Geralt s'avança vers Alric et Mira, leurs visages tendus par l'angoisse et l'incertitude. Il posa une main ferme sur l'épaule d'Alric et, d'une voix basse mais autoritaire, leur donna des instructions brèves. Alric, les yeux écarquillés, hocha la tête, tandis que Mira, bien que jeune, comprenait l'urgence de la situation et acquiesçait silencieusement.
- Compris, Geralt, murmura Alric.
Le roi Radovid, observant la scène de loin, ricana de satisfaction alors que les préparatifs pour le jeu étaient achevés. Un large échiquier de bois sculpté, aux pièces finement détaillées, fut installé sur une table centrale. La foule, intriguée par cette nouvelle tournure des événements, se regroupa autour, formant un cercle dense d'attente.
Des nobles en habits luxueux, des marchands en vêtements usés et des paysans curieux formaient une marée humaine autour de l'échiquier. Leurs murmures emplissaient l'air, leurs regards brûlaient de curiosité et d'anticipation.
- Très bien, Sorceleur, déclara Radovid avec une pointe de malice dans la voix. Puisque tu tiens tant à sauver cette sorcière, je te laisse l'honneur du premier coup.
Geralt, d'un calme olympien, s'assit face au roi. Il leva les yeux, fixant Radovid avec une intensité qui aurait pu percer le plus dur des aciers.
- À toi l'honneur, répondit-il, sa voix aussi tranchante qu'une lame bien aiguisée.
Radovid ricana, un sourire narquois étirant ses lèvres comme une cicatrice de mépris.
- Tu acceptes le défi de jouer à un jeu dont tu ignores tout et tu voudrais en plus me laisser la primeur de débuter la partie ? Serais-tu stupide ou simplement inconscient ? railla le roi.
- En contrepartie, je souhaite bénéficier de dix minutes de réflexion avant de jouer chacun de mes coups, répondit Geralt, impassible, en s'asseyant en face du roi.
Radovid haussa les épaules, faussement nonchalant.
- Comme tu veux, Sorceleur. Cela ne fera que retarder l'inévitable.
Le roi avança son premier pion avec une confiance dédaigneuse, un sourire narquois barrait son visage comme une cicatrice de mépris. Geralt observa attentivement le coup, ses yeux d'acier scrutant l'échiquier, chacune des pièces semblant receler des secrets qu'il devait déchiffrer.
Alric, debout non loin de là, regardait Geralt, inquiet, mais restait à ses côtés pendant que la foule chuchotait et spéculait sur la partie en cours. Certains murmuraient que le Sorceleur était fou d'accepter un tel défi, tandis que d'autres étaient fascinés par son audace.
Dans la chaleur écrasante du début d'après-midi, le crépitement des flammes du bûcher et les murmures incessants formaient une symphonie inquiétante, rendant l'atmosphère encore plus électrique.
Radovid, quant à lui, savourait chaque instant, convaincu de sa victoire inéluctable. Il observait l'échiquier avec un air de satisfaction, persuadé que Geralt finirait, tôt ou tard, par commettre une erreur fatale.
Après les dix minutes écoulées, Geralt joua son premier coup, un déplacement subtil qui fit froncer les sourcils de Radovid. Le roi ne s'attendait pas à une telle riposte de la part du sorceleur. La foule, suspendue aux mouvements des pièces, laissa échapper un murmure d'étonnement.
- Il a découvert son cavalier, murmura l'un des spectateurs. C'est très audacieux d'exposer ces pièces-ci dès le début de la partie...
Radovid, bien que surpris, ne laissa rien paraître. Il se pencha sur l'échiquier, réfléchissant intensément avant de jouer son coup suivant. La partie se poursuivit ainsi, chaque coup de Radovid étant suivi d'une période de réflexion pour Geralt précédant le coup du Sorceleur.
Plus la partie avançait vers son dénouement, et plus la tension montait. Les courtisans et les citoyens rassemblés autour de deux adversaires étaient captivés par ce duel intellectuel. Les murmures se faisaient plus silencieux, les regards plus concentrés. L'air était chargé d'électricité, chaque mouvement des pièces sur l'échiquier semblant résonner comme un coup de tonnerre. Yennefer, attachée à un poteau non loin de là, observait la scène avec des yeux d'améthyste étincelants, emplis de détermination et d'espoir. Sa beauté envoûtante, même dans les pires moments, semblait irréelle sous les lueurs vacillantes des torches. Ses cheveux noirs comme l'ébène encadraient son visage pâle et parfait, contrastant avec l'éclat féroce de ses yeux.
