The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 51 : Le chant des choses perdues

Par Auteur_sans_nom

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Le départ de la femme encapuchonnée avait laissé un vide étrange, presque irréel. Pourtant, à mesure que les secondes s'égrenaient, le monde semblait reprendre son souffle, comme si une main invisible relâchait lentement son emprise. Le vent, jusqu'alors immobile, se remit à glisser doucement sur la plaine, soulevant la poussière et faisant bruire les feuillages d'une mélodie fragile. Plus loin, un corbeau croassa, son cri rauque déchirant le silence glacé. D'autres oiseaux, plus petits mais tout aussi avides, arrivèrent bientôt, leur vol tournoyant au-dessus du charnier laissé par le massacre des soldats rédaniens.


À l'intérieur de la ruine, cependant, tout restait figé. Aucun des membres de la troupe ne bougeait. Pas un mot, pas un souffle plus fort que l'autre. Ils restaient là, immobiles, comme pétrifiés par le poids de ce qu'ils venaient de vivre. Pourtant, ce silence n'était plus celui de l'oppression imposée par la présence de la femme ; c'était celui de la stupeur, de la peur résiduelle qui persistait malgré son absence. L'air semblait moins lourd, mais il portait encore la trace d'une force indescriptible, une empreinte invisible qu'ils pouvaient presque sentir sur leur peau.


Alric s'appuya contre une pierre, le regard perdu. Sa main tremblait encore sur la garde de son épée, mais il n'essayait même plus de la tenir fermement. Il fixait le sol, incapable de comprendre ce qu'il venait de vivre.


Blaime, toujours accroupi, laissait son regard balayer les alentours comme s'il s'attendait à la voir réapparaître d'un instant à l'autre. Son arc pendait mollement à sa main, inutile. Il déglutit avec difficulté, rompant le silence par un murmure presque inaudible :


- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?


Zehlen, plus en retrait, ne répondit rien. Ses crocs étaient encore visibles, ses griffes légèrement sorties, mais son immobilité trahissait un mélange de peur et de respect primal.


Geralt restait debout, son épée encore en main, lame baissée. Ses yeux félins scrutaient la ruine où elle s'était engouffrée pour soigner Régis. Il était rare que le Sorceleur laisse paraître ses émotions, mais cette fois, son visage trahissait une froideur mêlée à un malaise profond. Il n'avait pas peur. Pas exactement. Mais il savait qu'il avait été en présence d'un être bien au-delà de sa compréhension et il devait se ressaisir.


Enfin, d'une voix rauque et mesurée, il brisa leur torpeur :


- Blaime, Zehlen, Alric. Vous devriez aller retrouver nos chevaux.


Ses mots firent l'effet d'un coup de fouet. Blaime redressa légèrement la tête, ses écailles frissonnant sous l'effort. Zehlen détourna les yeux, ses crocs disparaissant doucement derrière ses lèvres serrées. Alric, toujours blême, cligna des paupières comme pour dissiper une brume invisible. Ils comprirent que le Sorceleur, malgré tout, restait leur ancre, celui qui les ramènerait au réel, même face à l'inexplicable.


Alors qu'ils se détournaient pour obéir, Geralt ajouta, son ton plus froid, presque mécanique :


- Passez par là.


Il désigna d'un mouvement de menton un amoncellement de cadavres à quelques dizaines de mètres. Le spectacle était macabre : des corps disloqués, des armures éclatées, des membres éparpillés. Pourtant, quelque chose dans sa voix indiquait qu'il n'évoquait pas que la mort.


- Là-dessous, il y a deux survivants.


Blaime fronça les sourcils, sa queue écailleuse fouettant légèrement le sol.


- Comment le sais-tu ? demanda-t-il, incrédule.


Geralt tourna lentement son regard vers lui, ses pupilles dorées brillant d'un éclat intense, presque surnaturel.


- J'entends leurs cœurs. Ils battent comme des tambours.


Un silence pesant suivit ses paroles. Ni Zehlen ni Blaime, ni Alric ne répondirent. Il n'y avait rien à ajouter. Sans un mot de plus, ils quittèrent la ruine, laissant derrière eux Geralt et l'ombre silencieuse de Régis.


Geralt se retourna lentement, laissant son épée glisser de sa main fatiguée. Le tintement métallique de la lame rencontrant le sol résonna dans la ruine comme un glas. Une tension sourde pesait encore dans l'air, mais le Sorceleur, en apparence impassible, semblait porter cette lourdeur avec une résignation maîtrisée.


Assis sur sa couche de fortune, Régis l'observait. Son regard intense, encore teinté d'un éclat rougeâtre, transperçait la pénombre comme une lueur spectrale. Son regard ne se posait pas sur Geralt, il le traversait, comme s'il cherchait au-delà, dans ce que la présence de la femme avait laissé derrière elle.


Le silence se prolongea, comme si chacun attendait que l'autre brise ce moment suspendu. Finalement, Geralt prit la parole, sa voix grave tranchant l'épaisseur de l'atmosphère :


- Tu sembles aller mieux...


Régis inclina légèrement la tête, un sourire discret jouant sur ses lèvres. Sa voix, douce et mesurée, résonna avec cette sérénité qui le caractérisait :


- En effet, je ne pourrais aller mieux, mon cher Geralt. Cela relèverait presque de l'ironie, compte tenu de la manière dont tu m'as retrouvé. Je dois avouer que je me sens... rajeuni.


Il marqua une pause, son regard glissant brièvement vers l'ombre d'un mur effondré. Ses doigts effleurèrent distraitement le tissu de sa couche, comme s'il cherchait à se raccrocher à quelque chose de tangible. Puis, reprenant avec cette nuance de réflexion profonde qui le caractérisait, il ajouta :


- Bien que, je dois l'admettre, les circonstances de cette... renaissance soient pour le moins singulières.


Un grognement sourd s'échappa de Geralt, à mi-chemin entre l'acquiescement et le sarcasme.


- C'est le moins que l'on puisse dire, marmonna-t-il.


Régis reporta son attention sur lui, son regard brillant d'un éclat malicieux trahissant une ironie mesurée. Redressant légèrement son dos, il croisa ses mains avec une élégance naturelle, ses doigts formant un pont délicat.


- J'imagine que tu as des questions à me poser, n'est-ce pas ? lança-t-il d'un ton complice, presque joueur. Ou alors, serais-je en train de me méprendre sur ton insatiable curiosité ?


Geralt haussa un sourcil, son visage impassible ne laissant transparaître que peu de choses. Pourtant, dans l'ombre de ses pupilles félines, une agitation discrète mais palpable se manifestait.


- Tellement que je ne saurais même pas par où commencer, répondit-il d'un ton neutre, mais chargé d'une fatigue contenue.


Régis répondit par un rire discret, chaleureux. Il s'adossa un peu plus, ses gestes mesurés trahissant une confiance sereine.


- Alors commence par le début, mon cher ami.


Geralt hésita un instant, comme s'il cherchait ses mots. Puis, d'une voix rauque, il posa la question qui lui brûlait les lèvres :


- Qu'est-ce qui t'est arrivé ? Quand on t'a retrouvé, tu étais à deux doigts de la mort.


Le sourire de Régis s'atténua légèrement. Une ombre de gravité passa sur son visage, effleurant ses traits redevenus élégants. Il inclina la tête, pensif, avant de répondre, sa voix empreinte d'une solennité qui tranchait avec son ton habituel :


- Une question légitime, mon ami. Et une réponse que je redoute de te donner pleinement.


Geralt resta silencieux, ses bras croisés, son regard fixant intensément le vampire. Régis croisa lentement ses mains sur ses genoux, ses longs doigts pâles semblant hésiter, comme si les mots à venir pesaient trop lourd. Finalement, il reprit, avec une lenteur calculée :


- J'ai rencontré un être... particulier. Il s'est présenté comme l'Homme au grelot.


Le Sorceleur ne réagit pas immédiatement, mais un léger plissement de ses yeux trahissait l'intérêt croissant que lui inspirait ce nom. Régis continua, sa voix douce, mais teintée d'un calme troublant :


- Un nom qui, en apparence, pourrait paraître inoffensif. Mais cet individu, Geralt... il n'a rien d'inoffensif. Pas plus qu'il n'a d'humanité.


Geralt décroisa les bras, redressant légèrement son buste, signe qu'il prenait pleinement la mesure de ce que Régis lui racontait.


- Continue, dit-il simplement.


Régis détourna brièvement les yeux, fixant un point invisible dans l'air devant lui. Lorsqu'il reprit, sa voix s'alourdit d'une étrange mélancolie :


- Cet être... il dégageait une aura que je ne saurais décrire. Une présence écrasante, un mélange de calme prédateur et de folie contenue. Mais ce n'est pas cela qui m'a frappé en premier.


Il marqua une pause, ses traits se durcissant à mesure que les souvenirs du combat revenaient à la surface.


- Il m'a abordé d'une manière déconcertante. D'abord amical, presque jovial. Mais chaque mot, chaque regard... tout était calculé, précis, comme s'il savait exactement quoi faire pour me déstabiliser.


