The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 49 : La lune éclaira le sang et les étoiles se détournèrent

Par Auteur_sans_nom

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La nuit pesait lourd sur la plaine, comme une couverture étouffante, et chaque souffle de vent semblait murmurer une menace sourde, tapie dans l'obscurité. Les étoiles, d'habitude scintillantes, paraissaient éteintes, captives de cette nuit oppressante. Les soldats rédaniens, silhouettes sombres et furtives, avançaient en file serrée, leurs pas absorbés par le sol rocailleux. En tête, le sergent Dainar marchait d'un pas mesuré, ses épaules massives se balançant légèrement à chaque foulée. Ses yeux perçaient l'obscurité, à l'affût du moindre mouvement, et son visage fermé reflétait à la fois une détermination froide et une tension contenue. Devant eux, dans les ténèbres, se dressait une ruine à moitié effondrée. Sous le maigre croissant de lune, elle ressemblait à une créature accroupie, prête à bondir. Ses contours flous, presque fantomatiques, donnaient l'impression qu'elle changeait de forme à chaque instant, comme si elle se moquait de leurs regards.


- Avancez sans un bruit, maugréa Dainar d'une voix basse mais ferme, en se retournant à peine. Si j'entends le moindre couinement, je jure que je vous fais bouffer vos pieds.


Les hommes, déjà tendus, se raidirent davantage. Pas un murmure ne s'éleva. Derrière la colonne, Malwin jetait des coups d'œil nerveux à Borne et aux deux autres prisonniers qu'il surveillait. Ils étaient des poids morts encombrants, des hommes déjà condamnés, pourtant forcés de marcher dans cette nuit qui semblait les mener à l'échafaud. Rufus, un grand échalas nerveux, se rongeait les ongles jusqu'au sang, le regard fou. Grimwald, lui, grommelait à voix basse, un grondement rauque qui semblait plus bestial qu'humain. Et Borne... Borne ne pouvait s'empêcher de pester, malgré le bâillon de fortune qui entravait sa voix.


- Putain de bordel... marmonna-t-il, ses paroles étouffées par le chiffon crasseux.


Malwin lança un regard noir, puis siffla entre ses dents :


- La ferme. Si Dainar t'entend, il va te découper en rondelles, et moi avec.


- J'peux plus supporter ce silence, soldat. C'est comme si on marchait droit vers l'enfer... Comme si... comme si la nuit elle-même allait nous avaler.


- Tu n'as pas tort, répliqua Malwin, son ton plus amer qu'il ne l'aurait voulu. Mais tant que tu portes ces fers, tu ferais mieux de pas trop parler.


- Justement bordel, comment je peux me battre avec ces putains d'entraves ? Regarde-les ! Ils me rendent aussi inutile qu'un putain d'épouvantail.


- Si tu as des remarques constructives concernant les ordres, réplique Malwin à voix basse, je te suggère d'en faire part au sergent.


- Sans façon, gamin. Je préfère encore crever que discuter avec un con pareil...


- Dans ce cas, ferme-la ! souffla Malwin à l'attention du prisonnier. Et estime-toi heureux que j'ai réussi à convaincre le sergent de vous mettre à l'arrière.


- Ouais, en parlant de ça, comment as-tu réussi à convaincre cette tête de nœud de ne pas nous foutre en première ligne ? T'as dû le pomper jusqu'à l'os pour obtenir une fleur pareil...


- Je lui ai simplement fait remarquer que s'il voulait une approche discrète, il valait mieux mettre les andouilles peu fiables et enchaînées le plus loin possible du front. Maintenant, ferme-la !


Lentement, ils continuaient leur progression. À chaque enjambée, la ruine se rapprochait, lugubre et menaçante. Le sergent Dainar, un peu en avant du groupe, jetait parfois un coup d'œil circulaire pour s'assurer que personne ne traînait. Ses mâchoires serrées témoignaient de son humeur massacrante ; malheur à celui qui le ferait repérer.


- Hé, Malwin, souffla tout à coup Borne, la tête tournée vers le lointain. J'ai cru voir un... un putain de lézard, là-bas...


Le soldat soupira en levant les yeux au ciel.


- T'as vraiment rien de mieux à raconter ?


- J'ai des hallucinations quand on m'empêche de picoler trop longtemps, grogna Borne dans un rictus amer. Ça se trouve, je suis en train de perdre la boule...


Malwin détourna le regard, luttant contre la montée d'une peur qu'il ne voulait pas montrer. Devant eux, le sergent Dainar s'immobilisa soudain, levant une main gantée pour ordonner l'arrêt. Ses yeux scrutaient l'horizon, fixés sur la ruine, à peine visible dans l'obscurité. Le silence devint écrasant, et même les prisonniers se turent, leurs respirations rauques constituaient la seule preuve qu'ils étaient encore vivants. Un craquement sec brisa l'immobilité, suivi d'un cri étranglé, bref mais glaçant. Les soldats se figèrent, leurs regards cherchant frénétiquement l'origine du bruit. Un murmure inquiet traversa leurs rangs.


