Les ombres, normalement allongées à cette heure, se rétractaient et semblaient disparaître, vaincues par la luminosité presque aveuglante du zénith. Sous le règne tyrannique du soleil, la plaine se transformait en une mer d'or liquide, chaque brin d'herbe étant un reflet étincelant. Le vent, léger et joueur, caressait ces hautes herbes, y éveillant des murmures millénaires, enveloppant les voyageurs dans son étreinte douce-amère, mélodie ancienne et oubliée. Au loin, la cacophonie d'Oxenfurt parvenait à leurs oreilles, tel le rugissement d'une mer en furie. Au-dessus de ce tableau en mouvement, le soleil agissait tel un sculpteur, dévoilant avec précision les détails, les irrégularités et les témoignages du temps sur l'immense plaine à traverser.
Alric, dont les mains fermes tenaient les rênes avec une maîtrise naturelle, dirigeait la carriole. À ses côtés, l'élégante silhouette d'Ablette portait fièrement Geralt, dont les yeux perçants observaient avec vigilance le chemin devant lui. Dans la relative intimité de la carriole, Régis reposait, sa pâleur cadavérique offrant un contraste presque irréel avec l'obscurité enveloppante de la capuche de Mira. Cette dernière, semblable à une prêtresse lors d'un rituel sacré, soignait les maux avec une dévotion palpable, ses doigts fins et délicats dansant sur les bandages, désormais lourds des élixirs qu'elle avait appliqués sous les injonctions du sorceleur. Derrière cette procession, Blaime et Zehlen, gardiens silencieux de ce cortège, tenaient leur monture avec une assurance tranquille. Les épées pendues à leurs côtés, telles des pendules, mesuraient le temps, et leurs regards, emplis d'une vigilance constante, se posaient sur l'horizon, où la cité semblait se réveiller, éveillant en eux une tension palpable, une urgence silencieuse.
Geralt, immergé dans un océan de pensées, percevait une pression accrue. Tandis qu'il avançait, un flot de questions submergeait son esprit sur les événements récents. Qu'était-ce que cette Ombre qu'il devait affronter ? Pourquoi une telle entité, puissante et insaisissable, demeurait-elle inconnue des Sorceleurs ? Qui avait confié Lindëinel à Mira et dans quelle intention ? Quelle créature pouvait infliger de telles blessures à un vampire supérieur, et terrasser un Leshen en un souffle, échappant à tous ses sens affinés ? Et, quel drame allait se produire à Oxenfurt ? Les chuchotements d'une exécution majeure, où le Roi assisterait en personne, rythmaient son cœur et sa respiration d'une inquiétude inexpliquée. Son ouïe percevait, par-delà le murmure du vent, le chaos lointain de la cité. Les herbes de la plaine semblaient chuchoter des augures de calamités à venir, leurs voix mêlées au claquement régulier des sabots contre la terre, marquant l'avancée inéluctable vers un avenir incertain.
- Blaime, Zehlen, articula Geralt, sa voix tranchant le vent, sans dévier son regard de l'horizon tandis qu'ils effleuraient une bâtisse délabrée au cœur de la plaine. J'estime qu'il serait plus prudent que vous nous attendiez ici. Les adeptes du Feu Éternel pourraient ne pas accueillir chaleureusement votre présence au sein de la cité.
- On s'en serait douté, concéda Blaime, sa voix équilibrée résonnant dans l'air tranquille.
- En effet, enchaîna Zehlen, un accueil fraternel de la part des humains envers des êtres différents d'eux aurait été étonnant.
- Tous les humains ne sont pas comme ceux vers qui nous nous dirigeons, dit Alric d'une voix lasse en arrêtant la carriole. Moi-même je tâche de les éviter autant que possible...
- Et pourtant... Tu te diriges droit dans la gueule du loup, nota Zehlen en dérivant vers le reliquat de la demeure. Nous vous attendrons ici, efforcez-vous de ne pas trop tarder...
