The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 58 : Et l'ombre la reprit, sans promesse de sommeil

Par Auteur_sans_nom

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L'air vibrait encore d'une magie à peine dissipée lorsque Yennefer franchit le portail, surgissant dans le grand hall d'Aretuza comme une lame jaillie de son fourreau. Ses bottes claquèrent sur les dalles de marbre, leur écho résonnant entre les voûtes hautes et les piliers chargés de runes anciennes. L'atmosphère, chargée de la fraîcheur salée venue des falaises et du poids silencieux de siècles de savoir, lui opposa un contraste brutal avec l'aridité de la plaine qu'elle venait de quitter. Elle frissonna, presque malgré elle, tandis que ses épaules se redressaient dans un geste de pur réflexe. La Tour reconnaissait ses enfants mais jamais ne les accueillait.


Autour d'elle, le vitrail projetait sur les murs et le sol des éclats bleutés, et chaque pas qu'elle faisait semblait troubler un peu plus le calme funèbre qui régnait dans les couloirs. Quelques apprenties croisées sur son passage s'inclinèrent rapidement, sans oser croiser son regard. Certaines, à demi dissimulées derrière les colonnes, chuchotaient déjà : le retour de Yennefer ne pouvait être anodin, pas en ces temps troublés.


Elle se dirigea droit vers l'ancienne salle d'invocation, aujourd'hui réquisitionnée pour d'autres usages, plus discrets, plus urgents. Là, deux figures familières l'attendaient, penchées sur une table encombrée de grimoires anciens, de cartes annotées, de notes griffonnées dans la hâte et de coupes de vin à moitié pleines. Triss Merigold, les cheveux relevés en un chignon lâche, avait le regard perdu dans les marges d'un parchemin. Keira Metz, elle, bras croisés et menton haut, laissait à sa posture rigide le soin de traduire son scepticisme.


Yennefer ne prit pas la peine de frapper. Elle entra, sa présence remplissant instantanément la pièce d'une tension palpable.


- Où sont les autres ? demanda-t-elle d'un ton sec, sans préambule, ses yeux sombres balayant la pièce.


- Elles ne viendront pas, répondit Keira, le timbre chargé d'un agacement à peine voilé. Elles préfèrent observer de loin... attendre de voir dans quelle direction le vent tournera.


Yennefer esquissa un sourire bref, sans joie.


- Tant mieux. Moins de langueurs diplomatiques. Vous avez trouvé quelque chose ?


Elle s'approcha de la table, s'arrêtant devant le manuscrit qui en occupait le centre comme un reliquaire. Triss leva les yeux, sa voix douce mais chargée d'une gravité nouvelle.


- Pas quelque chose. Quelqu'un.


Un silence suspendit la conversation, dense comme une trame magique.


Triss posa la main sur le cuir noir du grimoire, dont les reflets d'encre ancienne semblaient pulser sous la lumière de la lanterne suspendue.


- Ce manuscrit appartenait à Arianna Faleni, une archiviste oubliée d'Aretuza. Disparu il y a plus de cinq cents ans...


- Elle étudiait quoi, exactement ? lança Yennefer, son ton se faisant plus incisif. Des reliques ? Des anomalies ?


- Pas tout à fait des anomalies, répondit Keira en s'approchant. Plutôt des absences. Des zones d'ombre. Des endroits où le monde cessait de suivre ses propres règles. Elle parlait de... fractures dans le réel. Des points où l'Histoire hésite.


Yennefer fronça les sourcils. Elle connaissait ces termes. Elle les avait entendus, parfois, chuchotés dans des recoins oubliés de la Loge. Mais personne ne les avait jamais pris au sérieux.


- Elle appelait cela des inflexions, ajouta Triss. Et selon elle, ces points étaient... observés.


Yennefer haussa un sourcil, intriguée malgré elle.


- Observés ? Par quoi ?


Keira ouvrit le grimoire à une page couverte de croquis irréguliers et de notes en marge.


- Par quelqu'un. Ou quelque chose. La même figure revient dans ses écrits, une silhouette noire. Parfois décrite comme un oiseau, d'autres fois comme une ombre ailée. Mais un trait revient systématiquement, ses yeux yeux rouges.


- Kavka, murmura Yennefer, plus pour elle-même que pour les autres.


Keira hocha la tête et pointa un doigt vers une annotation griffonnée à la hâte.


- D'après Arianna Faleni, il serait présent quand l'ordre se brise, quand une boucle se rompt. Quand la réalité tangue, hésite.


Un silence épais tomba sur la pièce. La lanterne au-dessus d'elles oscilla faiblement, comme sous l'effet d'un souffle invisible. Yennefer, le regard rivé sur la page, murmura :


- Comme un observateur ?