Le vampire se redressa légèrement, ses yeux scrutant à nouveau ceux de Geralt.


- Mais ce n'est pas moi qu'il cherchait. Quand il a mentionné ton nom, j'ai compris que notre rencontre n'était pas fortuite.


Le Sorceleur serra légèrement les poings, mais son visage resta fermé. Régis reprit, sa voix se teintant d'une gravité plus profonde :


- Ce qui a suivi... Je ne sais pas si mes mots suffiront à décrire l'expérience. Nous avons combattu. Et je peux te dire ceci : il n'était pas de ce monde. Sa vitesse, sa force, et surtout son arme...


- Il a pu rivaliser avec toi... murmura le Sorceleur, plus pour lui-même que pour la conversation.


- Il a fait bien plus que rivaliser, il ne m'a laissé aucune chance, répondit le vampire dans un sourire triste.


Régis leva une main, montrant sa paume encore marquée de légères cicatrices, un vestige inhabituel pour un vampire supérieur.


- La lame qu'il utilisait, je n'avais jamais rien vu de telle. Elle m'a blessé d'une manière que je ne peux comprendre, et mes capacités de régénération ne suffisaient pas à compenser.


Il s'interrompit, plongeant son regard intense dans celui de Geralt.


- Si je suis encore en vie aujourd'hui, c'est parce que j'ai usé de toutes mes ressources, y compris celles que je ne souhaitais plus utiliser.


Geralt serra les dents, l'ombre d'une colère froide passant sur ses traits.


- Qu'est-ce qu'il voulait d'après toi ?


- D'après moi, il voulait m'éprouver, je crois. Et il voulait faire passer un message... pour toi.


Le Sorceleur haussa un sourcil, son ton se durcissant légèrement.


- Quel message ?


Régis soupira, un sourire triste jouant sur ses lèvres.


- Rien de concret. Mais crois-moi, Geralt, ses actes parlaient pour lui. Et leur signification était claire : il te cherche.


Geralt serra les poings, son esprit déjà en train d'analyser chaque mot. Les pupilles encore noires du Sorceleur se plissèrent légèrement, comme s'il essayait d'extraire un détail enfoui dans sa mémoire. Mais rien ne lui venait.

Régis, observant cette réflexion silencieuse, pencha légèrement la tête, son ton devenant presque curieux, bien qu'empreint d'une prudente réserve :


- Cela te parle-t-il ? Cet Homme au grelot... est-il une figure de ton passé ?


Le Sorceleur redressa la tête, croisant le regard perçant de Régis. Un léger tremblement passa dans ses doigts, mais il l'étouffa rapidement, serrant les poings un peu plus fort.


- Non, répondit-il d'une voix rauque. Je n'en ai pas la moindre idée. La description que tu m'en fais... elle ne correspond à personne que je connaisse.


- Son nom est Monsieur Sourire, piailla une voix au-dessus de leur tête.


Geralt releva brusquement la tête, sa main cherchant par réflexe la garde de son épée. Perché sur une poutre brisée de la ruine, Kavka observait la scène, ses plumes sombres luisant faiblement sous la lumière blafarde de la lune. Ses yeux, deux billes intelligentes et vives, fixaient tour à tour le vampire et le Sorceleur avec une étrange intensité.


- Kavka, grogna Geralt, où étais-tu passé bordel ?!


Perché sur une poutre brisée, Kavka ébouriffa ses plumes avec un air exagérément satisfait, comme s'il venait de sauver le monde à lui tout seul.


- Si je voulais rester assis toute la journée sans aller nulle part, je serais enseignant.


- Kavka ! l'interpella le Sorceleur.


- Je me suis assuré que ta petite amie ne transforme pas en compote tous les gardes de Deireadh... C'est fou comme elle est rancunière, piailla-t-il d'un ton faussement léger.


Kavka sauta légèrement sur la poutre, ses griffes raclant le bois dans un crissement sec. Il pivota gracieusement, ailes rabattues contre son corps, pour faire face au Sorceleur et au vampire. Sa voix, sifflante et désinvolte, fendit l'air comme un trait d'esprit :


- Il s'appelle Monsieur Sourire, répéta-t-il, et il n'a strictement aucune importance.


Geralt tressaillit, son regard s'assombrissant aussitôt.


- Aucune importance ? Cet être a failli tuer Régis. Et il est venu pour moi. Tu trouves encore ça négligeable ?!


Kavka pencha la tête, comme s'il jugeait la question trop basique pour mériter une réponse sérieuse.


