The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 48 : Le fou rit toujours lorsque le roi saigne

Par Auteur_sans_nom

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La nuit était tombée sur Oxenfurt comme une couverture humide et lourde, incapable de réchauffer quoi que ce soit, incapable même d'étouffer les cris invisibles qu'on croyait entendre encore, accrochés aux pavés de la place comme des lambeaux d'âmes récalcitrantes. La ville semblait figée dans une stupeur étrange, flottante, comme si elle n'avait pas encore compris qu'elle avait survécu à quelque chose... ou qu'elle attendait d'être jugée pour un crime dont elle ne se souvenait pas.


Là où le roi Radovid avait été humilié quelques heures plus tôt, le bois calciné du bûcher exhalait encore une dernière volute grasse, lente comme un soupir retenu trop longtemps. Les échiquiers abandonnés, les morceaux de cordes oubliés sur les pavés, les torches plantées de travers, certaines encore rougeoyantes, dressaient un décor à peine croyable, comme un théâtre déserté en pleine représentation, un monde figé entre deux actes, suspendu dans une attente muette. Pas un garde. Pas un cri. Le silence.


Et dans ce silence... un son. Infime. Un tintement métallique, régulier, dont la netteté semblait rayer la nuit comme une lame effilée.


La silhouette glissait dans les rues comme une ombre solide, affranchie des règles que le monde impose aux vivants. Elle semblait flotter à peine au-dessus du sol, tant sa marche était fluide, détachée, méthodique. Sa démarche était lente, mesurée, constante, d'une régularité presque rassurante dans son horreur : jamais un pas plus rapide que l'autre, jamais une hésitation, jamais un regard pour la ville qui l'engloutissait. Son manteau s'ouvrait par endroits, agité par un vent que personne d'autre ne sentait, dévoilant des pans de tissu noirci par des cendres, par le temps, par des choses qu'on ne nomme pas. Rien dans ses vêtements ne disait d'où il venait, tout en lui annonçait seulement qu'il allait quelque part. Son grelot suspendu, comme l'unique ornement d'une créature qui n'avait rien à cacher, tintait à chaque pas d'un son sec, trop net, trop pur ; un bruit désaccordé, qui ne résonnait pas dans l'air, mais vibrait à l'intérieur, dans la poitrine, dans les os, dans les dents.


Il ne marchait pas pour atteindre un lieu.

Il ne marchait pas pour rattraper quelqu'un.

Il marchait.


Et tout ce qui devait être rattrapé finirait, tôt ou tard, par l'être. Peu importait la vitesse des fuyards. Il venait toujours à pas égaux. Il ne courait pas. Il n'avait pas besoin de courir.


Un chien famélique sortit d'une ruelle pour lui barrer le passage. Il jappa deux fois, un cri creux, désaccordé, avant de s'enfuir en gémissant, la queue entre les jambes, incapable de comprendre ce qu'il avait vu. Plus loin, un chat noir posté sur un muret feula d'un cri rauque, plus long que naturel, et se laissa tomber dans l'obscurité comme on saute d'un rêve trop épais.


Il s'arrêta devant une boutique à demi dissimulée sous un auvent délabré, dont l'enseigne fatiguée grinçait encore, même sans vent, incapable de mourir. Le bois de la porte se plia sous sa main sans un grincement, sans protester, sans demander pourquoi, laissant entrevoir un sanctuaire de poussière, de souvenirs sculptés et de vestiges qu'un homme avait rassemblés toute sa vie sans jamais réussir à les comprendre. Des étagères bancales croulaient sous des objets aussi hétéroclites que des médaillons sans chaîne, des sabliers sans sable, des hochets sans enfants pour les animer, des cartes de Gwynt aux motifs effacés, aux figures pleurantes, et des têtes d'échiquiers où les pions semblaient figés dans des postures de supplice ou de renoncement.