Radovid joua un coup audacieux en réponse, avançant sa reine avec une agressivité calculée. Un murmure d'admiration parcourut la foule tandis que Geralt, impassible, observa le coup sans sourciller. Alric, le visage marqué par l'inquiétude, suivait des yeux chaque mouvement de son ami. Les minutes s'écoulèrent lentement, chaque seconde semblant une éternité. Puis, Geralt, le visage de marbre ne trahissant aucune émotion, déplaça une de ses tours, contrant habilement l'attaque de Radovid. Un frisson parcourut la foule, la tension devenant presque insoutenable. Le Roi, les yeux plissés de concentration, étudia l'échiquier. Il joua son coup suivant avec une détermination froide, avançant un cavalier pour menacer la pièce maîtresse de Geralt. Une lueur de triomphe brillait dans ses yeux. La foule murmurait, intriguée par l'étrange stratégie du sorceleur. Alric, toujours à ses côtés, ne pouvait s'empêcher de ressentir une angoisse croissante. Lorsque Geralt joua de nouveau, il fit un mouvement qui déconcerta Radovid. Le roi, jusque-là sûr de lui, se trouvait confronté à une riposte qu'il n'avait pas anticipée. La partie devenait de plus en plus complexe, chaque coup de Geralt révélant une maîtrise inattendue du jeu.
Les heures s'écoulaient, et le crépuscule pointait à l'horizon. La foule, épuisée mais fascinée, restait rassemblée autour d'eux. Les regards étaient rivés sur les deux joueurs, le suspense atteignant son paroxysme.
- Il semblerait que je t'ai sous-estimé, Sorceleur. Ta maîtrise de ce jeu n'est pas aussi risible que ce à quoi je m'attendais, admit Radovid, une pointe d'irritation dans la voix.
Sans réponse de son adversaire, Radovid, les traits tirés par la concentration, joua un coup décisif, menaçant directement le roi de Geralt.
- Échec, déclara Radovid, une satisfaction mal dissimulée dans la voix.
Geralt, le cœur battant à tout rompre, resta figé devant le dernier coup du roi. La tension était palpable dans l'air et les spectateurs avertis, qui observaient la partie, commençaient déjà à échanger les pièces d'or des paris qu'ils avaient faits en début de partie. Les nobles, les marchands et les paysans s'étaient tous réunis, oubliant pour un temps leurs différences sociales, captivés par ce duel intellectuel d'une intensité rare.
Geralt, toujours aussi impassible, réfléchissait en silence. Ses yeux d'acier scrutaient l'échiquier, chaque pièce semblant parler dans une langue qui lui était étrangère. Après quelques minutes qui semblèrent des heures, il fit un mouvement précis, déplaçant une pièce avec une confiance inébranlable.
- La victoire se savoure dans le silence du crépuscule et le murmure des souvenirs... piaffa Kavka.
Radovid, abasourdi, fixait l'échiquier avec incrédulité. Il analysa la position, cherchant désespérément une issue, mais aucune ne se présentait. Ses sourcils se froncèrent, une lueur de panique s'allumant dans ses yeux habituellement froids et calculateurs.
- Échec et mat, déclara Geralt, sa voix calme mais ferme résonnant comme un coup de tonnerre.
Un silence de plomb s'abattit sur la foule. Radovid, d'abord abasourdi, se leva brusquement, renversant son siège dans un bruit sourd. Son visage était déformé par la rage et l'humiliation. Les spectateurs, eux, se regardaient avec des yeux écarquillés, incapables de croire ce qu'ils venaient de voir.
- Impossible ! rugit Radovid. Comment as-tu pu... ?
- Je te l'ai dit Rado, j'ai un effet bénéfique sur les gens...
Geralt se contenta de le fixer, son regard d'acier reflétant une détermination inébranlable. Le silence s'épaissit, chaque mot semblait peser une tonne.
- Relâche Yennefer et laisse-nous partir, dit simplement Geralt, sa voix basse mais autoritaire coupant l'air comme une lame.
- Hérésie !!! hurlât le prêtre exalté. Seules des pratiques occultes ont pu permettre à ce monstre de vaincre le Roi !
- Et pourquoi ferais-je cela ? demanda Radovid, sourd aux vociférations du prêtre. Il me semble que rien ne m'y oblige, au contraire même, poursuivit-il une lueur de défi dans les yeux, j'ai même toutes les cartes en main pour...
- Peut-être parce qu'en plus de l'humiliation d'avoir était défait par un monstre, tu montrerais également à ton peuple à quel point tu es petit, coupa Kavka en se posant sur l'épaule d'Alric, sa voix nasillarde et moqueuse tranchant le silence.
- La ferme, le piaf, c'est pas le moment de... commença Alric à voix basse, mais il fut interrompu par les mouvements de la garde rapprochée du Roi qui s'avançait dans sa direction.
- Un petit garçon, mauvais perdant, qui fait un caprice... poursuivit le volatil avec une impertinence audacieuse.
- Hérésie, hurla derechef le prêtre en entend l'oiseau parler.
Le roi, furieux mais contraint par son propre accord, fit un geste brusque vers les gardes.