- Mais bien sûr qu'il te cherche, répondit-il avec un soupçon d'amusement. Cela fait un moment qu'il te poursuit, qu'il t'observe... Il prend son temps. Il s'amuse. Mais jusqu'ici, il avait un petit souci embarrassant.


- Pourquoi ça ? grogna Geralt, à deux doigts de perdre patience.


- Bah, parce que tu ne savais même pas qu'il existait, répliqua Kavka, en plissant ses plumes comme un professeur exaspéré. Sache qu'il n'y a rien de pire, pour un ennemi, que de n'être même pas reconnu comme tel. C'est vexant. Tragique, même. Le type planifie ta chute dans l'ombre, tisse ses petits pièges, ourdit ses menaces... poursuivit l'oiseau en ponctuant chacune de ses exclamations d'un ample mouvement d'aile, et toi, tu fais quoi ? Tu te balades à travers tout le royaume en ignorant royalement qu'on veut ta mort.


Geralt plissa les yeux, peu impressionné.


- Où veux-tu en venir ?


- Ce que je veux dire, c'est qu'à présent, il sait que tu sais qu'il existe. C'est un soulagement pour lui. Vraiment. Imagine un peu... un ennemi qui n'a même pas conscience de toi. C'est humiliant. C'est comme danser un slow avec sa sœur. Tu fais des efforts, t'essaies de bien faire les choses, t'installes une ambiance... et au final, c'est mignon, c'est gênant, et surtout : ça ne sert à rien.


Il ponctua sa tirade d'un petit hochement de tête satisfait, comme s'il venait de livrer une vérité profonde sur la nature des relations ennemies.


Geralt, les bras croisés, le regarda longuement, l'air partagé entre l'exaspération et la résignation.


- Kavka, bordel...


L'oiseau tourna légèrement la tête, comme s'il étudiait le Sorceleur sous un angle nouveau. Son bec cliqueta doucement avant qu'il ne reprenne :


- Monsieur Sourire n'est qu'un émissaire, ce n'est pas un adversaire que l'on combat.


Régis, toujours assis, joignait calmement ses mains sur ses genoux. Il observait l'échange sans intervenir, mais son regard s'était durci.


- Et qu'est-ce qu'on fait, alors ? lança Geralt, les dents serrées. On ferme les yeux ? On fait comme s'il n'existait pas ?


- Oui, répondit l'oiseau d'un petit rire aigu, presque méprisant.


Geralt fit un pas en avant, les muscles tendus.


- Tu parles d'un monstre qui a failli tuer Régis. Il est dangereux, mortellement dangereux. Si on le laisse faire, il reviendra, et cette fois, il n'y aura peut-être personne pour l'arrêter.


- Il te suffit de me faire confiance, rétorqua Kavka, son ton ayant perdu toute trace de légèreté. Et de ne jamais laisser personne traîner à l'arrière, poursuivit l'oiseau d'un ton prophétique.


- Te faire confiance ?! gronda Geralt. Tu savais ce qui allait arriver si Régis restait seul. Tu l'as laissé derrière, sciemment. Tu l'as envoyé se faire massacrer ?


Kavka pivota lentement vers Régis, sans montrer la moindre gêne. Le vampire leva une main apaisante, son visage étrangement serein.


- Il me semble que c'était, en effet, exactement son intention, dit-il d'un ton calme.


- Très cher vampire, en général, dans ce genre de cas, il vaut mieux mentir, gloussa Kavka en se tournant vers lui. Notre ami ici présent est un peu... sensible sur ces questions. Il pourrait s'offusquer.


- Il n'est nullement nécessaire de mentir, répliqua Régis sans détourner les yeux de Geralt. Je reconnais que la méthode n'était pas traditionnelle, pourrait-on dire, mais elle s'est révélée efficace. Quelle meilleure preuve aurions-nous pu avoir de la dangerosité de cet individu sans l'épisode qu'il m'a été donné de vivre ?


Geralt serra la mâchoire, ses traits tendus. Il fixait Kavka comme s'il le transperçait du regard.


- Tu cautionnes ce qu'il a fait ? demanda-t-il au vampire, sa voix grondant de mécontentement.


- Absolument, répondit le vampire sans détour. Parce que c'était nécessaire. Et parce que cela nous a peut-être évité bien pire.


- Alors quoi ? On se cache ? C'est ça, votre plan brillant ?


- Geralt... murmura Régis avec douceur, presque dans un soupir. Ce Monsieur Sourire m'a dépassé dans tous les domaines. Si un vampire supérieur n'a pu lui résister, qu'espères-tu faire, toi, contre lui ?


Il marqua une pause, choisissant ses mots avec soin.


