The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 52 : ...d'humus, de sang, de lilas et de groseille à maquereau

Par Auteur_sans_nom

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Le froid s'accrochait à leur peau comme une malédiction muette. Ce n'était pas celui du vent ni celui de la nuit, mais un froid plus ancien, plus intime, celui qui se loge dans les os, dans les souvenirs, et dans les silences trop lourds pour être rompus. Un froid qui n'avait rien de météorologique, mais tout de spectral.


Blaime ouvrait la marche. Sa silhouette reptilienne fendait l'air figé, ses écailles frémissant à la base de sa nuque comme des feuilles que le vent ne veut pas quitter. Son arc pendait dans son dos, inutile, oublié, comme si même son instinct de survie n'osait troubler la quiétude sinistre des lieux. Il ne parlait pas. Depuis la disparition de la femme encapuchonnée, aucun mot ne semblait mériter d'exister. Rien n'avait assez de poids pour affronter l'étrange vide laissé derrière elle.


Zehlen le suivait à quelques pas, la démarche tendue. Sa silhouette félinoïde avançait avec la prudence calculée d'un chasseur blessé, ses griffes effleurant à peine le sol, ses crocs encore sortis, non pas pour mordre, mais pour sentir. Il reniflait l'air à intervalles réguliers, comme si le moindre souffle pouvait dissimuler un piège. Mais même lui n'avait jamais connu un silence si absolu. Il ne l'aimait pas. Il le respectait.


En queue de file, Alric marchait à reculons du monde. Son épée pendait à sa main droite, la garde serrée jusqu'à en blanchir les jointures. Non pas par volonté de combattre, mais parce qu'il ne savait plus que faire d'autre. Sa respiration saccadée formait de petits nuages devant son visage, aussitôt dissipés par une brise inexistante. Il évitait de regarder les corps. Du moins, il essayait.


Ils avançaient entre les morts.


Les cadavres, encore tièdes pour certains, formaient une piste abjecte. Un sentier de chairs, de viscères et d'armures brisées. L'air y était si lourd de sang qu'on aurait dit qu'il pleuvait de l'intérieur. Chaque pas faisait craquer quelque chose sous leurs bottes : une côte disloquée, un os éclaté, parfois une dent qui roulait sur le sol comme une bille blanche. Et malgré le froid, des mouches commençaient déjà à bourdonner, attirées par la promesse d'un festin.

Alric chancela, porta une main à sa bouche. Il s'arrêta, se pencha légèrement, luttant contre les hauts-le-cœur.


- Je... je n'ai jamais vu ça... souffla-t-il enfin d'une voix étranglée, les yeux fixés sur un torse éventré d'où s'échappaient des intestins flasques.


Blaime s'immobilisa. Lentement, il tourna la tête vers le jeune homme, un éclat terne dans son regard reptilien.


- Personne n'a jamais vu ça, répondit-il.


Il ne le dit ni avec colère, ni avec crainte. C'était un fait. Brut. Comme on annonce la mort d'un roi. Ou la fin d'une ère.


Alric hocha la tête, plus pour lui-même que pour les autres.


- On aurait dit que la nuit elle-même les a dévorés, murmura-t-il, comme à demi-voix, comme s'il craignait qu'elle entende.


Zehlen, derrière lui, ne répondit pas. Il se contenta de grogner doucement, les yeux réduits à deux fentes brillantes. Il avait la gorge sèche. Ce n'était pas de la peur, pas seulement, mais un mélange plus insidieux, plus intime : quelque chose entre l'instinct de fuite et l'émerveillement morbide.


Ils atteignirent enfin l'endroit que Geralt leur avait désigné. Un monticule de cadavres plus dense, une masse compacte de chairs déformées et d'armures froissées. Blaime s'accroupit sans un mot. Il posa une griffe sur un casque cabossé et le repoussa d'un mouvement sec. Le visage qui apparut dessous était lacéré, réduit à un masque de boue, de sang et d'yeux figés dans la terreur.


- Mort, dit-il simplement, en se redressant. Sa voix n'était qu'un souffle. Un murmure d'acceptation.


Zehlen s'accroupit lentement, le souffle suspendu à ses narines frémissantes. Il renifla l'air, une, deux fois, chaque inspiration lourde de tension. Son regard doré balaya les cadavres puis, il s'immobilisa. Son dos se voûta davantage, ses griffes raclèrent le sol avec un crissement discret, et un grondement sourd monta dans sa gorge, guttural, instinctif.


- Là, souffla-t-il, à peine plus qu'un murmure. Ça... ça bouge.


Un frémissement, presque imperceptible, agita les entrailles du charnier. Des plaques d'acier heurtèrent faiblement les pierres, suivies d'un râle étouffé, comme un souffle cherchant désespérément à percer la masse des morts.

- Merde... on est repéré, chuchota une voix étranglée, saturée de panique.


- Ouais, répliqua une autre voix, plus ferme, plus agacée. C'était l'idée.


- Mais bordel, t'es complètement siphonné ou quoi ?! siffla la première voix, à deux doigts de l'hystérie. Pourquoi tu veux qu'ils nous trouvent ?!


- T'as une meilleure idée ? lança l'autre, de plus en plus excédé. J'ai pas l'intention de rester là-dessous jusqu'à ce qu'un rat me bouffe le cul.


- Allez, sortez de là ! Il n'y a plus de danger ! tenta de les rassurer Alric.


- Plus de danger ? ricana une voix, enterrée sous des couches de sang et d'os. Désolé de te contredire, mon grand, mais vu la tronche de tes deux copains, je préfère encore me faire boulotter les roubignoles par des campagnols plutôt que de sortir...


Zehlen leva les yeux au ciel avec un soupir audible, ses crocs claquant doucement dans un tic d'agacement.


- Les humains... soupira-t-il.


- Le prenez pas mal, hein ! Je dis ça sans mauvaise pensée, ajouta aussitôt la voix, presque sincèrement.


- Ferme-la, bon sang, et aide-moi à sortir de là ! gronda la seconde, exaspérée.


Blaime échangea un regard avec Zehlen. Un soupir. Une grimace. Puis tous deux se mirent à dégager les corps, écartant des bras brisés, des casques fendus, et des torses béants. L'air empestait la mort, mais la tâche avança vite.

Enfin, une touffe de cheveux collés par le sang émergea. Puis un visage barbouillé, blême et poisseux, se hissa lentement au-dessus du tas de cadavres.


- Un peu d'air frais... murmura Malwin en inspirant à pleins poumons, les paupières closes, comme s'il savourait un élixir sacré. Vous imaginez pas à quel point ça fait du bien...


Il resta un instant figé, penché en avant, les bras encore tremblants, dégoulinants de sang séché et de lambeaux de chair mêlés à des fibres d'uniforme. Le souffle court, il s'adossa à un rocher fendu, les yeux à demi clos, et poussa un long soupir rauque. Le masque de sang sur son visage s'écarta juste assez pour dévoiler les traits creusés de la fatigue et la crispation d'une terreur qui ne s'était pas encore dissipée.


- Allez, grogna-t-il en se redressant avec effort. Faut sortir l'autre abruti, maintenant...


- L'autre abruti t'emmerde, lança une voix étouffée depuis les entrailles du charnier. Et avec élégance, si tu permets.


Zehlen échangea un regard bref avec Blaime. Ce dernier haussa simplement un sourcil, sans commentaire. Ensemble, d'un geste coordonné, ils se remirent à l'ouvrage. Les mains fermes, les crocs dissimulés derrière une bouche serrée, Zehlen écarta une cuirasse enfoncée dans une position grotesque. Blaime, plus méthodique, dégagea un casque criblé d'impacts, suivi d'un bouclier fendu en deux. Une armure encore habitée, ou ce qu'il en restait, fut soulevée et rejetée dans un bruit sourd, gluant. Une botte solitaire roula jusqu'aux pieds d'Alric. Il pâlit et détourna le regard, l'estomac tordu.


- Attrape ma main, lança Malwin en se penchant vers la masse encore grouillante. On a élargi l'ouverture, tu vas devoir grimper un peu.


- C'est pas l'envie qui manque, maugréa Borne. Aide-moi bordel ! Enfonce tes bras dans l'tas et tire ! T'as déjà mis bas une vache ? C'est pareil, sauf que je suis mieux foutu et que je pèse moins cher en fourrage.


Un bras surgit soudain des entrailles du charnier, éclaboussé de noirceur, suivi d'un autre. Malwin recula d'un pas sous le choc. Borne s'extirpa lentement, centimètre par centimètre, comme un mort revenu à la vie, les grognements rauques et les jurons ponctuant chaque mouvement. Ses vêtements, réduits à l'état de loques, étaient trempés de fluides innommables. Quand son visage émergea enfin à la lumière blafarde, il ressemblait à une caricature grotesque d'homme vivant : livide, bouffi, les yeux fous, les cheveux plaqués contre son front par la sueur et le sang. Et pourtant, il souriait.


- Ah... la lumière du jour... ou de la lune, peu importe, souffla-t-il en posant un genou au sol. Même vous deux, ajouta-t-il en jetant un regard à Blaime et Zehlen, me paraissez beaux après cette séance de natation intestinale.