- Libérez la sorcière, ordonna-t-il d'une voix rauque. Qu'ils quittent mon royaume immédiatement.
Les gardes s'empressèrent de libérer Yennefer de ses chaînes. Elle vacilla un instant, affaiblie mais indemne, avant que Geralt ne se précipite vers elle, la prenant doucement dans ses bras. Ses cheveux noirs comme la nuit tombaient en cascade sur ses épaules, encadrant un visage d'une beauté envoûtante malgré la fatigue et la douleur.
- Nous devons partir immédiatement, murmura-t-il à son oreille.
- Merci, Geralt, souffla Yennefer, ses yeux améthyste remplis de gratitude et de soulagement.
- Hérésie !!! s'écria alors le prêtre, sa voix perçant le brouhaha ambiant. Rattrapez-la et brûlez-la !!!
Radovid, exaspéré par les interruptions incessantes du fanatique, tourna brusquement la tête vers le prêtre.
- Capitaine, préparez la catapulte et débarrassez-moi de ce fou furieux, répliqua-t-il en quittant son siège, le visage se contractant de colère.
- Vous n'avez pas le droit, je vous ferais tous brûler pour ça ! hurla le prêtre tandis que les soldats l'emmenaient en direction des remparts de la ville, ses cris s'évanouissant dans l'obscurité grandissante.
Radovid, indifférent aux invectives du prêtre, se tourna vers le capitaine de la garde, ses yeux reflétant une froideur implacable.
- Capitaine, lorsque vous aurez terminé avec ce fou, rédigez un décret royal stipulant que tout animal aux yeux rouges du royaume doit être exterminé sans délai. Une récompense sera offerte à quiconque m'apportera leur tête, ordonna-t-il, sa voix glaciale ne trahissant aucune émotion.
- À vos ordres, Majesté, répondit le capitaine de la garde, sa voix résonnant avec la fermeté de l'acier tandis qu'il s'éloignait, ses pas lourds résonnant sur les pavés.
Radovid se tourna ensuite vers Geralt et ses compagnons, son regard aussi tranchant qu'une lame.
- Quant à vous, reprit-il, je vous conseille de quitter mon royaume au plus vite.
À ces mots, Geralt, Yennefer et leurs compagnons se précipitèrent hors de la place. Le Sorceleur tenait fermement la main de Yennefer, déterminé à mettre le plus de distance possible entre eux et la folie du roi Radovid. La foule, maintenant en émoi, les regardait partir, certains avec admiration, d'autres avec haine. La lumière déclinait rapidement, le soleil s'évanouissant derrière l'horizon, projetant une lueur rougeâtre sur la ville. La tension palpable se dissipa progressivement alors qu'ils se frayaient un chemin à travers les ruelles sombres d'Oxenfurt. Le vent lourd, encore chaud des rayons de la journée, caressait leurs visages en apportant avec lui les derniers vestiges de l'exécution, une odeur de brûlé et de cendres.
Arrivés devant la boutique du vieil homme, les chevaux les attendaient, paisibles malgré l'agitation de la journée. Ablette, la monture de Geralt, hennit doucement en voyant son maître approcher, tandis que le cheval d'Alric piaffait d'impatience. Geralt monta en grande hâte sur Ablette, tendant la main pour aider Yennefer à s'installer derrière lui. Le contact de sa main avec celle de Yennefer, si familière et rassurante, lui apporta un bref instant de répit dans le chaos ambiant. Alric fit monter Mira sur son propre cheval, prenant place derrière elle avec une détermination visible. Les regards des compagnons se croisèrent brièvement, partageant un moment de solidarité muette avant de reprendre leur fuite.
En attrapant les rênes d'Ablette, Geralt fit un signe de remerciement au vieil homme qui se tenait dans l'ombre de sa boutique. Le marchand, ancien militaire au visage marqué par les années et les batailles, répondit d'un sourire serein, ses yeux brillant d'une lueur de satisfaction et de reconnaissance.
- Merci, murmura Geralt, laissant ses mots être emportés par le vent alors qu'il guidait Ablette vers la sortie de la ville. Dans leur fuite, les sabots frappaient le pavé avec une cadence rythmée, résonnant comme un battement de cœur collectif.
Après les avoir observés partir jusqu'à ce qu'ils disparaissent au croisement d'une rue, le vieil homme referma doucement la porte de sa boutique. Se dirigeant lentement vers son échiquier, les pièces désormais dépoussiérées, il les observa avec une nostalgie palpable. Ses doigts rugueux caressèrent délicatement les figurines finement sculptées, figées dans l'exacte configuration de la partie qui venait de se dérouler sur la place publique. Un sourire mélancolique se dessina brièvement sur ses lèvres.
- Merci pour cette revanche, Sorceleur, murmura-t-il. Parfois, la plus grande bataille, la bataille de toute une vie, est celle que personne ne voit.