The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 57 : Le silence qui vient avant les tempêtes

Par Auteur_sans_nom

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.


L'aube se levait à pas feutrés sur la plaine maculée, lavant les reliefs du carnage dans une lumière pâle, presque maladive, qui accrochait aux armures brisées des reflets d'étain terni. Le sol, encore gorgé de sang, exhalait une vapeur basse mêlant les relents de chair décomposée, de fer rouillé et de terre éventrée. Un vent discret soulevait de temps à autre les pans effilochés de bannières mortes, les lambeaux de capes ensanglantées, et les voiles déchirés de ceux qui, la veille encore, se croyaient invincibles. Il semblait vouloir couvrir les corps de ces drapeaux arrachés, comme pour offrir à cette folie un suaire dérisoire, dernier geste de décence sur la folie des hommes.


Geralt, les mâchoires serrées et les traits tirés, s'affairait auprès d'Ablette avec la minutie machinale des gestes de l'habitude. Il resserrait les sangles, vérifiait les étriers, tapotait distraitement l'encolure de sa jument, mais son regard, lui, ne quittait pas les pierres noircies de la ruine, là où ils avaient passé la nuit — ou ce qu'il en restait. Le silence de l'endroit, rompu seulement par les soupirs des chevaux et les froissements d'équipement, avait quelque chose d'irréel. Il n'en subsistait que peu de choses : un feu éteint, des traces de pas effacées par le vent... et l'écho d'une nuit hantée, suspendue dans l'espace comme un murmure persistant.


Non loin de là, Alric, les paupières lourdes d'insomnie mais les gestes empreints d'une douceur inattendue, harnachait Mira. Il l'aidait à monter en selle avec une attention presque paternelle, comme si ce simple acte suffisait à tenir en respect l'immensité des drames traversés. Ses mains tremblaient parfois — fatigue ou émotion, nul n'aurait su le dire — mais il n'en laissait rien paraître.


Blaime et Zehlen, postés aux abords du sentier, scrutaient les alentours, armes prêtes, sens tendus. L'un, félin, silencieux, l'autre, reptilien et froid, tous deux aussi immobiles et attentifs l'un que l'autre. Le danger semblait s'être éloigné, mais leur posture disait qu'ils n'y croyaient pas. Pas vraiment.


Régis, quant à lui, se tenait à l'écart, debout sur une butte de pierre effritée. Le visage levé vers les premières strates célestes, il écoutait. Non pas un son, mais quelque chose de plus vaste, de plus ancien : les bruissements du monde, les courants invisibles, les vibrations laissées par la présence de la Doyenne. Ses yeux brillaient d'un éclat calme, presque résigné, comme s'il pressentait déjà ce qui allait venir.


Yennefer, elle, n'était plus là.


Dès les premiers rayons, elle avait invoqué un portail sans plus de cérémonie, arguant qu'une magicienne n'avait pas vocation à se faire martyr sur une selle trop dure quand la Loge réclamait ses réponses et que l'urgence appelait d'autres batailles. Elle avait laissé derrière elle l'odeur d'ozone de son portail, une légère torsion dans l'air, et un silence que nul ne commenta. Avant de partir, elle avait tout de même pris soin de renvoyer Malwin au Manoir Reardon via un premier passage, pour préparer leur arrivée, sonder les lieux... et prévenir Kavka, si par hasard l'oiseau était déjà là-bas. Borne, usé jusqu'à l'os, avait profité du portail en maugréant que son cul n'était plus conçu pour les selles de ce foutu continent. Puis elle avait disparu, avalée par la lumière changeante du sort.


Le reste du groupe s'ébranla à l'aube, quittant les ruines comme on quitte un cimetière sacré : en silence, avec lenteur, presque à contrecœur. Leurs montures s'enfonçaient au pas dans la brume matinale, soulevant de petites gerbes de poussière et de cendre.


Leurs regards restaient obstinément tournés vers l'horizon. Le manoir. C'était là que tous les chemins semblaient converger. Là que peut-être, quelque chose finirait par se dévoiler.