- Ta gueule, Borne, gronda Malwin sans même le regarder.


- Tu pues la boucherie, constata Blaime d'un ton détaché, en lui tendant une main.


- Si je pue, c'est qu'j'suis en vie. J'prends ça comme une victoire personnelle, répondit Borne en acceptant l'aide, tout en grimaçant lorsqu'il se redressa.


Une fois debout, il tenta de s'épousseter, mais renonça aussitôt. Ses bras retombèrent mollement, dégoulinants de sang, de bile et de choses non identifiables. Son odeur était celle de la guerre : une alchimie nauséabonde de peur, de tripes et de résignation.


- Merci pour le sauvetage, les gars, lâcha-t-il, un sourire paresseux aux lèvres. Et merci de ne pas m'avoir étripé sur-le-champ. Même si, pour être franc, j'étais prêt à prendre le risque.


Zehlen le fixa longuement, les paupières mi-closes, une tension palpable dans la mâchoire.


- Tu devrais peut-être éviter d'insulter les gens qui te vienne en aide...


- Ouais, j'avoue, dit Borne en haussant les épaules. C'est les nerfs. Et les boyaux. Mais j'vous présente mes plus plates excuses, messieurs les beaux gosses. C'est l'émotion. Vraiment. Puis bon, ajouta-t-il en désignant d'un geste vague la plaine souillée, faut reconnaître que votre Sorceleur, là... il s'est un peu lâché.


Un frisson glacé traversa Alric, mordant sa nuque comme une lame invisible.


- C'est pas nous, murmura-t-il. C'est pas nous qui avons fait ça...


Le silence qui s'ensuivit fut lourd, poisseux, si dense qu'il paraissait coller à la peau, comme le sang séché sur leurs vêtements. Même Borne, d'ordinaire incapable de se taire plus d'un souffle, resta muet. Autour d'eux, le champ de morts semblait s'étirer à l'infini, une mer figée dans une éternité de souffrance.


Puis, plus bas, plus grave, Malwin ajouta :


- Ce que j'ai vu... ce que j'ai senti... c'est pas humain. Même l'enfer serait plus propre que ça.


Tous gardaient les yeux baissés, incapables de soutenir plus longtemps la vision du charnier qui les encerclait. Zehlen fixait ses pieds, les griffes légèrement enfoncées dans la terre humide, les épaules contractées comme si le poids des morts s'y était accroché. Blaime, silencieux, nettoyait mécaniquement ses mains sur un pan de sa tunique déchirée, sans parvenir à effacer ni la saleté, ni la sensation d'avoir assisté à quelque chose qui n'aurait jamais dû exister. Alric, lui, serrait son médaillon dans sa paume, les doigts blanchis par la pression, cherchant un ancrage dans le réel.


Puis, comme pour briser la chape de plomb, une voix s'éleva. Râpeuse. Fatiguée. Et résolument insolente.


- Ce qui est sûr, dit Borne en hochant lentement la tête, ses yeux plantés dans l'amas de cadavres, c'est qu'il n'y a pas assez d'alcool et de thérapie dans le monde pour annuler ça...


Le ton était volontairement léger, presque moqueur, mais aucun sourire ne suivit. Personne ne rit. Même lui n'essayait pas vraiment de détendre l'atmosphère. C'était juste une réaction. Un réflexe d'homme trop cassé pour savoir se taire.


Malwin soupira tandis que Blaime levait la tête, ses pupilles fendues captant la lumière froide de la lune. Il huma l'air brièvement, les narines frémissantes.


- Le vent tourne, souffla-t-il. Il va falloir bouger. Vite.


- Les chevaux, murmura Zehlen. On doit les retrouver.


Sans un mot de plus, ils se mirent en marche. Leurs pas, d'abord lourds et hésitants, reprirent un semblant de rythme. Ils marchaient en file, évitant les restes éparpillés, enjambant les armures vides et les glaives plantés dans la boue comme des croix. À chaque pas, la boue collait un peu plus à leurs bottes, comme si la terre elle-même voulait les retenir.


Après quelques minutes de marche, le champ de bataille s'effaça lentement derrière eux, englouti par les replis nocturnes d'une forêt clairsemée. Les arbres, silhouettes figées dans un monde suspendu, dressaient leurs branches noueuses comme autant de bras tordus, pétris de silence. Chaque tronc semblait murmurer des souvenirs anciens, des prières formulées trop tard. Un hibou hulula quelque part au-dessus des frondaisons, et son cri solitaire ricocha contre les feuillages avant de mourir dans un frémissement d'ombre.


Blaime ouvrait la marche. Sa silhouette souple glissait entre les hautes herbes et les fougères lourdes de rosée, telle une ombre vive au sang froid. Chaque pas était mesuré, chaque souffle contrôlé. Il flairait l'air avec prudence, les narines tremblantes, les écailles de sa nuque encore hérissées par la tension du combat. Zehlen fermait la marche, ses pas feutrés mais tendus. Il levait régulièrement les yeux vers les frondaisons, comme si quelque chose, quelque part, continuait de les observer depuis l'obscurité mouvante.


- Là, dit-il soudain en pointant du doigt une silhouette dans la pénombre.


Son bras se tendit vers une tache sombre entre deux blocs de roche recouverts de mousse. Un mouvement, à peine perceptible, attira leur regard. En s'approchant à pas lents, les contours familiers se dessinèrent : les chevaux. Tous les chevaux. Rassemblés en un petit cercle, calmes, leurs flancs encore frémissants, les naseaux soufflant une buée blanche sous l'air nocturne. Ils ne hennissaient pas. Ils attendaient.


Un d'eux tourna la tête à l'approche d'Alric et émit un petit souffle, presque un soupir. Il leva la crinière comme pour mieux le reconnaître.


- Tous ensemble... murmura Blaime, les yeux plissés. Ils auraient dû se disperser dans les bois. C'est pas logique.


Zehlen s'avança à son tour. Il approcha la main d'un grand destrier au poil clair. L'animal ne bougea pas. Il resta figé, comme envoûté, paisible.


- Ils ont été guidés, dit-il à voix basse. Par quelqu'un.


Alric approcha lui aussi, plus lentement. Sa main se posa sur le flanc chaud de sa monture, mais son regard balayait déjà les ombres environnantes.


- Mira ? souffla-t-il, sans vraiment savoir s'il parlait à lui-même ou à elle.


Non loin de là, dissimulée dans la lisière, Mira observait. Sa cape tirée sur elle, son souffle retenu. Le cœur battant, sans peur, mais avec ce calme tendu qu'on apprend dans les bois : celui qui précède toujours l'instant décisif. Elle les avait vus arriver. Un par un, les chevaux, affolés, perdus, elle les avait rattrapés, apaisés, ramenés ici. Ses yeux sombres se posèrent sur Alric, il ne la voyait pas. Elle hésita, un instant encore. Puis elle fit deux pas en avant, leva le pied, et...


- Aïe ! s'écria Alric en sursautant, une main plaquée contre son tibia. C'était quoi ça ?


Mira réapparut devant lui comme un fantôme qui aurait oublié de prévenir de son retour. Elle rabattit distraitement sa capuche, ses mèches humides collées à son front. Son expression mêlait le reproche à l'ironie.

Elle haussa les épaules, comme pour s'excuser, puis, de sa voix douce :


- J'ai vu les chevaux s'éparpiller, j'ai fait de mon mieux pour les rassembler... Je ne voulais pas rester les bras croisés.


Blaime la fixa quelques secondes, son regard luisant dans la pénombre. Puis, d'un geste mesuré, il inclina lentement la tête devant cette petite fille qui semblait déjà avoir bien grandit...

Zehlen, lui, hocha simplement le menton. Pas un mot. Juste ce respect muet, qui valait parfois plus que des phrases.


- Tu nous as sauvés d'une belle galère, Mira, dit finalement Alric en se frottant encore la jambe, mi-douloureux, mi-souriant. Et puis... t'as un sacré coup de pied.


- J'ai visé doucement, répliqua-t-elle, un coin de sa bouche se relevant à peine.


Un bref rire, presque timide, passa entre eux. La tension commençait à se dissiper, lentement. Comme une brume chassée par le matin.


- On est au complet, dit Blaime en regardant les uns après les autres. Cette fois, pour de bon.


Ils ne répondirent pas. Mais chacun sentit ce que ces mots signifiaient. Il y avait eu un avant. Il y aurait un après. Mais à cet instant précis, ils étaient tous là. Vivants. Debout.


Ils se rapprochèrent de leurs montures. Vérifièrent les sangles. Ajustèrent les brides. Des gestes mécaniques, mais nécessaires. La routine revenait. Et avec elle, une forme de calme. Pas de sérénité, pas encore, mais d'équilibre retrouvé.


Alors qu'ils s'apprêtaient à repartir, une brise se leva, discrète, presque timide. Elle glissa entre les branches, souleva les feuilles mortes et apporta avec elle un parfum fugace, presque impossible à identifier pour des narines humaines. Pour un Vran, par contre, l'odeur était très reconnaissable, un mélange d'humus, de sang avec une pointe de lilas et... de groseille à maquereau.




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