L'aube s'insinuait lentement entre les branches dénudées du bois, glissant en traînées pâles sur la pierre lézardée du Manoir Reardon, comme un souffle venu d'un autre âge, blafard et sans chaleur. Ce n'était pas une lumière de renouveau, mais une clarté maladive, exsangue, qui effleurait les murs avec la précision d'un scalpel. Elle révélait sans indulgence chaque fissure, chaque tache d'humidité, chaque blessure ancienne que le temps n'avait pas refermée. À la façon d'un médecin sans émotion, elle dressait l'inventaire clinique d'un lieu en agonie.
Le manoir lui-même semblait à peine respirer. Il n'émettait plus de plainte, plus de grincement spontané, seulement cette sorte d'abdication muette propre aux créatures qui ont trop souffert pour hurler encore. Le porche principal, autrefois robuste, n'était plus qu'une avancée branlante, soutenue par des poutres rongées jusqu'à l'os par les saisons, d'où pendaient des toiles d'araignées grises de poussière, oubliées des araignées elles-mêmes. La grande porte, jadis ornée de sculptures précieuses, n'ouvrait plus que sous la contrainte, et chaque fois qu'elle cédait, elle le faisait en gémissant, marquée par les coups, les bottes, les assauts de ceux qui l'avaient traversée sans attendre qu'elle consente.
Dans la cour intérieure, les soldats restés en faction ne tenaient plus de ligne. Ils n'étaient plus qu'un groupe épars d'hommes en sursis, déambulant entre les cendres et les caisses éventrées. Ils bougeaient par habitude plus que par nécessité, comme si l'idée même d'un ordre à suivre avait été lessivée par les jours. Cela faisait longtemps que personne n'avait crié "Garde à vous", plus personne n'en voyait l'utilité. L'un d'eux traçait lentement des cercles dans la poussière du talon, l'air absorbé, comme s'il espérait révéler quelque chose sous la surface, ou peut-être simplement trouver une distraction qui justifierait encore sa présence. Un autre, affaissé contre la margelle d'un puits asséché, mâchait lentement un morceau de cuir durci par les intempéries, le regard perdu là où l'horizon se noyait dans une brume indifférente. Un troisième, plus jeune peut-être, réajustait sans cesse une ceinture déjà trop serrée, comme s'il cherchait à contenir quelque chose en lui, la peur, la honte, ou cette vacuité rampante qui s'insinue quand l'attente devient tout ce qu'il reste.
Le silence, lui, n'était pas absolu, mais il avait la densité de ces matins qui succèdent aux décisions non prises. Les oiseaux chantaient, mais timidement, avec la retenue de ceux qui savent que les lendemains ne sont pas tous des promesses. Le vent faisait battre doucement les pages d'un livre abandonné sur les marches, livre qu'on n'avait pas refermé, peut-être parce que la fin importait peu. Et sous cette lumière de cendre, le Manoir Reardon ne ressemblait plus à une place forte. Il avait l'allure d'un ossuaire de pierres où l'on attendait, sans trop savoir quoi. Peut-être la fin... Mais pour l'heure, il n'y avait que l'aube. Et des hommes encore debout, peut-être simplement parce qu'ils n'avaient pas encore trouvé comment chuter.
Un peu à l'écart, à la lisière de cette cour muette où le silence et la fatigue résonnaient plus fort que les armes, une tente s'accrochait encore à l'idée d'un abri. Elle tenait debout, oui, mais davantage comme un linceul dressé que comme un refuge digne de ce nom. Des cordes effilochées, nouées à la va-vite, pendaient le long de ses flancs, et quelques rustines de cuir noirci en renforçaient les angles. L'ouverture bâillait à demi, grinçait sous les coups du vent, claquait parfois comme une voile prise de panique. Pourtant, elle résistait. À l'image de ceux qu'elle protégeait encore tant bien que mal de la lumière, du froid, et de tout ce que le jour pourrait ramener avec lui.
À l'intérieur, l'obscurité n'était jamais complète. L'aube, opiniâtre, s'infiltrait par les coutures distendues, dessinant de minces zébrures de lumière sur les visages endormis. Elle les effleurait sans indulgence, soulignant chaque pli, chaque trace de veille, chaque cicatrice mal refermée, comme si elle cherchait à les compter, à les nommer une à une. Les formes humaines, couchées çà et là sur des matelas de fortune, prenaient sous cette lumière pâle l'allure de statues inachevées, recouvertes de couvertures rêches jetées à la hâte, sans soin ni tendresse. Rien n'avait été pensé pour le confort. Tout ici portait la marque d'un repos temporaire, celui qu'on prend non pour se reposer, mais pour ne pas tomber tout à fait.
Geralt ne dormait pas. Il ne dormait plus depuis longtemps. Il se tenait debout, silhouette droite et tendue à l'orée de l'entrée, figé dans cet entre-deux étrange où l'on n'appartient ni au jour, ni à la nuit. Son corps occupait la frontière, mi-ombre, mi-jour, comme si le simple fait de choisir un côté lui semblait déjà un engagement de trop. Il portait son armure, terne, usée, lourde d'épreuves. Le cuir était assombri par l'usage, les coutures tirées comme des nerfs sous tension, les plaques de dimérium maculées de cendre, de sang séché, de souvenirs qu'on ne veut pas nommer. Il n'avait pas encore bouclé ses gantelets : ses mains pendaient de part et d'autre de son corps, nues, ouvertes, ni prêtes à frapper ni capables d'embrasser. Juste là. En attente. Son regard, dur mais flou, balayait sans s'attarder le dehors. Il glissait sur les silhouettes des soldats qui traînaient encore dans la cour, sur les murs délavés du manoir, sur les flaques humides de pierre usée, comme on observe le lit vide d'un mourant. Il ne voyait pas, il constatait. Ce n'était pas la peur, ni la colère, qui creusait ses traits. C'était cette usure plus profonde, plus insidieuse, que seuls les vétérans reconnaissent chez les leurs : celle qui ne naît pas du combat lui-même, mais du lendemain. Du surlendemain. De tous les jours d'après, où il faut encore se lever.
Derrière lui, plus en retrait, assis à même un coffre de voyage couvert d'un tissu grossier, