Ils revinrent comme on revient d'un autre monde. Chaque mouvement semblait demander plus d'effort qu'il n'en valait la peine, comme si la gravité elle-même s'était faite complice du carnage. Le vent s'était tu. Ou peut-être avait-il simplement choisi de les ignorer, comme on détourne les yeux d'un spectacle trop cruel. Seul persistait ce bruit obscène, poisseux, de leurs bottes ventousées à la boue spongieuse. Une boue saturée de sang, de viscères et de larmes mêlées. Un bruit de marécage hanté, qui marquait leur retour à travers le champ de bataille comme on remonte un cauchemar à rebours, sans être certain que l'éveil est encore possible.
Geralt les attendait à l'entrée de la ruine.
Droit comme une stèle, il se tenait immobile, enveloppé d'un halo de brume basse, semblable à un souffle retenu par la terre elle-même. Il ne bougeait pas. À ses côtés, Régis semblait redressé, restauré. Sa silhouette retrouvait peu à peu cette noblesse naturelle, effacée plus tôt par la douleur. Son teint restait livide, mais serein, comme si la mort, lassée de lui courir après, l'avait enfin laissé tranquille. Yennefer se tenait légèrement en retrait, les bras croisés, le regard tourné vers l'obscurité. Il y avait dans sa posture une tension maîtrisée, l'instinct d'une femme habituée à lire l'avenir dans les plis d'un silence.
Geralt avait senti leur retour bien avant qu'ils ne sortent des ténèbres. Il avait perçu le rythme hésitant de leurs battements de cœur, le crissement lointain de cuir mouillé et d'armure disjointe, avant même de voir poindre les lueurs vacillantes de leurs lanternes. Pourtant, il n'avait pas bougé. Il attendait. Les bras croisés, les pieds plantés dans les dalles disjointes, il fixait l'obscurité, les mâchoires serrées. Voir ne suffisait pas. Il lui fallait compter. Un par un.
Ils surgirent enfin de l'ombre. Zehlen ouvrait la marche, toujours tendu, les crocs dissimulés mais les oreilles en alerte, comme s'il s'attendait à une dernière embuscade. Derrière lui, Blaime avançait lentement, les épaules basses, son arc glissé dans son dos tel un souvenir trop lourd à porter. Puis vinrent Borne et Malwin, couverts de crasse et de sang, chancelants, mais debout. Ils murmuraient quelques mots, sans vraiment se parler. Comme si leur langue n'était plus faite pour ce monde-ci.
Enfin, Geralt les vit. Alric. Et Mira. Le jeune homme marchait à petits pas mal assurés, la main serrée autour de celle de la petite fille, comme s'il s'y raccrochait pour ne pas glisser dans l'abîme. Mira, à ses côtés, gardait la tête haute. Il y avait dans son regard une lucidité calme, une forme de défi muet adressé à la nuit elle-même. Elle ne semblait pas avoir peur. Elle revenait, sans éclat, sans mot, mais avec une présence qui parlait à sa place, comme si elle avait grandi et mûrit de plusieurs années en quelques heures.
Geralt ne dit rien. Mais ses yeux, ces yeux de fauve à l'éclat d'ambre, s'attardèrent un instant sur leurs doigts entrelacés. Et, dans ce regard dur, une chose rare passa. Quelque chose de discret, presque imperceptible. Un souvenir d'un autre temps où sa main, à lui aussi, avait contenu toute l'innocence d'une enfant... Il ne sourit pas, ne bougea pas, mais pour ceux qui savaient regarder, cela suffisait. Yennefer, elle, le vit. Elle connaissait chaque fissure du masque du Sorceleur. Et dans la manière dont ses épaules se relâchèrent à peine, dont son souffle se fit plus profond, elle comprit. Elle suivit son regard, observa Mira, puis Alric. Et quelque chose en elle, une tension ancienne, se desserra d'un cran. Rien de visible. Rien qu'un battement plus doux au fond du coeur.
Lorsqu'ils pénétrèrent un à un dans la vieille ruine, le bois gémit sous leurs pas. La porte grinça comme un souvenir trop longtemps oublié. À l'intérieur, l'air tiède, nourri par le feu que Yennefer avait rallumé, leur offrit un premier accueil. Une odeur familière : résine, cuir, sueur séchée, et sang. Un parfum d'après-bataille, lourd, mais étrangement rassurant. Il disait : "Il n'y a plus de danger".
Les ombres dansaient sur les murs effondrés, et la chaleur commença à se répandre, doucement, comme un soupir de soulagement.
Blaime et Zehlen s'éloignèrent un peu, prenant position non loin de l'entrée. Leurs regards balayaient l'extérieur par réflexe. Ils ne parlaient pas. Mais on sentait leur présence. Solide. Vigilante. Inébranlable.
Borne s'effondra près du feu, les bras écartés comme un pantin brisé.
- Les taches marron sur mon pantalon, annonça-t-il d'une voix grave et solennelle, c'est pas de la boue. C'est du caca. Mais j'ai une excellente excuse pour avoir chié dans mes brailles.
Malwin grogna, sans se retourner.
- On est en train de mourir de froid, on pue la mort, et tout ce que t'as trouvé à faire, c'est une blague de merde... littéralement.
- C'est ma façon de survivre, mon gars. Le rire est une armure. Bon, une armure un peu fendue, et manifestement souillée, mais une armure quand même. Au fait, ravi de te revoir Sorceleur, dit-il d'un hochement de tête en direction de Geralt.
- J'aimerais me changer, lâcha Malwin en grimaçant. J'ai du sang jusque dans les bottes, et probablement un rein qui traîne dans ma capuche.
- Moi, si j'enlève mon pantalon, je crains deux choses, enchaîna Borne. Un, que la très très jolie jeune femme ici présente s'évanouisse d'émotion. Deux, que la gamine soit traumatisée à vie. Et franchement, je suis pas prêt à gérer l'un ou l'autre.
Il y eut un silence. Puis un regard. Celui de Geralt. Lent. Glacial. Lourd comme un couperet.
- Ouais. Non. OK. Mauvais timing... s'étrangla Borne dans un rire nerveux.
D'un simple geste, Yennefer leva la main. Une lueur pâle, presque liquide, s'écoula de ses doigts comme une onde tiède, silencieuse. En un souffle, les vêtements de Malwin et Borne se purifièrent, retrouvant leur forme initiale, secs, intacts, et subtilement imprégnés d'un parfum d'armoise et de pin, comme si la forêt elle-même avait voulu les accueillir de nouveau.
- Je déteste la magie... mais là je me dois de te remercier, souffla Malwin en s'affaissant contre un coussin, les épaules enfin relâchées.
- Je t'aime, Sorcière. Vraiment, ajouta Borne d'un ton solennel, la main sur le cœur.
La magicienne l'ignora avec tout le raffinement d'une impératrice lassée. Son regard glissa vers Régis, s'y arrêta une seconde, appuyé, clair : c'était à lui de parler, maintenant.
Le vampire comprit aussitôt. Il inspira profondément, le feu dansant dans ses yeux ambrés, dessinant sur ses traits une gravité ancienne, presque sacrée.
- Ce que je vais vous révéler est fragmentaire... mais c'est tout ce que je peux affirmer sans trahir la vérité, commença-t-il, de sa voix douce et calme.
- Cette femme... Celle qui m'a sauvé. Celle qui, d'une certaine manière, nous a tous sauvés. Ce n'est pas une simple créature. Pas même un vampire supérieur au sens où vous l'entendez. Elle appartient à quelque chose de bien plus ancien. Elle est un mythe.
Il s'interrompit brièvement. Le crépitement du feu sembla s'intensifier dans le silence, comme si lui aussi attendait la suite.
- Avant de vous en dire plus sur elle, laissez-moi vous donner un peu de contexte.
Régis croisa lentement les mains, et son regard se fit plus lointain, plus introspectif.
- Chez les vampires, il existe plusieurs lignées, plusieurs tribus, toutes issues de la Conjonction des Sphères. La plus connue est celle des Gharasham, celle à laquelle j'appartiens moi-même. Nous sommes ceux qui ont choisi de rester sur le Continent. Ce sont les Gharasham que vous croisez, parfois, dans les ténèbres ou vos cauchemars.
Il marqua une courte pause, les yeux posés sur les flammes.
- Mais il y en a d'autres. Deux autres, en vérité. Les Ammurun, et les Tdet. Les premiers ont pris la mer, vers l'ouest, bien au-delà des cartes connues. Les seconds ont, quant à eux, franchi les Montagnes Bleues, vers l'est, là où même les elfes se perdent. Depuis des siècles, nul ne sait ce qu'ils sont devenus.
Geralt, adossé à un montant de bois, fronça légèrement les sourcils.
- Et je suppose que celle que nous avons croisée appartient à l'une de ces tribus disparues ?
- En effet, répondit Régis, ses pupilles s'attardant une seconde sur celles du Sorceleur. Si mon intuition est juste, et sans mauvaise modestie, elle l'est toujours, alors elle est celle qu'on nomme la Mère des Tdet. La Doyenne des Silencieux.
Un frisson traversa la pièce, discret mais inévitable. Même Yennefer se redressa légèrement, le dos plus droit, l'attention suspendue.
- Des murmures, des fragments de récits courent depuis la nuit des temps à propos d'elle. Mais aucun de nous, pas même les plus anciens, n'avait jamais croisé sa route. Jusqu'à cette nuit.
Il se tourna légèrement vers Geralt, un éclat pensif dans les yeux.
- Tu te souviens du Doyen, Geralt ? Celui que nous avions consulté lorsque nous cherchions Dettlaff ?