- Ou un juge, répondit Triss sans détour.


Keira retourna lentement les pages. Ses doigts effleurèrent les feuillets avec précaution, comme si elle craignait d'en éveiller quelque chose. Puis elle s'arrêta, montrant une page presque vierge.


- C'est arrivé hier soir, dit-elle. Nous étions ici, Triss relisait les notes lorsque la lanterne s'est éteinte. D'un coup. Sans courant d'air. Et cette page...


Yennefer se pencha. Au centre, une phrase avait été tracée, à l'encre encore légèrement brillante. L'écriture, habile, recouvrait les mots écrit sur la page du livre.


Yennefer plissa les yeux.


- « Je vous vois. »


Un frisson parcourut la pièce. Le genre de frisson qu'aucun sort ne pouvait expliquer. Le genre de frisson qui vous fait comprendre que ce n'est plus vous qui tenez le livre. Mais que c'est lui qui vous lit.


- Ça ressemble à un avertissement, dit Yennefer quelque peu perplexe.


- Ce n'est pas un avertissement, répondit Triss dans un souffle. C'est une réponse. Une réponse à notre regard, à notre attention. Dans le livre, il est dit : « Aen henien, aen rhenin naenne... ».


Yennefer hocha lentement la tête, les mâchoires crispées.


- « Ce que l'on regarde finit par nous regarder en retour. »


Le manuscrit fut refermé dans un bruit mat. La lanterne au-dessus d'elles vacilla de nouveau, projetant des ombres tordues sur les murs de pierre. Et dans ce silence, alourdi par ce qu'elles venaient de découvrir, aucune ne parla davantage.


Parce qu'elles savaient.


Il les regardait déjà.


Yennefer releva lentement les yeux.


- Très bien, dit-elle simplement. Merci... mes sœurs.


Triss lui adressa un regard inquiet.


- Et toi ? Qu'as-tu découvert ?


Yennefer resta silencieuse un instant, le regard perdu au-delà des pierres, comme si elle cherchait ses mots dans le lointain.


- Je n'ai pas revu Kavka, dit-elle enfin. Mais... nous avons rencontré autre chose.


Sa voix, pourtant calme, s'enroula d'un ton plus grave. Lorsqu'elle reprit, ses mots tombèrent comme des cendres glacées sur un bois mort.


- Régis l'appelait la Doyenne des Silencieux.


Keira et Triss échangèrent un regard muet. Elles ne connaissaient pas ce nom. Et cela, Yennefer le savait déjà.


- D'après ce que Geralt m'a raconté, elle s'est manifestée au cœur de la plaine, sans artifice, sans aucune manifestation agressive apparente. Elle ne brandissait aucune arme. Aucune incantation perceptible n'a précédé son apparition. Et pourtant... c'est à elle seule que l'on doit la fin brutale d'une armée tout entière.


Elle croisa lentement les bras, son visage figé dans une solennité grave.


- La plaine est devenue un chaos de membres disloqués, de torses éventrés, de visages pétrifiés dans une dernière expression d'effroi. Aucun flux magique identifiable, aucune onde. Et pourtant, dans chaque détail du carnage, dans chaque pli figé de l'espace autour d'elle, on devinait la trace d'un pouvoir absolu. Comme si le monde, l'ordre fondamental des choses, s'était effacé à son passage pour mieux se plier à sa volonté. Je suis arrivée bien après son départ et pourtant, je l'ai ressenti.


Keira pâlit.


- Elle a parlé ?


- Une seule fois. Une phrase Il n'y avait ni menace, ni colère. Et pourtant, Geralt n'a pas pu bouger. Aucun d'eux. Ce n'était pas la peur. C'était l'effacement pur et simple de la volonté. Comme si leur présence s'était soudain réduite à un bruit de fond.


Elle détourna un instant le regard, puis reprit, plus bas :


- Elle est entrée dans la ruine, s'est agenouillée près de Régis et lui a donné... son sang, ou quelque chose d'approchant. Et il est revenu à lui.


- Elle l'a soigné ? demanda Triss.


- Oui... Ou plutôt, elle l'a reconstruit.


Le silence s'épaissit encore, devenu presque tangible.


- Elle n'a rien exigé. Rien dit. Elle est partie comme elle était venue. Et j'ai le sentiment... que tout cela était prévu...


Elle referma le grimoire lentement, du plat de la main.


- Je ne sais pas ce qu'elle est, si c'est une alliée ou une ennemie. Mais ce qui est sûr, c'est que si elle revient... il se pourrait qu'elle ne nous épargne pas...


Elle fixa ses deux sœurs avec une intensité glaciale.