- Qu'est-ce que... ? commença Dainar.


Mais avant qu'il ne termine, un hurlement déchirant s'éleva, suivi d'un cliquetis de métal. Un râle inhumain résonna, semblant venir de toutes les directions à la fois. L'obscurité elle-même semblait vibrer sous l'écho.


- En position, bordel ! rugit Dainar. On est repéré !


Une force invisible fondit sur la troupe. Un soldat fut arraché du sol, son cri s'étouffant dans un gargouillis atroce. Son corps retomba lourdement, désarticulé, les os éclatés comme du verre. Son torse ouvert exposait un mélange grotesque de viscères et d'organes mutilés. Le sang jaillit en un geyser, éclaboussant ceux qui se tenaient près de lui, Malwin y compris. Les soldats, pris de panique, brandirent leurs armes, frappant à l'aveugle dans l'obscurité. Mais leurs coups ne rencontrèrent que du vide. Une autre silhouette fut projetée en l'air, son hurlement se terminant brusquement lorsqu'un bruit sourd marqua son impact au sol. Une tête décapitée roula aux pieds de Borne, ses yeux encore figés dans une expression d'horreur.


- Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?! hurla un milicien, son arme tremblant entre ses mains.


Sa question mourut dans un gargouillis écœurant lorsqu'une force invisible lui transperça la poitrine. Son corps s'effondra comme une poupée brisée.


Malwin se tenait pétrifié, son arc inutile dans ses mains tremblantes. Autour de lui, les silhouettes des soldats étaient réduites à des formes désarticulées, projetées dans tous les sens. Un bruit visqueux résonna lorsqu'un corps éventré s'écrasa près de lui, déversant un flot gluant d'entrailles et de sang.


- Putain... souffla-t-il, son souffle court.


Le vacarme se transforma alors en un chœur macabre : on entendait des cliquetis d'armures secouées, des glaives qui heurtaient le sol dans une confusion totale, et surtout ces cris tétanisés qui montaient à la gorge. Les soldats, incapables d'apercevoir l'assaillant, brandissaient leurs lances et leurs épées dans le vide. Une force invisible semblait s'abattre sur eux, fendant les rangs avec une précision mortelle. Un autre soldat fut frappé à la nuque, sa tête arrachée d'un coup sec. Le corps sans vie tituba un instant avant de s'effondrer, déversant un torrent de sang chaud qui imbiba le sol déjà poisseux. La tête décapitée roula jusqu'aux pieds de Borne, les yeux encore écarquillés dans une expression d'horreur figée.


- Merde, où ils sont ? beugla un soldat avant de se taire aussitôt, le souffle coupé par quelque chose qui le frappait de plein fouet.


- Chef, c'est quoi ce putain de... voulut crier un autre, mais son hurlement mourut dans un gargouillis écœurant.


Dans la pénombre, Malwin ne voyait que des silhouettes désarticulées, projetées dans tous les sens. Un choc sourd l'effleura, faisant rouler à ses pieds l'armure vide d'un frère d'armes, le torse béant comme si on l'avait déchiré de l'intérieur. Du sang éclaboussa ses bottes tandis que les râles des mourants se confondaient avec le bruit visqueux de tripes traînant au sol.


- Merde, merde... souffla Malwin en reculant d'un pas, son arc tremblant entre ses doigts.


Borne, à côté de lui, poussa un cri d'horreur lorsqu'un autre cadavre s'effondra sur eux. Malwin, luttant contre la panique, attrapa le col du prisonnier et le secoua.


- Reste ici ! grogna-t-il, les yeux écarquillés par la peur. Si on bouge, on est mort !


Mais Borne, les yeux fous, se débattait.


- On est déjà morts ! hurla-t-il. Quoi que ce soit, ça va tous nous buter !


Leur échange fut interrompu lorsqu'un cadavre surgit littéralement de la mêlée, projeté au-dessus d'eux dans un fracas de métal tordu. Les deux hommes furent renversés par l'impact et s'écroulèrent dans la boue ensanglantée. Malwin eut à peine le temps de rouvrir les yeux qu'un autre corps, un soldat éventré, s'abattit sur eux, puis un autre. La masse froide et inerte des cadavres formant un amoncellement funeste.


- Bouge pas ! hurla Malwin, agrippant Borne pour l'empêcher de fuir. On va... on va...


Un soldat hurlait à quelques pas de là :


- C'est quoi ce diable... Aaargh ! Sa plainte fut coupée net.


Le fracas métallique fut bientôt recouvert d'un silence glacial, troublé par quelques gémissements rémanents. Malwin, plaqué au sol par le poids des corps, se sentit submergé par l'odeur écœurante du sang et des chairs déchirées. Son cœur battait à tout rompre, tandis que Borne peinait à respirer sous l'amas de cadavres.


- Putain, putain..., répétait le prisonnier d'une voix rauque, enfonçant ses mains dans la terre noyée de sang et des entrailles pour tenter de se dégager.


