The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 45 : Cette liberté que chantent tous les oiseaux en cage

Par Auteur_sans_nom

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La nuit avait jeté son manteau épais sur le camp du manoir Reardon, engluant la plaine d'une obscurité oppressante. Les rares étoiles visibles perçaient à peine le ciel couvert, offrant une lumière trop timide pour apaiser les ombres mouvantes. Le vent, chargé de l'odeur métallique de la forge et de la sueur des soldats, s'infiltrait à travers les tentes et les palissades comme un messager silencieux de mauvais augure. Dans la cour centrale, les braseros projetaient des langues de feu capricieuses, peignant les visages d'une lueur vacillante. Ici, un groupe de soldats riait à gorge déployée, buvant à même des cruches de bière tiède ; là, d'autres s'échangeaient des propos graveleux sur les filles d'Oxenfurt. Non loin, des forgerons martelaient l'acier avec une frénésie mécanique, tentant peut-être d'oublier l'angoisse croissante qui s'immisçait dans le camp.


C'est dans ce chaos organisé que surgit le sergent Dainar. Sa silhouette massive, drapée d'une cape rapiécée, semblait absorber la lumière des torches, ne laissant derrière lui qu'une ombre menaçante. Sa démarche lourde écrasait les flaques boueuses, et son visage, buriné par des années de bataille et d'excès, n'invitait personne à la conversation.


- Bordel de merde, grogna-t-il en passant devant un tas de bottes mal alignées, ça pue la sueur et la connerie ici.


Un groupe de soldats, affalés près d'une carriole chargée de sacs de grain, s'agita en le voyant approcher. Ils étaient visiblement à moitié endormis, leurs gestes lents et maladroits trahissant leur lassitude. Dainar ne perdit pas de temps : d'un coup de pied, il envoya valser un sac, éparpillant du grain sur le sol.


- Vous avez décidé de faire la sieste ou vous comptez bosser un jour, bande de grosses feignasses ?! éructa-t-il, ses veines saillant sur son cou épais.


Les soldats, pris de court, se redressèrent en bredouillant des excuses confuses. L'un d'eux, encore mal réveillé, se baissa précipitamment pour ramasser le sac éventré, mais ses mains tremblantes ne faisaient qu'aggraver la situation. Dainar cracha au sol, un rictus de mépris sur le visage.


Au même instant, un galop effréné retentit à l'entrée du camp : un coursier déboula, la monture couverte d'écume et le cavalier la mine défaite. Les soldats s'écartèrent de son chemin en maugréant, tandis que le cheval s'arrêta net devant Dainar, projetant des éclaboussures de boue sur ses bottes déjà souillées.


- Chef ! s'écria Malwin du haut de la palissade. Un coursier vient d'arriver...


- Merci pour l'info, sentinelle de mes deux. La prochaine fois, tâche de me prévenir avant qu'il soit face à moi, beugla le sergent à l'adresse du soldat. Bon, c'est quoi ce putain de cirque ? éructa Dainar, s'avançant d'un pas lourd, les bras croisés.


Le messager, haletant, tendit une missive scellée aux armes royales. Ses mains tremblaient tellement qu'il manqua de la laisser tomber.


- Sergent... Ordre... de la capitale... C'est... urgent...


- Urgent, mon cul, grommela Dainar, arrachant le rouleau du poing du messager. Si t'as couru pour m'annoncer que le roi a mal au bide, j'te fais bouffer le parchemin.


Le sergent parcourut le texte rapidement, ses sourcils se fronçant de plus en plus à chaque ligne.


- Qu'est-ce qu'ils nous pondent encore, ces foutus scribouillards... marmonna-t-il, la mâchoire serrée.


- MALWIN ! hurla Dainar, la voix éraillée à force d'invectiver ses hommes. Rapplique, saloperie de branleur !


Malwin, un sourire en coin, pivota et, tel un chat, sauta de la passerelle pour atterrir à deux pas du sergent, l'éclaboussant de boue par la même occasion. Il salua d'un geste qui se voulait rigide, mais on sentait la malice dans ses prunelles.


- Chef, vous avez un problème avec le courrier ?


Dainar plissa les yeux, son regard brillant d'un mélange de colère et d'exaspération.


- Ferme-la troufion et écoute. On va avoir un gros tas de merde à gérer. Le roi veut qu'on lève cent cinquante hommes et qu'on file au Nord, dans la plaine du Pontar.


Malwin haussa un sourcil, croisant les bras avec une désinvolture provocante qui semblait user encore davantage la patience déjà émoussée de Dainar.


- Cent cinquante ? répéta-t-il avec un air faussement incrédule. Eh ben, Chef, j'sais pas si vous avez jeté un œil à l'effectif ces derniers temps, mais...


Le sergent pivota brusquement, sa large carrure projetant une ombre menaçante sur le jeune soldat. Son regard, brillant de colère, n'augurait rien de bon.


- À moins que tu veuilles que je te transforme à nouveau en balai à chiottes, je te conseille de la fermer. Les ordres sont les ordres ! On doit choper un Sorceleur et une pétasse de magicienne avant que l'autre foutu camp des tailleurs de pierre nous les prenne. On est censés les prendre par-derrière, t'as compris ?


Malwin cligna des paupières avec un air faussement ingénu, une lueur de malice dans les yeux.


- Les prendre par-derrière ? Vous devriez revoir vos formulations, chef...


Le sergent écarquilla les yeux, puis gronda, chaque mot roulant dans sa gorge comme un rocher prêt à exploser.


- Ferme ta putain de gueule avant que je t'envoie bouffer la merde que tu brasses toute la journée !


Le jeune soldat hocha la tête d'un air se voulant sérieux :


- Reçu, Chef.


- Excellent, grogna Dainar, d'un ton acide. Et tant que t'y es, embarque les prisonniers dans nos bagages.


Le visage de Malwin se fit plus grave l'espace d'un instant :


- Les prisonniers ? Mais... Chef, c'est pas un peu... dangereux ?


- On appliquera la loi du plus fort, c'est tout ! répondit-il en levant les yeux ciel, agacé. Y'a rien de dangereux si tu cognes assez vite et assez fort ! Et puis, ça leur évitera de bouffer toutes nos réserves en restant le cul assis par terre.


Le sergent renifla d'un air méprisant, comme si l'idée même d'un danger potentiel l'irritait profondément. Puis, d'une voix grondante, il beugla pour s'adresser à l'ensemble de la cour :


- Allé bougez-vous, tas de fientes ! On plie bagage et on fout le camp dans l'heure !


Le camp entier s'ébranla, la confusion et l'agitation s'emparant des soldats. Les bruits de bottes s'entrechoquant sur la terre battue, les claquements de cuir et de métal, et les jurons mêlés au fracas des préparatifs résonnèrent sous le ciel nocturne. Malwin, l'arc sur l'épaule, se fraya un chemin parmi les silhouettes pressées, distribuant des instructions rapides à droite et à gauche.


- Toi, réveille les gars de la quatrième tente. Toi, va chercher la douzaine de couillons en patrouille derrière le manoir. Et toi... bah, essaie de pas t'endormir en route, ça serait déjà bien.


Il balaya du regard la cacophonie environnante, jusqu'à ce que ses yeux se posent sur le centre du camp, là où s'érigeaient les cages des prisonniers. Ces dernières, mal éclairées par les torches vacillantes, semblaient encore plus lugubres dans cette atmosphère de tension. À l'intérieur, les captifs, entassés comme des bêtes, observaient la scène d'un mélange de curiosité, de mépris et de désespoir. Borne, dont les vêtements n'étaient plus que des lambeaux, se tenait adossé aux barreaux, un sourire plein de sarcasme étirant ses lèvres.


- Tiens donc, voilà notre petit soldat préféré qui vient nous annoncer la bonne nouvelle, lança-t-il d'une voix traînante.


Malwin s'approcha, se racla la gorge et tenta de dissimuler l'embarras qu'il ressentait.


- On vous emmène. Ordre du sergent. Vous aurez le privilège de marcher devant.


Un silence pesant s'installa, brisé par un ricanement rauque provenant d'un coin sombre de la cage.


- Devant, hein ? Comme appâts, tu veux dire ? lança une voix moqueuse.


Le jeune soldat détourna le regard, mal à l'aise.


- Disons que... c'est la procédure. Suivez le mouvement, tenez-vous à carreau, et vous en sortirez vivants. Peut-être.


- J'en doute... répliqua Borne en croisant les bras. J'ai récemment croisé la route d'un Sorceleur, poursuivit le prisonnier, j'ai vu ce dont ces types sont capables. Sans lui je ne serais plus qu'un vulgaire bout de charbon...


Malwin hocha la tête, l'expression un peu désolée :


- Je ferai ce que je peux pour éviter les « accidents ». Tenez-vous prêts dans dix minutes.


Il s'éloigna rapidement, ne laissant pas le temps à Borne ou aux autres de lui répondre. À l'intérieur des cages, des chuchotements s'élevèrent, et Borne échangea un regard complice avec l'un de ses compagnons de misère. Il était clair que l'agitation ambiante fournirait une occasion parfaite pour tenter quelque chose.


Pendant ce temps, Dainar, de retour devant la tente de commandement, brandissait la missive comme un trophée pestilentiel, hurlant à qui voulait l'entendre :


- Vous m'écoutez, bande de cloportes ? On part fissa ! Le roi veut la tête de ce saligaud de Sorceleur et de sa traînée de magicienne ! Et si on échoue, on pourra toujours s'ouvrir les veines sur place, parce qu'on se fera pendre par les couilles à Oxenfurt !


Un murmure d'effroi courut parmi la troupe. Chasser un Sorceleur ? Et une magicienne, qui plus est ? Les soldats savaient que l'entreprise puait l'embuscade foireuse et le sang versé. Certains, déjà, se demandaient pourquoi risquer leur peau quand Nilfgaard rôdait encore dans les parages, menaçant de fondre sur le camp si celui-ci était trop dégarni. Mais aucun n'osa exprimer ses craintes à haute voix.


Quelques instants plus tard, Malwin reparut, essoufflé, mais toujours un sourire ironique au coin des lèvres.


- Chef, c'est fait. On aura nos cent cinquante hommes. Enfin, pas vraiment cent cinquante soldats aguerris, mais...


- Me dis pas que t'as réquisitionné les putains du coin, Malwin, grogna Dainar, un pli amer aux lèvres.


- Sauf votre respect, sergent, je doute qu'on en ait jamais eu ici. Et de toute façon, elles auraient sûrement plus de couilles que la plupart de nos gars.


Le regard du sergent se fit assassin :


- Tu me cherches, troufion ?


- Jamais, chef. On s'entend trop bien pour ça.


Le regard noir du sergent s'intensifia, mais il se contenta de pointer un doigt menaçant vers Malwin avant de lâcher dans un soupir :


- Putain de gamin insolent... Allez, rassemble-moi tout ce beau bordel devant la grande porte. Qu'on puisse partir avant que la lune soit à son zénith, ou je te jure que je te fais bouffer les couilles que tu cherches en vain depuis que tu t'es engagé dans l'armée...


- Oh vous savez, si je suis là c'est uniquement parce que j'ai perdu un pari...


Dainar poussa un profond soupir de résignation.


- Un jour... Un jour, mon p'tit Malwin... Je vais te tuer...


Le jeune soldat fit mine de ne rien entendre, se contenant de contempler l'animation frénétique autour de lui. Des chevaux étaient sellés à la hâte, des paquetages s'entassaient près des palissades, et la tension montait chez tous ceux qui comprenaient l'absurdité de ces ordres royaux. Mais que faire, sinon obéir ? Les flammes des torches éclairaient maintenant la scène de départ : plus d'une centaine de figures, dont quelques silhouettes prisonnières, se rassemblaient dans la cour. L'envie de fuir ou de se terrer se lisait dans certains regards. Borne, de son côté, restait silencieux, jaugeant les failles d'un système brutal où un brin de chaos pouvait offrir l'échappatoire tant espérée.


Le sergent Dainar, la missive roulée dans une main et son humeur massacrante dans l'autre, s'avança en crachant :


- Allez, bande de gonzesses ! lança-t-il en se retournant vers la porte. Si on s'éternise, on va juste crever de vieillesse avant d'avoir seulement vu la gueule du Sorceleur.


Le lourd portail de bois s'ouvrit, grinçant sinistrement sur ses gonds. Dans un grondement sourd, les chevaux s'ébranlèrent, et la troupe s'enfonça dans la pénombre, sur le sentier menant au nord. Les étoiles, voilées par un ciel menaçant, semblaient observer en silence cette équipée suicidaire.


Et derrière eux, le camp n'était plus que la moitié de lui-même, vidé de ses forces vives. Les ordres royaux avaient été exécutés, mais les conséquences, elles, se dessineraient bien assez tôt. Le prisonnier jeta un dernier regard aux hauts murs qu'ils laissaient derrière, un sourire au coin des lèvres. Dans ce chaos, peut-être trouverait-il cette liberté que chantent tous les oiseaux en cage.




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