- Nous serons de retour le plus tôt possible, assura le Sorceleur.
- Puisque nous ne pouvons te suivre, Sorceleur, je te demanderais de soutenir notre cause devant le roi Radovid, demanda Blaime.
- Je ferais de mon mieux, mais je doute fortement de vous obtenir l'aide escomptée. N'ayez pas trop d'espoir...
- L'espoir, c'est tout ce qu'il nous reste...
- Geralt, intervint Alric dont le regard était tourné vers Oxenfurt, au camp, les soldats ont évoqué qu'une importante exécution devait avoir lieu cet après-midi. Sais-tu qui ils ont prévu d'exécuter ?
- Aucune idée, mais cela doit être quelqu'un d'important.
- Ne penses-tu pas que l'on pourrait... Que l'on devrait... amorça Alric avant que sa voix ne se perde dans un murmure.
- Quoi ? demanda le Sorceleur.
- Je ne sais pas... reprit Alric. Intervenir. Qui que ce soit, je doute que la ou les personnes destinées au bûcher soient réellement coupables d'actes répréhensibles. Le Feu Éternel a tendance à exécuter tous ceux qui ont du mal à ployer le genou...
- Non, nous ne ferons rien, répondit Geralt, nous n'en avons ni le temps, ni les moyens. Le sort des condamnés, mérité ou non, ne nous concerne pas.
- Mais, s'insurgea Alric, tu es un Sorceleur ! Protéger les innocents, c'est ton travail.
- Détrompe-toi. Comme tu l'as dit toi-même, je suis Sorceleur, pas Chevalier de l'ordre de la Rose Blanche. Les Sorceleurs n'adjoignent pas la morale à ce qu'ils font.
- Ce n'est pas ce que j'ai pu constater depuis que je te connais, répondit Alric.
- Il se peut, répondit Geralt dans un soupir, qu'en tuant un monstre, nous en protégions un autre. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas à nous d'en être juge.
Alric, qui s'apprêtait à protester de nouveau, fût interrompu par une voix nasillarde qui s'éleva de la carriole qui roulait derrière eux.
- La célèbre neutralité des Sorceleurs, cela m'a toujours intrigué, piailla Kavka.
- Il n'y a rien d'intriguant la-dedans, répondit le Sorceleur tout en se demandant comment l'oiseau avait pu s'approcher aussi près sans qu'il ne l'entende, nous ne nous mêlons pas des affaires des Hommes.
- Tu te plais à le répéter à l'envi, Sorceleur, mais il me semble que si tu le proclames avec une telle véhémence, c'est moins pour en convaincre autrui que pour t'en persuader toi-même, railla Kavka, une étincelle espiègle dans le regard. Comme l'a si éloquemment formulé Balou, tu violes aussi souvent cette sacro-sainte règle que...
- Pas cette fois, rétorqua Geralt, redirigeant Ablette sur le chemin initial. Régis requiert toute notre attention.
- Le vampire ne sera pas soigné à Oxenfurt, abandonnez-le ici. Il ne serait qu'un fardeau.
- Tu commences à m'agacer, le Piaf, s'énerva Geralt en faisant faire un demi-tour à Ablette pour se positionner face à l'oiseau.
- Premièrement, poursuivit-il sur un ton on ne peut plus sérieux, les médecins d'Oxenfurt seront impuissants à le guérir. La médecine humaine ne peut rien pour les êtres de son espèce. Deuxièmement, au même titre que le Vran et le Bobolak, je ne crois pas qu'il soit judicieux d'emmener un être de la nuit au milieu du plus grand rassemblement d'adorateurs du Feu Éternel. Ces gens sont, comme chacun le sait, peu réputés pour leur tolérance envers tous ceux qui sont différents d'eux. Troisièmement, j'aimerais que tu reconsidères l'idée de me gratter la tête lorsque l'envie m'en prend.
Un silence tendu s'immisça avant que Kavka ne reprenne :
- A présent il nous faut accélérer, sans quoi, nous allons rater les exécutions. Ce serait extrêmement ennuyeux dans le sens où la seule raison pour laquelle nous nous rendons dans cette ville de fou, c'est justement pour sauver des flammes une des personnes condamnées.
- Qui devons-nous sauver des flammes ? demanda Alric à l'adresse de Kavka.
- Aucune importance pour le moment, piailla l'oiseau. Dépêchez-vous de déposer le buveur de sang dans cette ruine et reprenez la route. Blaime et Zehlen se chargeront de lui pendant notre escale à Oxenfurt.
A ces mots, Alric dirigea son cheval au plus près de la petite ruine où Blaime et Zehlen s'étaient déjà installés. Lorsqu'il fut au plus près, il détacha le petit chariot de bois de son cheval tandis que le Vran et le Bobolak se chargeaient de porter Régis le plus délicatement possible à l'ombre des murs fissurés qui lui servirait d'abri pour les prochaines heures. Après qu'il se soit assuré que le vampire était confortablement installé, Alric se tourna vers Mira :
- Tu devrais rester ici, Mira, lui dit-il d'une voix douce. Tu seras plus en sécurité et tu pourrais veiller sur Régis.
- Elle vient avec nous, intervint Kavka.
- Mais... commença Alric.
- Dépêchons-nous, il n'y a pas une seconde à perdre !
Alric, qui avait compris depuis longtemps qu'il était inutile de discuter les instructions de l'oiseau, n'insista pas. D'un mouvement fluide et habile, il aida Mira à monter sur le dos robuste de sa monture avant de grimper derrière elle. Ils échangèrent un regard avec Geralt, et un acquiescement silencieux mais solennel donna le coup d'envoi de leur course contre la montre. Leurs chevaux, comprenant l'urgence, se lancèrent dans un galop effréné, écrasant les herbes dorées de la plaine sous leurs sabots. L'air était vibrant, imprégné d'une tension palpable, alors qu'ils traversaient la vaste étendue dorée, dont les herbes ondulaient sous la caresse du vent comme des vagues d'un océan émeraude. Au-dessus d'eux, Kavka décrivait des cercles majestueux, son plumage sombre tranchant avec l'azur du ciel. Au loin, les murailles massives d'Oxenfurt semblaient émerger de la terre même, grossissant au fur et à mesure de leur avancée jusqu'à surplomber l'horizon. L'imposante enceinte de cette ville, qui abritait la plus grande Université savante des Royaumes connus était, partout, synonyme de culture, d'érudition et de sagesse. Pourtant, en ce jour funeste, quelque part dans ses entrailles, un destin tragique attendait de se dérouler, une exécution imminente menaçant d'entacher ses pavés de sang.
Le cœur battant à tout rompre, le trio ne ménageait pas leurs montures. Les muscles des chevaux saillaient sous l'effort, la sueur perlait sur leurs encolures alors que leurs sabots martelaient le sol en une cadence frénétique. Alric, les traits tirés, les reins collés à la croupe de son cheval, s'accrochait, tenant fermement Mira devant lui. La jeune fille, quant à elle, se sentait étourdi par la vitesse, son cœur battant en écho aux sabots des chevaux, elle lançait de temps à autre des regards anxieux vers Geralt qui, imperturbable, menait la chevauchée, les traits du visage figés, le regard rivé sur la cité lointaine qui grandissait sous leurs yeux à mesure qu'ils approchaient. Le Sorceleur n'avait aucune idée de qui il devait sauver du bûcher, mais l'insistance de Kavka le laissait supposer qu'il s'agissait d'une personne innocente et dont le rôle serait crucial dans leur lutte contre l'Ombre.
Après une chevauchée effrénée, le trio, essoufflé et poussiéreux, se retrouva face aux imposantes portes d'Oxenfurt. Devant eux, une foule hétéroclite grouillait d'activité. Commerçants cherchant à vendre leurs marchandises, citoyens venus des quatre coins du pays pour assister à l'événement, et curieux de tous horizons se pressaient dans une cacophonie étourdissante.
- Vous avez entendu ? glissa une femme à son voisin, une pointe d'excitation dans la voix. On dit qu'ils ont capturé une Harpie ! Imaginez, une Harpie !
Un vieil homme, s'appuyant sur une canne, marmonna : Des exécutions, encore des exécutions... Tout cela pour satisfaire la soif de spectacle des masses.
- J'ai parié trois couronnes que le vieux se chiera dessus avant même que le bûcher soit allumé, se vanta un jeune homme à un groupe d'amis, un sourire narquois aux lèvres.
La foule était dense, si bien que le trio peinait à progresser. Bientôt, ils furent stoppés net par une rangée de gardes, leurs armures brillantes reflétant le soleil de midi. L'un d'eux, un homme à la carrure imposante et au visage marqué par de nombreuses cicatrices, s'avança.
- Arrière ! tonna-t-il. Il y a une file pour une raison. Tout le monde attend son tour.
Geralt, d'un pas décidé, s'avança, son médaillon de Sorceleur oscillant sur sa poitrine. Je suis Geralt de Riv, Sorceleur. J'ai un contrat en ville. Il y a des Halfelins qui prévoient de perturber l'exécution. Je dois les arrêter, mentit-il.
Le garde, méfiant, le détailla de haut en bas.
- Beaucoup prétendent avoir des affaires urgentes pour passer devant tout le monde. Pourquoi devrais-je vous croire, Sorceleur ou pas ?
- C'est une perte de temps... maugréa le Sorceleur.
D'un geste de la main, il invoqua le signe d'Axii tout en murmurant au garde qu'il devait les laisser passer sans poser de questions.
- Vous pouvez passer, confirma le garde. Je n'ai aucune question à vous poser, vous m'avez l'air digne de confiance tous les deux.
Une fois le consentement arraché, Geralt, suivi de près par Alric et Mira, s'engagea rapidement dans les allées centrales d'Oxenfurt. Leur progression était marquée par les regards curieux et parfois hostiles des citoyens. Chaque pas les rapprochait du lieu de l'exécution, chaque seconde était un fil tendu entre la mission et le chaos potentiel que les rumeurs prédisaient. L'atmosphère était électrique, chargée d'une anticipation sombre. Des groupes de discussion agités évoquaient l'identité des condamnés, certains pariaient sur l'issue, d'autres maudissaient les autorités pour leur brutalité. L'air vibrait d'une cacophonie de destins croisés, d'histoires entrelacées dans le tissu de cette journée fatidique. Geralt, la main toujours prête à frôler la garde de son épée, guidait ses compagnons à travers ce labyrinthe humain, son esprit calculant chaque mouvement possible, chaque échappatoire.
Arrivant à un carrefour stratégique, les bâtiments se faisaient plus espacés, offrant une vue sur la vaste place d'exécution qui commençait à se remplir de spectateurs. Au-dessus du tumulte, perchait sur un panneau de signalisation maculé d'une traînée blanche suspecte, Kavka les attendait. Ses petits yeux vifs ne manquaient rien de leur approche.
- Et maintenant, que sommes-nous censés faire ? demanda Geralt en scrutant le périmètre avec intensité. Il y a, au bas mot, un bon millier de soldats royaux qui surveillent la ville. Sans compter les adeptes du Feu Éternel qui veillent au bon déroulement de l'exécution. Si tu nous as conduits jusqu'ici, j'espère que tu avais un plan en tête ?
- Prenez à droite, répondit Kavka. Alric ?
- Quoi ? répondit-il.
- La droite, c'est par là ! poursuivit l'oiseau en indiquant la direction avec son aile.
- Oui merci, je connais ma droite et ma gauche !
Poussant un soupir chargé autant de résignation que d'incompréhension, Geralt guida Ablette dans la direction indiquée par l'oiseau. Ils avancèrent tous les trois à contre-courant de la foule sur une centaine de mètres avant de retrouver Kavka qui attendait, cette fois, perché sur une barrière de bois utilisée pour attacher les chevaux. La maisonnette qui leur faisait face n'avait rien de remarquable à première vue. Son apparence négligée et les murs lézardés par le temps suggéraient un abandon plus qu'un lieu d'affaires florissantes. La peinture écaillée et les volets penchés ajoutaient à son charme mélancolique. Pourtant, malgré son air délabré, une étrange sensation de mystère semblait émaner de ses fenêtres sombres, comme si, derrière cette façade modeste, se cachait plus qu'il n'y paraissait.
Geralt, légèrement sceptique, s'arrêta un instant pour observer l'endroit. Mira, quant à elle, semblait intriguée, ses yeux curieux fixés sur la petite porte en bois qui grinçait à chaque coup de vent.
- Allé, finissons-en. Régis nous attend.
À ces mots, Geralt franchit le seuil de la boutique, suivi de près par Alric et la petite Mira. L'intérieur se révélait être un véritable sanctuaire du savoir, un labyrinthe captivant d'érudition et de mystère. Les étagères, qui touchaient presque le plafond, étaient bourrées d'une collection impressionnante de livres anciens. Ces volumes, traitant de sujets aussi divers que la botanique, l'astronomie, l'architecture ou les religions, arboraient des reliures patinées par le temps, chacune narratrice d'une histoire. Les écrits, s'étendant des runes elfiques aux glyphes nains et aux histoires courantes des hommes, semblaient murmurer les secrets des âges passés. L'atmosphère était saturée de l'odeur envoûtante du papier vieilli et de l'encre, accentuée par des effluves subtiles d'herbes et de résines conservées dans des pots éparpillés autour de la pièce.
Parmi les trésors de la boutique, un jeu de plateau ancien captivait particulièrement l'attention d'Alric. Ce n'était pas pour ses attributs magiques, mais pour son caractère profondément historique. Le damier, ouvrage raffiné de bois noirci incrusté d'ivoire, était peuplé de pièces sculptées à l'effigie de figures historiques et mythologiques de diverses cultures des Royaumes du Nord. À côté, sur une table discrète, trônait une collection de globes et de cartes anciennes, dépeignant des terres partiellement oubliées ou issues de l'imaginaire collectif. Un sextant en laiton, finement ciselé et parfaitement opérationnel, reposait à proximité d'une fenêtre, à côté d'une série de montres de poche antiques dont les mécanismes délicats étaient visibles sous des verres grossissants.
Le propriétaire, un vieillard vêtu de manière simple mais avec une dignité inébranlable, contrastait fortement avec les richesses qui l'entouraient. Bien que ses vêtements fussent modestes et usés, il les portait avec une noblesse de caractère. La stature droite et le port de tête de l'homme trahissaient un passé militaire, indiquant qu'il avait peut-être autrefois commandé dans une garde spéciale ou au sein d'une armée régulière. Debout derrière un comptoir encombré de parchemins et de documents divers, il semblait moins un commerçant qu'un gardien de ces trésors.
Son accueil, à l'image de l'homme, manquait totalement de chaleur, et sa voix, éraillée par les années, lançait un avertissement plutôt qu'une bienvenue :
- Faites comme chez vous, mais ne touchez à rien, déclara-t-il avec une autorité claire et ferme sans lever les yeux de ses parchemins.
Geralt, malgré l'apparente invitation, demeurait vigilant, scrutant chaque recoin de la pièce ainsi son propriétaire énigmatique. Alric et Mira, quant à eux, déambulaient avec une prudence palpable, fascinés par les artefacts mais intimidés par l'accueil austère.