Le Sorceleur acquiesça lentement, le visage figé.
- Le Doyen des Invisibles... Comment l'oublier ?
- Lui aussi appartient à ces sphères reculées de notre monde. Il vit entre les frontières, dans les interstices que la réalité oublie. Même les siens le redoutent. Te rappelles-tu ce que tu as ressenti face à lui ?
Geralt ne détourna pas les yeux.
- De la peur, dit-il. Simplement de la peur.
Régis hocha lentement la tête, son expression grave.
- Si ce souvenir t'habite encore, Geralt... alors imagine ce qu'il en est d'elle. De celle que même le Doyen n'oserait nommer. Elle est bien plus ancienne encore que lui, plus distante aussi. Elle fait partie de ces êtres dont on murmure les noms dans des langues mortes que même les vampires n'osent plus invoquer. Jusqu'à aujourd'hui... je n'étais même pas sûr qu'elle existait.
Alric leva lentement la tête. Sa voix, quand elle s'éleva, n'était qu'un murmure rauque, comme s'il craignait de briser quelque chose de sacré.
- Je l'ai vue... bien avant tout ça. Je t'en avais parlé, Geralt. Dans l'auberge de Hautbreuil.
Geralt acquiesça d'un signe de tête, les éléments commençant à s'assembler lentement au fur et à mesure des révélations.
- Elle était là, juste un instant, poursuivit Alric. Elle n'a pas parlé, mais... son regard...
Le jeune homme fixait les flammes, comme s'il les voyait danser dans ses souvenirs.
- ...je m'en souviens encore. C'était elle. J'en suis sûr.
Régis l'observa longuement, sans rien dire, puis hocha lentement la tête.
- Il semblerait qu'elle était déjà là bien avant que nous ne comprenions l'ampleur de ce qui se préparait, confirma le vampire de sa voix calme. Il baissa légèrement les yeux, puis posa une main pâle sur sa poitrine.
Mira qui, jusque-là était restée silencieuse, serra légèrement la main d'Alric. Elle releva la tête, ses yeux sombres ancrés dans ceux de Régis dans lesquels le vampire put y lire cette certitude tranquille, presque sacrée que seuls possèdent les enfants qui ont vu ce que les adultes refusent de croire.
- Cette cape que je porte... Lindëinel. C'est elle qui me l'a donné lorsqu'Alric et Geralt m'ont reconduite chez ma tante, à Frischelac.
- Ce que tu dis confirme l'hypothèse que je gardais pour moi, Mira, reprit Régis d'un ton grave. Geralt, tu comprends à présent pourquoi je ne pouvais t'en parler plus tôt. J'étais convaincu que seule une entité de l'ordre des Doyens aurait pu posséder un tel objet... mais les chances que ce soit réellement le cas me semblait si faibles qu'elles frôlaient l'impossible.
Le Sorceleur acquiesça. Il aurait aimé que son ami s'ouvre davantage à lui lors de leur conversation dans la grotte. Mais il ne pouvait qu'admettre que l'hypothèse était hasardeuse, trop précaire pour être formulée plus tôt. Il comprenait le choix de son ami. Puis, il redressa légèrement le menton, comme si une pensée longtemps contenue venait enfin réclamer son dû.
- Moi-même, je ne l'ai jamais vue, dit-il enfin. Pas directement. Mais...
Son regard se perdit un instant dans les flammes.
- Lorsque j'ai affronté le Leshen, au sud du manoir Reardon... Il aurait dû me tuer. Il en avait la force, la ruse, l'environnement. Et pourtant... au cœur du combat, quelque chose a changé. Il a été vaincu. En un souffle.
Il releva les yeux vers Régis, son ton grave.
- Je n'ai jamais su ce qui s'était passé, mais rien n'aurait pu anéantir un Leshen aussi ancien si ce n'est un être telle que cette Doyenne.
Régis l'observa longuement, puis acquiesça avec lenteur.
- Ce n'était pas un hasard.
Il marqua une pause, ses yeux glissant sur le reste du groupe.
- Voilà une preuve supplémentaire qu'elle savait ce qui se tramait bien avant que nous ne le comprenions nous-mêmes, dit le vampire après une courte pause. Et si elle a choisi de rompre le silence... si elle est intervenue...
Yennefer fronça les sourcils, son regard se durcit.
- C'est que l'effondrement a déjà commencé.
Régis releva les yeux vers le groupe, et cette fois, dans sa voix, il y avait autre chose. Une inquiétude qui n'appartenait pas à ce monde.
- Il semblerait que les règles aient changé, en effet.
- Alors il va falloir changer les règles, nous aussi, dit Geralt, le regard fixé dans les flammes, chaque mot sculpté par une volonté sans faille.
Personne ne répondit. Mais dans le silence qui suivit, à présent que la voix des Silencieux s'élevait, chacun sentit, sans besoin de mots, que le monde venait de basculer un peu plus près du vide.