The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 55 : Poussière et cendres redevinrent ce qu'elles avaient toujours été

Par Auteur_sans_nom

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Le feu crépitait au cœur du campement, dessinant sur les visages fatigués des ombres instables et dorées. Un peu de chaleur pour tromper le froid, un peu de lumière pour éloigner ce qui rôdait encore dans les ténèbres de leurs pensées. Autour des flammes, les membres du groupe s'étaient installés en cercle, sans parole, sans regard, chacun trouvant une place comme on trouve un refuge. Personne ne semblait vouloir briser le silence, et pourtant, celui-ci n'avait rien d'apaisé. Il était lourd, saturé de fatigue, d'inquiétude contenue, de pensées qui tournaient en boucle dans l'esprit de chacun. Ce n'était pas une lassitude physique, bien qu'elle fût présente aussi. C'était autre chose. Une sorte d'usure intérieure, de tension non exprimée, accumulée comme un venin lent. Une fatigue de l'âme, et du monde.


Il n'y avait pas eu le temps de penser. Pas vraiment. Les événements s'étaient enchaînés sans relâche, chaque nouveau souffle apportant son lot de déséquilibre, de violence, d'inconnu. Et maintenant que le tumulte s'était provisoirement calmé, il ne restait que ce vide... et ce battement sourd dans les tempes, ce murmure intérieur qu'aucun d'eux n'aurait su formuler. Certains avaient les mains jointes, d'autres les bras croisés, mais tous, à leur manière, ruminaient cette impression aussi floue qu'une sensation de glissement, d'avoir été entraînés trop loin, trop vite, au bord de quelque chose qu'ils ne comprenaient pas entièrement. Et au fond de cette tension muette, elle planait encore. La Doyenne. Son regard, sa voix, sa présence. L'aura d'une silhouette qui ressemblait à présent à un souvenir ancien que personne n'avait réellement vécu. Elle avait laissé une empreinte dans leurs esprits, une fissure sourde et persistante que le feu n'effaçait pas. Peut-être qu'ils espéraient qu'en ne parlant pas, ça finirait par s'estomper. Mais aucun d'eux n'y croyait vraiment.


Le feu craqua dans un petit souffle sec, brisant le silence comme une remarque déplacée dans un deuil. Personne ne réagit. Les minutes s'étiraient, lentes, pesantes. Une tension latente flottait dans l'air, presque palpable, comme si les mots non dits prenaient forme entre les pierres.


Puis Yennefer se redressa légèrement. Ses bras étaient croisés, mais son regard, lui, cherchait des réponses.


- Et donc ? souffla-t-elle, en redressant le menton. Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?


Elle n'attendait pas une réponse immédiate, mais l'absence totale de réaction raviva en elle une pointe d'agacement. Elle regarda tour à tour les visages qui l'entouraient, éclairés par la danse vacillante des flammes, et son regard s'ancra un instant plus longtemps sur celui de Geralt, immobile.


- Non, parce que si c'est ça, votre stratégie... rester là à contempler les braises au milieu d'un charnier lui-même au milieu de nulle part... alors autant que je retourne à Aretuza.


Elle marqua une pause, croisa les bras, inspira doucement comme pour contenir une colère plus vaste que les mots.


- Ce que j'ai vu à Foam ? Ce village n'a pas été attaqué, il a été anéanti. On ne parle pas ici d'un spectre ou d'un fiellon. On parle d'une chose qui raye des existences entières sans même se montrer.


Son ton était monté sans qu'elle ne s'en rende compte. Elle marqua une pause, inspira lentement, comme si elle tentait de garder le contrôle sur quelque chose de plus vaste.


- Il faut l'arrêter, ajouta-t-elle plus calmement, mais non moins fermement.


Geralt releva lentement les yeux vers elle. Son visage était fermé, mais son regard, lui, trahissait une fatigue profonde. Il ne laissa paraître ni hostilité ni accord.


- Ce n'est pas si simple, Yen.


Elle haussa les sourcils, incrédule.


- C'est très simple, au contraire. Un monstre menace l'humanité...


- Ainsi que bien d'autres peuples... glissa Blaime dans sa barbe.


- ... et il se trouve que tu es sorceleur, Geralt, poursuivit-elle. Au cas où tu l'aurais oublié, ton travail, c'est de combattre les monstres.


Le Sorceleur baissa les yeux, fit glisser un doigt dans la poussière, comme pour en dessiner un cercle invisible.


- Je n'oublie rien, Yen. Bien sûr que nous irons à sa rencontre, mais avant ça, il y a des décisions à prendre. Et la première concerne Kavka.


Le nom tomba comme un couperet et un frémissement parcourut l'assemblée. Yennefer baissa les yeux, pensive, tandis qu'Alric, les bras enroulés autour de ses genoux, redressa la tête.


Geralt reprit, le ton plus grave :


- Il sait tout. Sur nous. Sur ce monde. Sur ce qui est déjà arrivé et, vraisemblablement, sur ce qui arrivera. Il apparaît toujours au bon moment, il évite les pièges avant même qu'on les soupçonne, mais il ne dit jamais rien de clair. Tout ceci est un jeu, pour lui. Et je déteste qu'on joue avec ma vie.


- Je ne te contredirais pas, répondit Yennefer, d'une voix plus calme. Il ne m'inspire pas plus confiance qu'à toi, mais il m'a sauvée. Il m'a tendu la main quand j'étais au bord du gouffre. Peut-être par intérêt. Peut-être pas. Quoi qu'il en soit, je lui dois ma vie.


Un silence s'installa à nouveau. Puis ce fut Alric qui, avec une douceur désarmante, brisa cette fois l'hésitation générale.


- Vous êtes durs avec lui, intervint Alric, les bras entourant ses genoux.


Il avait parlé doucement, mais sa voix portait une sincérité désarmante.


- Je sais que je n'ai pas votre expérience... Avant de vous rencontrer, il ne m'était jamais rien arrivé d'important. Rien que quelqu'un puisse retenir. J'étais invisible. Insignifiant. Et pourtant, Kavka ne m'a jamais laissé tomber.

Il releva les yeux, et dans sa voix, une émotion sincère, nue, transparaissait.


- À Strept, il m'a sauvé. Plus d'une fois...


- Sans lui, tu ne serais jamais allé à Strept, Alric, précisa le Sorceleur. Cela permet de relativiser...


- Et Mira ? poursuivit Alric en jetant un regard vers l'endroit où la petite était assise, enveloppée dans sa cape magique. Sans lui, jamais nous ne l'aurions trouvée. C'est lui qui nous a écartés de notre route, lui qui a posé les bonnes pierres pour qu'on la rencontre. Ce n'est pas un hasard, sans cela...


Geralt secoua lentement la tête, le regard voilé.


- Peut-être, maugréa le Sorceleur. Mais encore une fois, pourquoi ne pas nous l'avoir dit ?Pourquoi toujours nous manipuler à demi-mots ? Pourquoi faire de nous des pions quand il prétend être un allié ?


- Je l'ignore, répondit Alric. Il a sa façon de s'exprimer, comme tu as la tienne et comme j'ai la mienne. Quoi qu'il en soit, ce jour-là il l'a sauvé. Et c'est également grâce à lui qu'elle porte aujourd'hui Lindëinel, qu'elle peut marcher avec nous au milieu des pires dangers sans jamais être inquiétée. Il veille sur elle. A sa façon.


Geralt grogna, et ses yeux se tournèrent brièvement vers Régis, assis en retrait, son visage impassible.


- Il a sciemment abandonné Régis à son sort, le laissant seul alors qu'un monstre était à nos trousses, ragea le Sorceleur. Il savait ce qui arriverait et il n'a rien fait pour...


- Nous avons déjà eu cette conversation, Geralt. Il a pris une décision. Froide, calculée, mais nécessaire. Tu l'as admis, toi-même.


Geralt plissa les yeux, il n'avait pas fini d'en vouloir à l'oiseau concernant cet épisode.


- Et son obstination à nous empêcher coûte que coûte de te soigner ?