- On dirait plus un musée qu'une boutique, murmura Alric à Geralt, sa voix témoignant de son hésitation à entamer une conversation avec le vieil homme.
Geralt acquiesça silencieusement tout en se demandant quel dessein était celui ce Kavka en les guidant vers ce lieu mystérieux et apparemment impénétrable.
- Je me demande bien à quoi ça peut servir, dit Alric en désignant un objet étrange qui semblait captiver Mira.
- C'est une bouteille tempête, répondit le vendeur, son ton trahissant un agacement à peine voilé face à la curiosité des visiteurs.
- Une bouteille tempête ? répéta Alric, perplexe.
- C'est un baromètre, précisa Geralt, interceptant le regard interrogateur d'Alric.
- Je n'avais jamais vu de baromètre comme celui-ci... marmonna-t-il, son intérêt piqué au vif.
Le vendeur, avec un soupir de lassitude, déposa la plume qu'il manipulait et s'avança vers Alric avec une démarche résolue, presque militaire.
- Probablement parce que vous n'avez jamais mis les pieds sur un bateau, lança-t-il d'un ton didactique. Ceci est un baromètre à cristaux. Quand le liquide à l'intérieur de la bouteille reste limpide, le temps sera clair. Si des cristaux en forme de fougère apparaissent, attendez-vous à de l'orage.
- C'est de la magie ? s'enquit Mira, ses yeux grands ouverts.
- Non, répondit le vendeur à Alric qui venait de répéter la question de la jeune fille, c'est simplement la science du climat à l'œuvre. Pas de magie ici, ajouta-t-il fermement, les cristaux se forment et se dissolvent selon les variations atmosphériques.
- Je vois... murmura Alric, bien que la science derrière l'explication lui échappait quelque peu. Et, à propos, savez-vous qui va être exécuté aujourd'hui ?
- Une sorcière et un érudit. Que leurs âmes trouvent la paix.
- Un érudit ? reprit Alric, intrigué.
Le vendeur se retourna et saisit un vieux grimoire posé en hauteur sur une étagère. Après avoir soufflé sur la couverture pour en chasser la poussière accumulée, il le passa à Alric, qui lut :
Res Gestae Gentium, Traité de l'Histoire du Continent par Ysbrand d'Ard Carraigh, Chroniqueur des Âges.
- C'est lui qui va être exécuté ? demanda Alric, stupéfait. Pourquoi ?
- Pour ce que vous tenez dans les mains...
- Ils vont mettre à mort un homme pour un livre ?
- Exactement, acquiesça le vendeur. Certains écrits ne devraient jamais voir le jour, même quand les vérités qu'ils révèlent sont fondées. Parfois, il est plus sage de se taire.
Après quelques instants, le regard perdu dans le vide, le marchand poursuivit d'une voix basse :
- Gardez-le. Peu importe désormais. Mais prenez garde à ne pas être vu avec, à moins de vouloir partager le sort de son auteur.
- Qui êtes-vous vraiment ? insista Alric, sa curiosité attisée par le comportement atypique du marchand.
Le vieil homme soupira, une ombre de tristesse passant brièvement sur son visage buriné.
- Jadis, j'étais général dans les armées du Nord, commandant de la plus grande légion du royaume de Redania sous le règne de Vizimir II le Juste. Jamais vaincu sur le champ de bataille, jusqu'à ce que...
Il marqua une pause, le poids des souvenirs assombrissant son regard.
- Ma dernière bataille fut aussi la première de Radovid. Je l'avais mis en garde contre certaines stratégies risquées, mais son orgueil démesuré ne supporta pas mes conseils. Après notre défaite prévisible, il me rejeta de l'armée, me condamnant à cette existence misérable, loin des éclats et de la gloire des batailles, conclut-il avec une amertume palpable.
- Vous parliez d'une sorcière. Qui est-elle ? demanda Geralt qui était resté jusque-là silencieux.
