The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 53 : Ce que l'on regarde finit par nous regarder en retour

Par Auteur_sans_nom

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Le vent s'était levé sur l'île de Thanedd, mais ce n'était pas un de ces vents puissants capables de faire craquer les mâts, ni un vent de tempête qui s'engouffre dans les gorges pour hurler aux cieux. Non. Celui-ci était plus discret. Un souffle ténu, presque honteux, glissant sur les vieilles pierres d'Aretuza comme un souvenir qu'on n'a pas le droit d'exprimer à voix haute. Il effleurait les vitraux, longeait les couloirs, cherchait les fissures dans les murs et dans les cœurs. Comme s'il écoutait, lui aussi, à pas feutrés, les secrets qu'on n'avait jamais osé confesser à voix haute.


Dans une salle circulaire, recluse au cœur de l'aile la plus ancienne de l'école, Triss Merigold tournait lentement les pages d'un grimoire au cuir racorni, le regard fixe, la lanterne suspendue au-dessus d'elle jetant des ombres dansantes sur ses pommettes tendues. La lumière vacillait, diffractée par la chaîne d'argent noir qui la retenait, et semblait elle aussi hésiter à pénétrer ces lieux. Les mots sur la page, griffonnés dans une calligraphie tremblée, fuyaient l'œil. Comme si l'encre elle-même refusait d'être lue.


Autour d'elle, les Archives Profondes s'étendaient comme les restes d'une cathédrale engloutie. Des piliers de pierre nue, veinés d'argent, soutenaient un plafond si haut qu'on aurait dit qu'il s'ouvrait sur un abîme vertical. Le silence y était total, pesant, comme si chaque livre retenait son souffle. Des bibliothèques anciennes, sculptées dans le bois de bruyère, ployaient sous le poids de traités oubliés, de rouleaux rongés par l'air salin, de grimoires que plus personne n'osait ouvrir. Des œuvres classées comme inexploitables après le Schisme. On avait relégué ici ce que l'Histoire elle-même avait tenté d'effacer. Ou plutôt, ce qu'elle n'avait pas réussi à faire disparaître.


- Tu crois vraiment que c'est ici que tu vas trouver ta réponse ?


La voix de Keira Metz résonna, douce et sèche à la fois, depuis l'embrasure. Elle s'y tenait appuyée, bras croisés, l'œil mi-clos. Une moue d'ironie sur les lèvres, mais une lueur d'inquiétude réelle derrière le masque.

Triss ne répondit pas. Elle passait ses doigts sur le papier comme on caresse une peau fiévreuse. Elle cherchait un mot, un indice. Et elle avait trouvé un nom.


- Il y a un nom qui revient, dit-elle à mi-voix. Pas dans les titres. Dans les marges...


Keira leva un sourcil.


- Le nom du corbeau ? Ou celui du dément ayant consigné tous ces foutus symboles qu'on ne comprendra jamais ?


Triss ne releva pas. Elle tenait dans ses mains un manuscrit relié à la hâte, usé, effrangé. Une relique. Le journal, ou l'obsession, d'une certaine Arianna Faleni, autrefois archiviste d'Aretuza. Morte peu avant le Schisme. Officiellement d'épuisement. Officieusement... disparue de la mémoire collective.


Ce manuscrit n'était pas un journal intime. C'était une enquête. Un croisement minutieux entre les anomalies magiques du Continent, des stèles anciennes, et les récits brisés de mages disparus. Un puzzle dont les pièces semblaient griffonnées à la hâte, presque dans l'urgence. Comme si Arianna avait eu peur de ne pas finir à temps. Certains fragments s'étaient désagrégés sous ses doigts. D'autres, à peine lisibles, vibraient d'un souffle ancien. Mais un fil rouge, ténu et obsédant, revenait. Une silhouette sans visage, un nom sans forme, un écho dissimulé dans les marges.


Triss lut à voix basse :


- « J'ai retrouvé sa trace dans les écrits fragmentaires d'un ancien cercle de sorciers du Nord. Ceux qui étudiaient les discontinuités du monde. Ils parlaient d'un être sans nom, sans visage. Toujours en marge, jamais vraiment visible. Mais là, toujours là. Dans les reflets. Dans les silences entre deux pensées. »


Keira haussa un sourcil. Triss poursuivit, la voix plus tendue :


- « À chaque mention, revenait l'image d'un oiseau noir. Un choucas. Aux yeux rouges. Capable de langage. Porteur de présages. Certains le disaient messager. D'autres, voyaient en lui un esprit errant, doué de mémoire, mais sans pitié... Tous s'accordaient sur un point : il apparaissait lorsque l'ordre vacillait. »


Elle déglutit. Une sueur glacée traça une ligne entre ses omoplates tandis qu'elle poursuivait sa lecture.


- « Ce que l'on regarde finit par nous regarder en retour ».


Un silence tomba. Un silence qui ne semblait pas venir seulement des Archives, mais du monde lui-même.


Keira finit par briser la tension, son ton volontairement désinvolte :


- Poétique. Assez pour en faire une chanson de taverne. Mais Triss... ce sont les divagations d'une femme au bord de la rupture mentale...


Triss referma le manuscrit, lentement, comme si elle refermait un tombeau.


- Ou les conclusions d'une étude que personne n'a voulu entendre.


- Tu veux croire que toute cette histoire est réelle ? Un esprit, un oracle, une conscience venue d'ailleurs pour nous prévenir ?


Triss ne répondit pas, elle pensait à Kavka, cet oiseau que Yennefer leur avait décrit, à cet être qu'elle avait elle-même brièvement croisé. À sa façon de n'être jamais là quand on l'appelait. Mais toujours juste après. Ou juste avant. À ses silences, plus lourds que mille avertissements. Et surtout, à son regard. Comme s'il attendait. Non pas pour agir... mais pour voir.


- Je l'ai vu, murmura-t-elle. L'autre jour, dans la verrière après la réunion. Pas lui. Son reflet. Et j'ai cru entendre... quelque chose. Comme un souffle. Un murmure sans mots.


Elle se leva, chancelante. Son regard glissa vers un pan de mur effondré, presque oublié dans un angle de la salle.


« Aen henien, aen rhenin naenne », répéta-t-elle à mi-voix. « Ce que l'on regarde finit par nous regarder en retour ».


Keira s'approcha enfin, dubitative. Elle lança un regard inquiet à Triss, puis au manuscrit, puis au mur.


- Je t'aime bien, Merigold... mais on a brûlé des gens pour moins que ce que tu fais là. Et certains d'entre eux étaient moins nombreux dans leur tête.


Mais Triss n'écoutait déjà plus. Le vers s'était imprimé dans son esprit. Une incantation. Un présage. « Ce que l'on regarde finit par nous regarder en retour »


Elle avait voulu croire que Kavka était là pour les protéger. Mais peut-être... était-il simplement là pour observer. Observer comment ils échoueraient.


La lanterne vacilla. Une seule fois. Et dans le reflet noir d'un vase ancien, Triss crut voir une aile se replier, lentement, dans le silence.






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