Le silence s'était épaissi, comme si les pierres elles-mêmes retenaient leur souffle. Dans la salle circulaire, la lumière vacillante de la lanterne suspendue projetait des ombres tremblantes qui dansaient lentement sur les colonnes de marbre. Elles ondulaient au rythme imperceptible d'un souffle absent, comme si quelque chose d'invisible passait, à intervalles réguliers, entre les nervures de l'air.
Triss n'avait pas bougé depuis de longues minutes. Elle était restée là, assise sur le banc de pierre, les mains jointes sur ses genoux, le regard fixé sur la couverture du manuscrit. Le cuir ancien semblait encore tiède, comme s'il gardait en mémoire les mots récemment prononcés. Le murmure d'Arianna Faleni, dans l'écho de ses souvenirs, vibrait encore à la frontière du réel et du songe.
La chaleur dans la pièce s'était évanouie. Le froid de la pierre s'insinuait dans sa chair, lentement, sournoisement. Le genre de froid qu'on ne sentait pas venir, mais qui, une fois installé, ne vous quittait plus. Une tension sourde, presque organique, semblait s'être déposée dans les recoins de la pièce, entre les fentes des dalles, dans les moulures effacées des murs.
Des pas, enfin. Lents, mesurés. Leur rythme trahissait une familiarité, mais aussi une prudence. Puis l'ombre s'imprima dans l'encadrement de l'arcade : Keira, droite comme le fil d'une lame, les bras croisés, une fine reliure serrée sous l'aisselle. Son visage, d'ordinaire empreint d'un certain détachement ironique, s'était durci. Il y avait dans son regard une fatigue grave, une lassitude mêlée de lucidité.
- Tu veux savoir ce que j'ai appris ? demanda-t-elle, sa voix plus basse que d'habitude.
Triss leva lentement les yeux vers elle. Il y avait dans son regard une attente patiente, et pourtant lointaine, comme si elle observait Keira à travers un rideau de brume.
- Pendant que tu disséquais les marges d'un journal oublié, moi je suis allée voir Margarita.
Elle s'approcha de la table circulaire, posant le livre sans brusquerie, comme s'il avait fallu ménager quelque chose. Ou quelqu'un.
- Et elle t'a répondu ? demanda Triss.
- Pas exactement. Mais elle m'a donné ça, dit Keira en tapotant la couverture du volume. Et elle a ajouté, je cite : "Tu n'as rien vu. Tu ne dis rien. Tu ne comprends rien à rien de toute façon." Puis elle s'est levée et m'a laissée là. Du Margarita tout craché...
Triss s'était redressée. Ses doigts effleurèrent la reliure du nouveau livre. Le cuir était plus sombre, presque noir, et portait sur la tranche un symbole effacé par l'usure, un cercle à demi mangé par le temps. Il semblait bouger sous la lumière instable de la lanterne, comme s'il cherchait encore à s'imprimer dans l'esprit de celles qui l'observaient.
Elle posa sa main à plat sur la couverture. La matière était rugueuse, veiné de fils argentés à peine perceptibles au toucher, comme des nerfs fossilisés dans la peau d'un être ancien.
- Qu'est-ce que c'est ? murmura-t-elle.
- Des fragments, répondit Keira. Des relevés. Des extraits de textes disparus écrit, d'après Margarita, par un groupe ancien appelé les Sorciers du Nord.
Triss tressaillit à l'évocation. Ces mots, à eux seuls, semblaient agiter quelque chose de plus ancien que la peur.
- Ceux dont parlait Arianna...
- Oui. Et selon Margarita, ils n'étaient pas fous. Juste trop proches d'une vérité qu'on a choisi d'enterrer.
Keira s'assit à son tour, dans le crissement léger de ses étoffes, et un silence retomba. Mais ce n'était plus le même, celui-là était attentif, vibrant, presque suspendu.
Triss ouvrit le livre lentement, avec cette lenteur qu'on adopte devant quelque chose de sacré... Ou de dangereux. Les gonds du cuir craquèrent légèrement, libérant un soupçon d'odeur âcre, mêlant l'humidité du vieux parchemin au sel d'encre fanée. Une bouffée de poussière ancienne s'éleva, presque douce, presque chaude, comme un souffle qu'on aurait oublié depuis des siècles.
Les premières pages tremblaient légèrement sous ses doigts. C'était le grain du papier, son nerf, comme s'il palpait en retour. Le livre n'était pas un ouvrage, c'était un assemblage. Un enchevêtrement de voix mortes, de traces griffonnées à la hâte, de fragments griffés par l'angoisse ou la révélation. Il n'y avait ni introduction, ni titre. Juste un chaos de croquis déformés par des auréoles d'humidité, de cartes à moitié calcinées, de symboles raturés, de formules brisées... Tout semblait avoir été recopié, recousu, repris par des mains différentes. Certaines fines, d'autres plus lourdes, certaines hésitantes, d'autres au contraire d'une assurance glaciale. C'était un palimpseste de pensées dérobées, de savoirs condamnés à rester marginaux.
- On dirait une carte mentale, souffla Triss, les sourcils froncés.
Keira s'était penchée, observant le flot avec prudence. Ses doigts glissèrent sur un schéma, à moitié effacé. Des cercles. Beaucoup de cercles. Concentriques, spirales, hélicoïdes. Certains reliés par des lignes de runes anciennes, d'autres brisés comme des verres fendus par une tension invisible.
- Ils appelaient ça le travail circulaire, murmura-t-elle.
Triss hocha lentement la tête, absorbée. Elle tourna une page, puis une autre. Le même motif revenait, inlassable, obstiné : le cercle fracturé, inachevé, comme si la vérité ne supportait jamais d'être complète.
- Chaque cercle détenait une part. Juste une. Et volontairement. Aucun n'avait la vue d'ensemble. Même ceux du centre.
- Une cellule cloisonnée, dit Triss, mais sa voix tremblait d'une nuance plus sombre.
- Non. Un labyrinthe, corrigea Keira, son ton plus sec. Et au centre... pas un savoir. Une convergence.
Triss s'arrêta. Son regard se fixa sur un mot, seul, planté au milieu d'une bande de parchemin jauni. Le mot semblait bouger à la lumière, ou peut-être était-ce la peur qui le faisait frémir. Les lettres, tracées à l'encre bleue presque effacée, étaient rayées par une tentative de censure fébrile, la rature avait entaillé la fibre du papier, comme une lame poussée trop fort.
L'Ordre Oblique
Keira chuchota :
- Ce n'était pas un cercle académique. C'était une cellule para-officielle. A la limite de l'occulte. Ils ne croyaient pas que la magie avait été apportée par la Conjonction.
Triss leva lentement les yeux.
- Pour eux... elle avait toujours été là.
Keira acquiesça. Son regard s'était durci.
- « En toute chose. En tout monde. La Conjonction n'était pas l'origine... mais la conséquence ».
Un silence s'abattit de nouveau. Mais ce n'était pas un vide. C'était une chute, une bascule. Le genre de silence qui précède l'orage — ou l'éveil.
Puis Keira tourna une page. Une note manuscrite, griffée à la hâte, surgit entre deux schémas à moitié effacés :
"L'obliquité des ombres ne réside ni dans l'espace, ni dans le temps.
Mais dans la répétition d'un échec.
Chaque fracture s'ouvre sur une promesse.
Et chaque promesse engendre un témoin."
Triss relut les mots à voix basse. Et le dernier, surtout. Celui qui vibra comme une cloche frappée trop près de l'oreille : Témoin.
Le mot résonna, creusa quelque chose dans l'air. Aucune des deux ne parla. Mais toutes deux pensèrent à la même chose. Kavka.
Keira referma doucement le livre. Le claquement feutré de la couverture résonna dans la salle comme un glas discret. Un frisson remonta le long de son échine. Elle croisa les bras sur sa poitrine, comme pour contenir un froid intérieur que même le feu d'une cheminée n'aurait pu chasser.
- Ce mot... murmura-t-elle. Il n'est pas là par hasard.
Triss acquiesça lentement. Ses doigts restaient posés sur le cuir du manuscrit, comme si elle avait peur qu'il ne disparaisse si elle le lâchait. Elle avait cette impression étrange, familière aux mages, mais toujours troublante, d'avoir effleuré quelque chose de plus grand que la pensée. Comme si, un bref instant, une main invisible avait entrouvert un pan de rideau interdit, révélant non pas une réponse, mais un vertige.
Elle leva les yeux vers la lanterne. Sa flamme oscillait encore, bien qu'aucun courant d'air ne fût perceptible. Les ombres couraient le long des murs, en cercles disjoints, comme si la pièce elle-même tentait d'imiter ce qu'elles venaient de lire.
- Son nom n'apparaît jamais, dit-elle à mi-voix. Mais l'image, elle, revient. Toujours.
- L'oiseau noir, murmura Keira. Les yeux rouges. Dans les visions. Dans les moments de fracture.
Elle se frotta les bras. Le froid s'était glissé plus profondément, à travers les tissus, les chairs, les certitudes. Comme un avertissement silencieux.
- Tu crois que ce Kavka est lié à tout ça ? demanda-t-elle, sans ironie cette fois.
- Je ne sais pas, répondit Triss. Mais Arianna écrivait qu'un oiseau aux yeux rouges voyait les lignes. Et ces Sorciers du Nord en parlent également... Les deux sources concordent. Elles parlent d'un même être capable de voir ce qui ne devrait pas être vu.
Keira haussa un sourcil, intriguée malgré elle.
- Tu veux dire... comme un voyant ?
- Je ne sais pas, elle appelait ça les inflexions.
- Les quoi ?
Triss se leva, fit quelques pas autour de la table, les bras croisés, le regard ailleurs.
- Les endroits où l'Histoire hésite. Où le réel peut bifurquer. Des failles. Des seuils.
Keira la suivit des yeux, les mâchoires serrées.
- Triss... si c'est vrai, ce corbeau pourrait être un parasite accroché au tissu du temps.
Triss s'arrêta net. Se tourna lentement vers elle.
- Ou un juge.
Le mot résonna dans l'espace. Il n'était ni grand, ni fort. Mais il vibrait. Comme une incantation qu'on aurait prononcée sans le vouloir.
- Il est toujours là quand les choses basculent, ajouta-t-elle. Avant. Après...
Keira hocha lentement la tête.
- Et pendant... il observe. Comme s'il attendait de voir si on chute.
- Si on chute, ou comment on chute...
Un long silence suivit. La lanterne au-dessus d'elles s'éteignit d'un coup, sans bruit.
L'obscurité ne fut pas immédiate, elle s'étala lentement, comme une encre répandue. Et dans cette pénombre naissante, une chose étrange se produisit.
Sur la dernière page du manuscrit, laissée entrouverte, une ligne d'encre fraîche se traça. Seule.
Lettre après lettre. Une calligraphie ancienne mais nette.
Triss et Keira n'osèrent approcher.
Elles lurent en silence, figées.
« Je vous vois ».
- Ce que l'on regarde finit par nous regarder en retour, murmura Triss la voix chevrotante sous l'émotion.