- Une certaine Yennefer de Vengerberg. Elle aurait anéanti un village entier d'après mes sources, mais je n'y crois guère...
Aussitôt que le nom de Yennefer fut prononcé, Geralt bondit hors de l'échoppe avec une vélocité qui dénotait avec sa stature robuste. Les rues, précédemment bourdonnantes de vie, étaient désormais désertes, abandonnées dans une hâte collective vers la place de l'exécution où le spectacle macabre allait commencer. D'une course effrénée, le Sorceleur traversa les ruelles pavées, son cœur battant à l'unisson avec ses pas rapides. Moins d'une minute plus tard, il déboucha sur la vaste place de la ville. Son cœur se serra d'effroi en apercevant, attachée à un bûcher, la silhouette familière de la magicienne bâillonnée et menottée de dymérite, ainsi que celle du choucas posé sur son épaule.
- ... à présent, vil blasphémateur. As-tu un dernier mot de repentance avant que nous ne te purifiions par les flammes éternelles ? lança un prêtre d'une voix forte, s'adressant au vieil homme attaché à un bûcher adjacent à celui de Yennefer.
- Mes dernières paroles, les voici, rétorqua l'homme avec une dignité inflexible. Vous pouvez mettre fin à ma vie, bande d'obscurantistes. Vous pouvez taire à jamais ma voix, mais jamais vous ne bâillonnerez la vérité. Nous, historiens, sommes la mémoire des hommes. Sans nous, vous ne valez guère mieux que des chiens, avec leur dernier repas comme seul souvenir et le prochain comme seul avenir ! Je suis Ysbrand d'Ard Carraigh, Chroniqueur des Âges, et sachez que je meurs la tête haute.
Alors que les mots du condamné résonnaient encore, le prêtre plongea une torche dans l'huile de lin qui imprégnait les ballots de bois entassés sous le bûcher. Les flammes, avides et voraces, s'élancèrent dans une danse effrénée, engloutissant le chroniqueur en une spectaculaire tornade lumineuse. Les cris déchirants du vieil homme ne durèrent qu'un bref instant, rapidement étouffés lorsque rugir les flammes de l'obscurantisme.
Le silence, lourd et oppressant, s'était emparé de la foule, tous les yeux rivés sur les flammes qui consumaient sans pitié le bûcher de Ysbrand. Les premières lueurs du feu avaient fasciné les spectateurs, mais à mesure que les cris du condamné s'éteignaient, une explosion de cris frénétiques rompait le silence, scandant le triomphe morbide d'une justice impitoyable.
- À présent, passons à la sorcière, proclama le prêtre, sa voix tranchant le bourdonnement des conversations et se tournant avec une solennité glaciale vers Yennefer.
Dans l'assistance, Geralt, le cœur submergé par un désespoir rageur, scrutait les alentours, cherchant désespérément un moyen d'intervenir. La foule, compacte et suffocante, attendait avec une anticipation morbide le sort réservé à la magicienne. Le Roi Radovid, figure sinistre, observait la scène avec un sourire mesquin tandis que les acclamations de triomphe créaient une cacophonie suffocante.
- Quelqu'un voit-il une objection à ce que nous mettions à mort ce suppôt du Diable ? lança le prêtre, les bras écartés comme s'il invitait le ciel à témoigner de leur acte.
- Moi, intervint Geralt, émergeant de l'ombre de la foule avec une détermination gravée dans chaque ligne de son visage.
- Hérétique !!! Qu'on brûle le monstre avec la sorcière ! hurla le prêtre, galvanisé par l'approbation rugissante de la foule.
- Tiens donc, comme nous nous retrouvons, Sorceleur. Es-tu venu assister aux derniers instants de ta bien-aimée ? railla Radovid d'une voix aussi hautaine que cruelle.
- Personne d'autre ne mourra aujourd'hui, Radovid, répliqua Geralt, la voix basse et dangereuse.
- Tu serais mort avant même d'atteindre le bûcher, déclara le roi avec mépris.