- Si je reprends tes propres mots, répondit le vampire, Kavka semble tout savoir, sur nous, sur ce monde, sur ce qui est déjà arrivé et sur ce qui arrivera. En partant de cette hypothèse, ne penses-tu pas qu'il soit possible qu'il savait que vous ne pouviez tout simplement pas me soigner ? Que ne serait-ce qu'essayer nous aurait fait perdre un temps précieux jusqu'à notre rencontre avec la Doyenne et ce moment où, enfin, je fus remis sur pieds ? Peut-être était-ce, là aussi sa façon de me protéger.


Un soupir rauque s'éleva de l'autre côté du cercle. Blaime s'était redressé, et sa voix, lorsqu'elle s'éleva, était teintée de lassitude et d'un fond de colère.


- Vous lui trouvez tous des raisons. Des justifications. Des logiques cachées. Mais moi, je l'ai jamais vu faire quoi que ce soit de mes propres yeux. J'ai juste entendu des histoires racontées par d'autres. Et les histoires, on sait ce que ça vaut.


Il releva lentement la tête, le regard sombre.


- Ce que je sais, poursuivit-il, c'est qu'il en sait plus que ce qu'il veut bien admettre. Il cache son jeu... Et ce genre de personne finit toujours par exiger un paiement.


- Tu ne fais confiance à personne, de toute façon, lança Zehlen sans même le regarder.


- Et toi ? répliqua Blaime.


Le silence s'installa une seconde fois, avant que Zehlen ne reprenne, plus lentement :


- Je ressens la même chose que toi. Mon instinct me dit de me méfier. Ce n'est pas un simple familier, ni une créature magique ordinaire. C'est un prédateur. Rusé. Patient. Il observe. Il attend. Et ça, c'est souvent plus dangereux qu'un ennemi déclaré.


- Mais tu doutes de ton instinct, dit Geralt.


Zehlen hocha la tête.


- Je ne le connais pas assez. Pour l'instant, il m'échappe encore...


- Il ne vous échappe pas à vous, s'exclama Mira depuis l'ombre, sans bouger.


Tous les regards se tournèrent vers elle. Elle n'avait pas levé la tête, mais sa voix était claire.


- Kavka est mon ami. C'est grâce à lui que je suis en vie. Il me comprend.


Alric acquiesça.


- Bon... puisque tout le monde a décidé de vider son p'tit sac ce soir...


Borne, toujours affalé près d'un pan de mur écroulé, se redressa légèrement. Il avait calé ses bottes sur une pierre plate et tenait un petit morceau de pain rassis qu'il mâchouillait comme un chien sur un os.

- Moi ce que j'en dis... On pourrait peut-être envisager, je sais pas moi, de se casser, non ? Tranquillement. Genre loin de ces Ombres à la con, des piafs prophètes et des trucs sans visage qui nous regardent de l'intérieur du crâne.


Personne ne répondit, mais il poursuivit quand même, plus fort :


- Parce que j'vous aime bien, hein, vraiment, c'est pas la question. Mais entre la gamine qui disparaît quand elle veut, le vampire qui pue le formol, et l'oiseau qui te sort des énigmes comme un vieux prêtre bourré, j'commence à me dire que ma place est peut-être un peu plus à l'arrière-plan. Genre... très loin à l'arrière-plan. Avec une bière, une pute ou deux et surtout des gens normaux qui ne massacrent pas en une armée entière plus vite que je ne pose ma pêche du matin !


Il reprit une bouchée de pain, mâcha lentement.


- Voilà. C'est tout. Fallait que ça sorte.


Un soupir s'échappa du cercle. Malwin, jusqu'alors resté discret, secoua la tête.


- On a une dette, Borne. Toi, tout autant que moi.


- Une dette ? souffla ce dernier. Le sorceleur m'a peut-être sauvé d'une folle furieuse incandescente, mais je t'en prie, Malwin... j'ai pas signé pour une expédition mystique au cœur de je ne sais quel bordel cosmique !


- Ils nous ont aussi sortis de sous cette pile de cadavres, rappela Malwin, son ton calme mais ferme. On serait morts là-dessous. Étouffés, écrasés. Tu t'en souviens, ou t'étais trop occupé à chier dans ton froc ?


Borne ouvrit la bouche, prêt à répliquer, mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Il referma la mâchoire, haussa vaguement les épaules dans un geste bougon, fit mine de se racler la gorge puis retourna à son morceau de pain comme si rien n'avait été dit. Un repli silencieux, presque comique, mais non dépourvu d'un fond de résignation.