L'odeur était celle d'un mausolée oublié : un mélange de cire éteinte, de bois cuit, de graisse ancienne, et de peur sèche. Cette senteur lourde que l'on ne trouve que dans les chambres trop anciennes, où l'on a trop peu respiré, ou pas assez pleuré.


Mais c'est un miroir, posé en retrait contre le mur du fond, qui l'arrêta.


Haut, encadré de bois noirci par le feu, orné de motifs où s'entrelaçaient des serres, des plumes et des langues qui n'en étaient pas. Le reflet qu'il renvoyait n'était pas celui de la pièce. Il n'était pas reflet, mais fissure.


Et l'Homme au Grelot... rit.


Ce n'était pas un rire humain. C'était un rire ancien, malsain, comme si la gorge qui le portait n'était pas certaine de pouvoir encore le faire sortir. Un rictus grotesque tordit ses lèvres pâles, dévoilant une dentition si blanche qu'elle paraissait fausse, ou volée à quelqu'un d'autre. Il se pencha vers le miroir, presque avec tendresse.


- Ils courent, souffla-t-il, comme un adulte amusé par des enfants qui jouent à cache-cache sans comprendre qu'il connaît déjà toutes leurs cachettes.


Son rire s'éleva de nouveau. Plus aigu. Plus long.


- Ils vont loin. Mais ce n'est pas grave.


Il approcha sa main du miroir. Pas pour le toucher. Juste pour l'effleurer du bout des ongles. Et le verre... s'enfonça.


- Je suis patient, murmura-t-il enfin, sur un ton presque attendri.


Puis il sortit.


La porte claqua doucement derrière lui tandis que le grelot tinta une dernière fois, comme un adieu trop poli. Le vent s'éleva alors d'un coup, sans prévenir, balayant la rue d'un souffle sec, charriant avec lui une odeur étrange. Quelque chose entre le métal chauffé, le cuir brûlé, et une note âcre... de viande.


À l'intérieur de la boutique, le silence revint. Mais ce n'était plus le même. Quelque chose s'effondra. D'abord un petit objet. Puis un autre. Puis une étagère entière se renversa avec un fracas sec, brutal. Le miroir gisait face contre terre, fendu en deux, un éclat planté comme un poignard dans le parquet. Une vibration sourde parcourut la pièce, infime mais tenace, comme si les murs eux-mêmes venaient d'avaler un cri qu'ils ne sauraient jamais recracher.

Le vieux jeu d'échecs, celui qui conservait la position exacte de la partie gagnée par le Sorceleur, avait changé. Le roi blanc, jadis debout et pur, était maculé de rouge, comme si des doigts sales l'avaient badigeonné avec un soin étrange, presque affectueux. Autour de lui, toutes les pièces noires s'étaient resserrées, leur formation parfaite, presque trop parfaite pour être due au hasard. Et face au roi, dans une diagonale implacable, un fou noir, penché comme dans une révérence moqueuse, le menaçait d'un dernier coup. Car le fou rit toujours, lorsque le Roi saigne... Un peu à l'écart, le roi noir, intact, trônait au fond du plateau, spectateur patient du sacrifice. Il n'avait pas bougé. Il n'avait jamais eu besoin de bouger.


Derrière le comptoir, l'ombre d'un vieil homme s'étirait, figée dans une posture tordue, trop silencieuse pour être endormie. Une main dépassait du meuble, les doigts brisés à l'envers, comme des branches mortes qui auraient trop lutté contre le vent. Les ongles avaient raclé le bois.


Il n'y avait pas de sang, mais il y avait... autre chose. Quelque chose de poisseux dans l'air. Quelque chose qui collait à la gorge. Une odeur entre la mort et l'idée de la mort, un silence trop épais pour être vide.


Et sur l'échiquier, le roi noir ne tremblait pas, il attendait.


Le grelot tinta une dernière fois... non pas pour prévenir, mais pour annoncer.... et Oxenfurt, la belle ville des savoirs, ferma les yeux.




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