- Nous, Sorceleurs, sommes plus résistants que tu ne le crois. Et si mon heure est venue, sois certain que je ne mourrai pas sans t'avoir emporté avec moi, rétorqua Geralt, la menace claire dans ses mots.
A ce moment, une dizaine de soldats encerclèrent Geralt, leurs épées tendues en sa direction. Avec maîtrise et calme, Geralt effectua discrètement le signe de Quen et dégaina son épée, fixant sans ciller le roi qui dominait la scène du haut de sa plateforme.
- Il suffit... commença Radovid, avant d'être interrompu par une voix nasillarde et désagréablement aiguë.
- Oh, je vois, c'est donc la couardise qui t'a fait perdre tes cheveux, lança Kavka perché non loin de là, sa voix tranchant l'air avec une impertinence audacieuse.
- Hérésie !!! s'étrangla le prêtre, horrifié à la vue de l'oiseau parlant.
- Silence, cingla Radovid, frustré par les interruptions. Quant à toi, oiseau, souhaites-tu partager le sort de ces deux condamnés ?
- Je suis un dur à cuire, moi... rétorqua Kavka avec un aplomb qui frôlait l'insolence.
Un sourire sadique s'esquissa sur le visage de Radovid.
- Tu veux sauver cette sorcière, Sorceleur. Alors jouons à un jeu. Si tu gagnes, tu prends ta sorcière et vous quittez mon royaume pour toujours, proposa-t-il.
- Et si je perds ? demanda Geralt.
- Alors, je fais brûler Yennefer de Vengerberg ainsi que son oiseau de malheur, et tu me devras une décennie de servitude, rétorqua Radovid.
- Pourquoi accepterais-je ces conditions désavantageuses ? protesta Geralt.
- Parce que cela m'amuse, et que cela te donne une chance de sauver ce que tu chéris. Refuse et tu seras exécuté après avoir assisté à la mort de ta bien-aimée.
- Je suppose que tu veux parler du jeu des Rois, celui que tu m'as présenté lors de notre dernière rencontre ? demanda le Sorceleur.
- En effet, acquiesça Radovid.
- Tu sais très bien que je ne maîtrise pas ce jeu...
- À toi de choisir. Maintenant !
Comprenant qu'il n'avait pas d'autre choix, Geralt acquiesça sombrement.
- Oh, ça va être divertissant, gazouilla Kavka en se dandinant sur l'épaule de Yennefer. Je vais enfin pouvoir tester ma théorie...
- Hérésie ! hurla une nouvelle fois le prêtre.
- Capitaine, si ce prêtre ouvre encore la bouche, mettez-le dans la catapulte et envoyez-le à Novigrad, ordonna Radovid, les nerfs à vif. Par la voie des airs.
- Il en sera fait à votre convenance, mon Roi, répondit le capitaine de la Garde tandis que le prêtre devenait blanc comme un linge.
- Quelle théorie ? reprit Radovid en se tournant vers Kavka.
- Tu peux garder un secret ? répondit-il au Roi.
Radovid se contenta de le regarder, fumant de rage devant l'impertinence de cet avorton.
- Je suis presque sûr que tous ceux qui me côtoient s'améliorent à mon contact. Je crois que j'ai un effet bénéfique sur les gens, comme s'ils absorbaient un peu de mon génie. Tu devrais me côtoyer plus souvent Rado !
- Crois-moi l'oiseau, tu regretteras amèrement tes paroles, grogna Radovid.
- Jouons-nous ou continuons-nous de jacasser ? intervint Geralt, impatient.
- Allé me chercher le jeu des Rois, ordonna Radovid. Il est tant que le Sorceleur règle ses dettes.
Tandis qu'un soldat parti chercher le plateau de jeu, Geralt se retourna vers Alric et Mira qui étaient restés silencieux derrière lui.
- Vous deux, voici ce que nous allons faire...