- Je dois faire des recherches sur elle, comprendre ce qu'elle est.


Triss hocha lentement la tête. Keira resta figée, le souffle court.


- Parce que si un jour elle décide que ce monde ne lui convient plus, conclut Yennefer en se détournant, alors... il ne restera personne pour la contredire.


Et elle quitta la pièce, ses pas résonnant dans la pierre comme le glas d'une prophétie en marche. Quelque chose, quelque part, avait déjà commencé à s'éveiller.


Un long silence suivit sa disparition, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle. Après le départ de Kiera, Triss resta là un instant, seule dans la pièce, les yeux perdus dans les ombres mouvantes des lanternes, à écouter les échos lents de ce qui venait d'être dit — ou tu. Puis, sans un mot, elle tourna les talons et s'éloigna à son tour, ses pas plus discrets, presque furtifs, comme si elle refusait de troubler davantage les veilles silencieuses d'Aretuza.

Triss referma la porte de ses appartements dans un murmure feutré, laissant derrière elle l'odeur minérale des couloirs, le sel des embruns et le poids encore brûlant des dernières paroles échangées avec Yennefer. Elle n'alluma pas la moindre lumière ; dans la pénombre, seules les runes de garde, gravées dans les pierres des murs, pulsaient faiblement, émettant une lumière bleuâtre et douce, comme un battement de cœur souterrain. Elle resta un long moment immobile, ses paumes posées sur le bois encore tiède de la porte, avant de se détourner, presque à regret, comme si elle redoutait déjà ce qu'elle s'apprêtait à faire.


Devant le miroir d'obsidienne enchâssé dans la pierre, elle laissa glisser ses doigts sur la surface lisse, y traçant un cercle lent, précis, chargé de l'élégance silencieuse des gestes anciens. Une incantation, murmurée à peine plus haut qu'un souffle, fendit l'air — et le reflet se troubla aussitôt.


Ce ne fut d'abord qu'une ondulation, comme une eau dormante qu'on effleure. Puis des formes émergèrent, d'abord floues, vacillantes, avant de s'affirmer : les contours du Manoir Reardon, abandonné aux ténèbres et aux courants d'air, ses murs fissurés baignés dans le clair-obscur d'une lune grise. Dans la cour, quelques silhouettes, endormies ou à demi assoupies, veillaient sur ce qu'il restait de leur fragile campement. Un homme, roulé dans sa couverture rêche, ronflait mollement, la bouche ouverte et une main posée sur les yeux. Deux autres, plutôt jeunes, respiraient d'un souffle paisible. Un vran et un bobolak, figés dans leur sommeil comme deux gargouilles, gardaient le silence des bêtes blessées. Le Sorceleur lui, était assis près de l'entrée de la tente, observant un objet que Triss ne put reconnaitre. Régis, assis à l'écart, le visage perdu dans les reflets mourants d'un brasero, semblait interroger quelque chose que nul autre ne pouvait voir.


Triss, rassurée par la quiétude apparente de la scène, s'apprêta à refermer le sortilège, déjà prête à accueillir l'épuisement qui la guettait. Mais un mouvement, furtif, attira son attention.

Geralt.


Il venait de franchir l'entrée de la tente, vêtu d'un simple pantalon sombre dont les lanières flottaient encore, à demi défaites, d'une chemise tachée de noire et de bottes mal lacées qui trahissaient une précipitation inhabituelle. Il ne fit aucun bruit et, sans hésiter, il quitta le camp à pas lents, le corps tendu comme un arc, s'enfonçant dans l'obscurité de la forêt voisine, avalé par les ombres mouvantes des arbres.


Triss resta un instant figée. Hésitante. Ce qu'elle s'apprêtait à faire relevait de l'indiscrétion la plus crue, d'une trahison douce mais réelle. Elle le savait. Et pourtant... ses doigts se posèrent de nouveau sur le miroir. Une autre phrase, plus grave, s'échappa de ses lèvres, et l'image se poursuivit, son regard se détachant de son propre corps pour suivre le Sorceleur à travers la nuit.


Les branches grondaient doucement au-dessus de lui, brassées par un vent léger. Il marcha un long moment, en silence, s'enfonçant dans une clairière cachée, cernée de pierres moussues et de racines noueuses. La lune, haute dans le ciel, posait sur lui une lueur d'argent froide.


Et alors, sans cérémonie, il ôta sa chemise.


Le souffle de Triss se suspendit.


