux horreurs qui vous accompagne.
Geralt, dans un soupir d'agacement, tendit un supplément.
- Voici ce qu'on vous doit. Vous trouverez dix pièces supplémentaires pour votre discrétion.
- A votre convenance, Messire, répondit le passeur en attrapant prestement les pièces tendues.
Alors que l'embarcation prenait de la distance, Alric, déconcerté, s'adressa à Kavka :
- Qu'est-ce qui t'a pris de nous faire courir ainsi ?
- Un brin de folie, répondit l'oiseau sur un ton jovial. On se retrouve sur l'autre rive, cria-t-il en s'envolant.
- Je vois ce que tu voulais dire... dit Zehlen à Alric en regardant l'oiseau partir.
- Je crois que je vais lui tordre le cou avant la fin de cette épopée, répondit-il au Bobolak.
Regardant Kavka voler face à eux, ils observèrent les pirouettes aériennes qu'il réalisait à chaque fois qu'il repérait un insecte volant. Devant ce balai aérien, aucun d'entre eux ne vit apparaître, derrière eux, la silhouette émaciée portée par un maigre cheval pâle qui émergeait lentement de la végétation. Le cavalier, habillé de guenilles trouées et déchirées, les regardait de la petite plage de galets s'éloigner lentement sur l'eau, un sourire aussi énigmatique qu'effrayant dessiné sur ses lèvres...