- Ce n'est pas un manque de foi en tes capacités, mais une simple vérité : il ne joue pas selon nos règles.


Kavka sauta de la poutre pour se poser à terre. Ses griffes crissèrent sur les pierres, un bruit presque irritant qui amplifiait l'atmosphère tendue. Il s'approcha de Geralt, redressant la tête pour planter ses yeux perçants dans ceux du Sorceleur.


- Oui, dit-il calmement Vous le fuirez. Vous le forcerez à jouer dans l'ombre pendant que nous avancerons nos propres pions.


Geralt se redressa, dominant l'oiseau de toute sa stature, mais Kavka ne recula pas d'un millimètre.


- Ce n'est pas un jeu Kavka !


- C'est exactement ce que c'est, répondit l'oiseau d'un piaillement glacial. Un jeu. Et dans ce jeu, nous n'aurons jamais le luxe de sauver tout le monde. La seule option, c'est de limiter les pertes. Voilà la vraie règle : il ne s'agit pas ici de déterminer « qui gagne », mais plutôt « combien on perd ».


Geralt ferma un instant les yeux, luttant pour contenir la rage sourde qui bouillonnait en lui.


- Ce n'est pas acceptable, souffla-t-il.


- Et pourtant, c'est ce qui va arriver, coupa Kavka. L'acceptabilité n'a rien à voir là-dedans. Il y aura des sacrifices. Il y a forcément un prix à payer.


- Et je suppose qu'on doit te faire confiance pour ça aussi ? Pour décider qui vit et qui meurt ? Pour déplacer tes pions comme bon te semble ? lança-t-il avec sarcasme.


- En effet, et cela fait longtemps que je m'emploie à les faire avancer. Vous venez d'ailleurs d'en rencontrer un nouveau...


Geralt blêmit légèrement. Il n'avait pas besoin qu'on lui rappelle cette silhouette. Régis, quant à lui, observait l'oiseau, ses yeux révélant une intense réflexion.


- Cette nouvelle... alliée, murmura le vampire, se pourrait-il qu'elle soit...


- Elle n'est pas notre alliée, coupa Kavka d'un ton sec et cassant. Nous avons simplement des intérêts communs.


Un silence, aussi lourd que du plomb tomba sur la ruine. Seul le vent s'immisçait à nouveau entre les pierres, soulevant un léger voile de poussière autour d'eux. Kavka déploya ses ailes dans un froissement vif, puis se tourna une dernière fois vers Régis et Geralt.


- Bien, dit-il d'un ton brusquement redevenu pragmatique, j'ai des choses à faire. Des gens à emmerder, des secrets à pervertir, ce genre de choses... Il prit appui sur la poutre et, d'un bond agile, s'éleva dans les airs dans un nuage de plumes sombres.


- On se retrouve au manoir Reardon, lança-t-il en s'éloignant, sa voix se mêlant au vent. Ne soyez pas en retard... ou soyez-le, j'en ai rien à foutre.


Geralt le suivit un instant du regard, les sourcils légèrement froncés, jusqu'à ce que l'oiseau ne soit plus qu'un point noir dans le ciel blanchissant. Puis, lentement, il se tourna vers Régis, resté assis, toujours calme. Le vampire semblait réfléchir, son regard perdu quelque part entre les murs brisés et les souvenirs anciens.


- Cette femme, murmura Geralt, ses bras croisés sur sa poitrine, la voix plus grave que d'ordinaire. Qui est-elle exactement ?


Régis releva lentement les yeux vers lui, un sourire contenu flottant au coin de ses lèvres.


- Une explication s'impose, en effet... Mais je préfère attendre que les autres soient revenus. Ils méritent eux aussi de savoir à qui ils ont eu affaire.


Il désigna d'un léger mouvement du menton l'extérieur de la ruine, vers les bois où leurs compagnons s'étaient égarés à la recherche des chevaux.


- Ce sera plus... clair, avec tout le monde réuni.


Il se tut un instant. Ses yeux se levèrent vers le ciel, là où Kavka avait disparu, avalé par les premières lueurs de l'aube. Le silence retomba, comme suspendu entre les pierres noircies de la ruine. Puis, d'une voix presque absente, empreinte d'une mélancolie insondable, Régis ajouta :


- Écoute... Tu l'entends, Geralt ?


- Quoi ? répondit le Sorceleur. Ce n'est que le vent...


- Ce n'est pas le vent. C'est... le chant des choses perdues.


Geralt tourna lentement la tête, sans répondre. Autour d'eux, les pierres murmuraient encore. Le silence, lui, ne disait rien. Mais il pesait comme un adieu.




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