Malwin luttait pour reprendre son souffle, chaque inspiration lui apportant un mélange écœurant d'odeurs : le fer cuivré du sang, l'âpreté douceâtre de chairs en lambeaux et la terre humide, imbibée de fluides corporels. Le poids oppressant des cadavres sur lui semblait vouloir le noyer dans cette mare de mort. Ses bras tremblaient, glissant sur la boue gluante mêlée à des fragments de chair et de viscères éparpillés, mais il continua à pousser, désespéré de voir ce qui avait causé un tel carnage.


- Borne... murmura-t-il, la gorge nouée, incapable de dissimuler la panique dans sa voix.


- Ta gueule ! répondit sèchement le prisonnier, sa voix étranglée par la terreur. Fais le mort, putain ! C'est notre seul espoir !


Malwin serra les dents, mais l'envie de comprendre ce qui s'était abattu sur eux était plus forte que sa peur. Ignorant les avertissements, il força sur ses bras et parvint à dégager sa tête, lentement, méthodiquement, pour ne pas faire de bruit. Sa jambe heurta une masse froide qui glissa contre sa peau : un bras désarticulé, encore relié à un fragment de muscle qui pendait mollement, dégoulinant d'un liquide épais et poisseux. Une pluie visqueuse s'égouttait des cadavres au-dessus de lui, éclaboussant son visage, mêlant sang et bile à la sueur glacée qui maculait son corps.


Enfin, son visage émergea à moitié de l'enfer charnel. Ses narines captèrent une bouffée d'air nocturne, lourde de l'odeur métallique du sang et de la mort. Les bruits de la mêlée s'étaient éteints, remplacés par un silence glacial, coupé seulement par le bruissement léger du vent qui soufflait sur la plaine.


Il ouvrit un œil, hésitant, et ce qu'il vit lui glaça le sang.


Autour de lui, la plaine ressemblait à un champ de bataille abandonné par les vivants. Un tapis de cadavres s'étendait à perte de vue, tissant un macabre paysage. Les corps des soldats étaient tordus dans des angles impossibles, comme si quelque force inhumaine les avait désarticulés. Certains avaient la poitrine éclatée, leurs côtes jaillissant telles des branches d'arbres brisées. D'autres gisaient, le crâne fendu en deux, leurs visages figés dans des expressions de douleur atroce. Des membres déchiquetés jonchaient le sol, créant un enchevêtrement grotesque, tandis que des rivières de sang s'écoulaient lentement, serpentant entre les pierres et les racines comme des veines ouvertes de la terre elle-même.


Un frisson d'effroi paralysa Malwin lorsqu'il distingua un corps empalé sur sa propre lance, les doigts crispés autour du manche comme si, dans ses derniers instants, il avait tenté en vain de se libérer. Plus loin, il aperçut un cadavre dont le corps était fendu en deux, coupé avec une précision terrifiante. Une entaille si nette que les entrailles, fumantes dans l'air froid, glissaient encore hors de la carcasse du sergent Dainar.


Et au milieu de cette vision d'enfer, il la vit.


Une silhouette encapuchonnée se tenait là, immobile, au centre de la boucherie. Drapée dans un tissu sombre qui semblait absorber la lumière, elle se dressait dans une flaque de sang encore tiède. Sa posture était droite, presque solennelle, mais il émanait d'elle une présence oppressante, comme si elle portait en elle l'écho de la mort qu'elle venait de semer. Malwin plissa les yeux, essayant de distinguer davantage de détails. La lune dévoilait par intermittence des éclats métalliques à sa ceinture : des dagues courbes, affûtées comme les griffes d'un prédateur. Sa cape, déchirée en plusieurs endroits, dévoilait des bras fins, pâles comme l'ivoire, tachés de filets de sang qui coulaient lentement de ses doigts.


Elle lui tournait le dos, mais même ainsi, il pouvait sentir une énergie sombre irradier d'elle, une aura qui rendait l'air autour d'elle lourd, presque suffocant. Face à elle, un homme se tenait, solidement campé sur ses jambes, une épée à la main. Sa chevelure argentée scintillait faiblement sous l'éclat moribond de la lune. Même sans voir clairement son visage, Malwin savait qui c'était. Le célèbre Loup Blanc. Le Sorceleur.


Il sentit son cœur battre à tout rompre. Cette femme... elle n'était pas humaine. Cela ne pouvait pas être une humaine. Une force de la nature, un démon, une sorcière ? Quoi qu'elle soit, elle était la cause de cette boucherie. Et pourtant, elle ne bougeait pas. Un instant, il crut voir la femme incliner légèrement la tête, un geste infime, mais chargé d'une intensité presque palpable. Puis elle leva lentement une main, pâle comme la mort. Ses doigts effilés pointèrent directement le Sorceleur, et une tension glaciale envahit la plaine, comme si le monde retenait son souffle.


Le vent s'arrêta.

Le silence fut total.

Et sous le regard de la nuit, lorsque la lune éclaira le sang, même les étoiles se détournèrent...




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