Les heures passèrent, étirées comme des filins invisibles entre deux points d'incertitude. Le soleil, désormais haut dans le ciel, dissipait les derniers lambeaux de brume et posait sur les bois une lumière plus franche. Les troncs des chênes, les talus couverts de fougères et les pierres moussues défilaient lentement autour d'eux, comme si le monde, lui aussi, cherchait à reprendre un rythme plus doux.


Geralt tira légèrement sur les rênes, laissant Ablette ralentir jusqu'à trotter à hauteur de Régis.


- Tu vas bien ? demanda-t-il simplement, sa voix grave cassant la monotonie du vent.


Le vampire tourna la tête. Il sourit, mince rictus chargé de mille silences.


- Mieux que jamais, répondit-il de sa voix calme. Je pourrais presque me surprendre à apprécier la chaleur du soleil.


Un silence. Puis, d'un ton plus bas :


- Et ce miroir... Tu as pu l'étudier ? Avant l'attaque...


Régis ne répondit pas immédiatement. Son regard, aigu, se perdit au loin, vers une ligne de nuages fuyant l'est.


- Un instant seulement. J'ai tenté de comprendre, non pas comment on en sort... mais comment on y entre. Parce qu'il y a là une logique que l'on néglige trop souvent. Chaque prison possède une clé, certes... mais elle possède aussi une porte.


Geralt resta silencieux, absorbant les mots comme on goûte un vin ancien. Régis poursuivit :


- Je pense qu'il doit exister un déclencheur. Une phrase. Un nom. Un geste. Quelque chose qui relie celui qui regarde à ce qu'il refuse de voir. C'est encore flou... mais je sens que ce n'est pas absurde.


- Et les enfants ? demanda Geralt.


- Tant que le souvenir palpite, il reste quelque chose à sauver, répondit Régis. Tant qu'ils vivent dans la mémoire de quelqu'un, leur lumière n'est pas tout à fait éteinte.



         Quelques heures plus tard,


Lorsque les premières tourelles du vieux manoir émergèrent à l'horizon, fendillant le feuillage sombre des bois comme des crocs de pierre, la fatigue s'était insinuée dans chaque muscle, chaque souffle. Mais ce ne fut ni le toit effondré, ni les murs lépreux du domaine qui les ralentirent : ce furent les portes closes. Le camp, autrefois animé d'un va-et-vient constant de sentinelles, d'ordres aboyés, de chevaux renâclant et de feux vivants, semblait figé dans une attente lasse. Comme si le lieu lui-même retenait son souffle.


Des pas résonnèrent contre les planches du porche et Malwin émergea de l'ombre, un bras levé pour les saluer, le visage creusé d'un agacement tranquille.


- Par ici, grommela-t-il. Vous en avez mis du temps. Entrez vite avant que les trouillards de l'intérieur ne nous fassent une nouvelle crise de paranoïa.


La cour était quasi vide. Quelques soldats en loques s'affairaient mollement autour d'un feu mourant. L'un d'eux, harnaché dans une armure cabossée, leva les yeux vers eux d'un air morne.


- Encore des arrivants... putain. On est plus qu'une poignée et on nous demande de garder ce tas de pierres comme si c'était une foutue forteresse. Tout le camp s'est tiré au Nord pour une chasse au Dahu tandis que nous, on moisit ici avec des bottes pourries et des rations en carton.


- Le caporal...


- Je sais me présenter tout seul, guignole ! Caporal Jurik, marmonna-t-il, tout en raclant sa gorge d'une voix que le tabac avait trahie depuis longtemps déjà.


- Oui, comme je disais, le caporal ici présent me faisait remarquer que le Roi était un sacré fils de pute, ajouta Malwin avec un sourire acide.


- Ouais bah garde tes commentaires pour toi, connard. J'tiens encore à ma tête.


- Vous en faites pas, répondit Malwin. Personne ici ne lèvera un verre à la santé de Radovid.


- Bon. Tant mieux alors, répliqua le soldat. Parce que si les enculés du Nilfgaard débarquent ce soir, vous n'aurez pas l'occasion de lever grand-chose...