Yennefer se redressa légèrement, son regard passant d'un visage à l'autre, comme si elle prenait une mesure intérieure de l'état du groupe.


- Bien, trancha-t-elle d'un ton clair. On a compris : on se méfie tous de Kavka. Sauf Alric et Mira qui l'aiment bien. C'est noté. Maintenant, peut-on enfin parler de ce qu'on va faire ?


Elle marqua un silence, les bras croisés, le menton haut, attendant que quelqu'un prenne le relais. Geralt fronça légèrement les sourcils, comme s'il cherchait encore ses mots, mais ce fut Alric qui, le premier, leva doucement la main, son regard fixé sur le sol devant lui.


- Il y a peut-être un autre sujet à évoquer... dit-il, presque à contrecœur. Les objets que Kavka nous a demandé de récupérer. Je suppose... qu'ils doivent avoir leur importance.


Il parlait avec prudence, comme s'il redoutait de dire une bêtise ou de rappeler des souvenirs douloureux. Pourtant, l'attention du groupe se tourna vers lui. Alric inspira, puis se pencha vers la sacoche posée à ses pieds. Il en tira une petite boîte de bois clair, simple, sans ornement, qu'il ouvrit avec soin. À l'intérieur, reposait une coupelle peu profonde, remplie d'une eau parfaitement immobile. Flottant à la surface, une mince écharde de bois soutenait un fragment de métal irrégulier, à peine plus large qu'une pièce de cuivre. L'ensemble avait des allures de jouet d'enfant, bricolé avec tendresse, mais l'aiguille, contre toute attente, tournoyait lentement... avant de s'immobiliser, obstinément, vers une direction fixe.


Régis s'était légèrement penché, les sourcils froncés, intrigué.


- Qu'est-ce donc que cela ? demanda-t-il, sa voix feutrée pleine de curiosité. Je n'avais encore jamais d'objet de ce genre.


- C'est... un zoutil magique, répondit Alric avec une petite hésitation.


Le mot fit éclater de rire Borne, qui se pencha en avant, un doigt tendu comme s'il n'en croyait pas ses oreilles.


- Un zoutil magique ? Non mais t'as cinq ans ou quoi ?


Alric resta impassible.

- C'est ainsi que Puce l'appelait.


- Un zoutil magique, et une puce ! Non mais c'est de mieux en mieux, cette histoire, j'vous jure... on dirait le début d'un conte pour gamins attardés.


- Avec Lyv, on l'a construit ensemble. Enfin... elle a surtout fait les ajustements délicats. Elle était douée... très douée, ajouta-t-il, presque à mi-voix, comme à part lui.


Le ton fit vaciller brièvement la moquerie dans le regard de Borne, mais il n'en perdit pas son mordant.


- J'aurais préféré que tu ramènes la fille plutôt que sa babiole, grommela-t-il.


- Crois-moi, rétorqua Alric en relevant les yeux vers lui, tu n'aurais pas aimé.


Un silence bref suivit. Yennefer, toujours concentrée sur l'objet, s'approcha légèrement.


- Et à quoi sert-il, ton "zoutil" ? demanda-t-elle, un sourcil levé. Je ne ressens aucune trace de magie dans ce mécanisme.


- Kavka appelait ça une "boussole", expliqua Alric en désignant l'objet du regard. Il y tenait beaucoup, même si je n'ai jamais vraiment compris pourquoi. Puce disait que l'aiguille était censée pointer vers le nord... mais, à ma connaissance, elle ne l'a jamais fait.


Il releva la tête, son regard un peu inquiet.


Yennefer, elle, plissa les yeux, les bras croisés, songeuse.


- Ou peut-être qu'elle fonctionne exactement comme prévu, et que c'est le monde qui ne tourne plus rond, murmura-t-elle.


Le feu claqua dans l'âtre, comme pour ponctuer ses mots.


Le silence reprit sa place et sous leurs yeux, doucement, poussière et cendres redevinrent ce qu'elles avaient toujours été : un même et unique destin, celui de tout ce qui est... et de tout ce qui sera.






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