Sous la lumière blafarde de la lune, son torse se dévoila lentement, tel un champ de bataille ancien sur lequel le temps n'avait rien effacé. Chaque parcelle de peau était marquée — non d'une, mais de cent histoires muettes : des cicatrices blanches, creusées comme les sillons d'une terre trop souvent labourée par la douleur. Pourtant, ce n'étaient pas ces blessures anciennes qui arrêtèrent le souffle de Triss, mais bien les trois entailles plus récentes, plus cruelles, qui balafraient son flanc et son épaule. Béantes, violacées, gonflées d'un venin invisible, elles suppuraient une lueur maladive dans l'air froid. La chair y semblait lacérée à vif, boursouflée et noircie comme brûlée de l'intérieur. Elle ignorait encore que c'était là l'œuvre du fiellon affronté à Strept — mais ce qu'elle comprit sans le moindre doute, c'est que ces marques n'avaient pas été laissées pour tuer. Non. Elles étaient un message. La signature d'une bête qui, dans sa rage, aurait voulu non seulement blesser, mais inscrire dans la chair d'un homme le souvenir d'une douleur impitoyable. Une douleur que même le meilleur des élixirs ne saurait dissiper. Une mémoire vivante, rouverte à chaque respiration.


Geralt s'agenouilla. Lentement. Avec cette retenue douloureuse qui trahit les gestes d'un homme habitué à souffrir en silence. Ses muscles, pourtant puissants, tremblaient sous l'effort contenu. Chaque mouvement semblait un supplice. Il vacilla un instant, le souffle court, avant de s'appuyer contre un tronc noueux, le front brièvement posé contre l'écorce comme pour y puiser la force de ne pas s'effondrer. Puis, avec cette lenteur tragique des corps brisés qui refusent de plier, il s'agenouilla, s'installa en tailleur, les paupières closes sous le poids d'une fatigue qui n'était plus seulement physique. Ses mains, tremblantes, tachées de boue séchée et de cendres, tirèrent de sa sacoche un linge grossier qu'il pressa contre les plaies.


Un gémissement lui échappa. Bref. Râpeux. Arraché de sa gorge comme un secret trop longtemps contenu. Pas un cri, mais ce râle brisé qu'on pousse quand la douleur mord plus fort que la volonté. Il se mordit la lèvre et courba l'échine. Puis il se redressa aussitôt, comme par fierté ou nécessité, les dents serrées, le regard rivé vers un point que personne d'autre ne pouvait voir.


Autour de lui, la forêt retenait son souffle, même les arbres semblaient écouter. Et dans cette nuit silencieuse, ce fut son silence à lui, ce silence déchiré de quelques souffles rauques, qui parut le plus douloureux. La solitude qu'il traînait avec lui depuis toujours lui collait à la peau comme une seconde blessure, invisible mais aussi profonde que les autres. Un manteau d'ombre, cousu de résignation, d'abnégation, et de cette obstination farouche à ne jamais rien demander à personne.


Triss sentit un nœud se former dans sa poitrine. Une boule d'émotion pure, lourde et froide, à peine contenue.


Il était là, seul, brisé, mutilé, et pourtant... il restait debout. Pour les autres. Pour cette mission absurde, sans fin et sans merci qu'un vieux Sorceleur lui a jadis confiée.


Elle le connaissait, ce masque de fer qu'il portait. Cette manière de tout enfouir, de ne jamais faillir. Il portait la douleur comme d'autres portent un honneur. Et cela le consumait lentement, jour après jour.

Il n'avait jamais été pour elle, elle le savait. Il en avait choisi une autre. Elle s'y était résignée depuis longtemps.


Et pourtant...


Chaque fois qu'elle le voyait ainsi — nu dans sa souffrance, effondré dans un recoin de la nuit, refusant l'aide, refusant le monde — quelque chose en elle se fissurait un peu plus. Il n'avait pas besoin d'elle, il ne la regarderait jamais autrement. Mais son amour pour lui, pourtant éteint depuis des années, persistait malgré tout... Elle aurait voulu lui parler. Traverser cette forêt, poser sa main sur son épaule, lui dire qu'il avait le droit de tomber. Le droit de demander de l'aide. Mais elle resta là. Spectatrice de son agonie alors qu'il aurait été si facile pour elle de le soigner.


Il resta là longtemps, agenouillé, le front penché vers le sol, comme un guerrier usé qui attendrait une fin qu'il sait inévitable. Et Triss, de l'autre côté du sortilège, le regardait...


Puis elle coupa le lien.


Le miroir redevint noir. Le reflet d'obsidienne ne montra plus qu'elle-même : silhouette droite, les mains posées à plat sur le cadre, le regard fixe. Une larme roula sur sa joue, qu'elle essuya sans y penser.


Puis elle s'écarta du miroir, et l'ombre de sa chambre la reprit, sans promesse de sommeil.




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