- Moi j'dis, le meilleur remède contre les emmerdes, c'est la picole, s'écria Borne, une chope déjà levée à moitié.


- Ouais... si seulement ça pouvait lui faire fermer sa grande gueule à celui là, soupira le caporal.


Les échanges étaient âpres, les voix rocailleuses de fatigue, mais sous la rugosité, une solidarité discrète circulait, comme le fil d'une ancienne fraternité entre survivants. Malwin les guida vers une tente vide, plus ou moins épargnée par la boue.


- Faites comme chez vous, lança le caporal. De toute façon, j'en ai plus rien à foutre.


C'est alors qu'un homme surgit de l'ombre, haletant. Lennart Brecht, le médecin de camp, barbe hirsute, regards enfiévrés.


- Par Melitele... Impossible ! Comment pouvez-vous déjà être sur pied ? demanda-t-il a Régis, ébahit devant son état de santé nouveau.


- On m'a gratifié d'une transfusion... un peu particulière, répondit le vampire avec ce demi-sourire qui ne disait jamais tout.


- C'est un miracle.


- Je le prends comme un compliment, répondit Régis, l'air presque amusé.


Le groupe s'installa, déposant les armes, retirant les bottes, soupirant comme on relâche un souffle après des jours d'apnée. Il n'y avait plus de menace immédiate. Seulement la fatigue, le poids du silence... et l'intuition diffuse que la tempête n'était qu'en train de se reformer.


Lorsque la nuit tomba, ce fut sans panache ni promesse. Elle glissa sur le camp comme une encre silencieuse, noyant les formes et les couleurs sous un voile d'obscurité paisible. Un rideau noir, tiré sans cérémonie sur une scène inachevée, où les gestes suspendus de la veille restaient accrochés aux ombres. Le silence s'installa, dense mais apaisant, troublé seulement par le bruissement du vent dans les toiles et le crépitement lointain d'un feu mourant.


Les rêves vinrent alors, un à un, comme des silhouettes patientes venues réclamer leur dû. Certains furent lourds, gonflés d'angoisses et d'échos non digérés. D'autres, plus muets, glissèrent dans l'esprit sans laisser de trace. Mais aucun ne fut sans visage. Tous portaient en eux quelque chose de l'aube précédente, de la Doyenne, du miroir. Quelque chose de cette fracture invisible qui, désormais, traversait chacun d'eux.


Même Mira, malgré sa jeunesse, s'agitait dans le sommeil, des bribes de murmures entrecoupés franchissant ses lèvres closes. Alric, couché non loin d'elle, la main posée nonchalamment sur le pommeau de son épée, semblait lutter pour maintenir le monde à distance — jusque dans ses songes.


Geralt, lui, ne trouvait pas le sommeil. Coincé dans un état d'éveil morne, il étudiait l'étrange boussole ramenée par Alric, ses doigts effleurant machinalement les arêtes de cuivre terni, tentant en vain d'en percer le mystère. Mais dans cette nuit froide et humide, l'esprit aussi engourdi que les membres, il peinait à rassembler ses pensées. Lorsqu'il fut certain que le sommeil avait enfin gagné ses compagnons, à l'exception de Régis, qui avait discrètement disparu en dehors de la tente, il se leva sans bruit, abandonnant derrière lui les respirations profondes et les craquements des corps fatigués, enfin relâchés. À pas lents, il franchit les limites du camp, sans armure, sans paroles, vêtu seulement de sa fatigue, et de cette inquiétude ancienne qui, depuis longtemps, avait cessé de porter un nom. Sans se retourner, il s'enfonça dans la forêt, guidé non par un but, mais par ce vieux besoin de solitude qu'aucune bataille ne guérit jamais tout à fait.


Et tandis qu'il avançait dans l'obscurité bruissante, une sensation vague, insidieuse, s'insinua sous sa peau. Celle d'être observé. Pas traqué, pas menacé. Simplement... vu.


Et dans l'ombre, le Sorceleur s'en alla chercher ce silence qui vient avant les tempêtes.




Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés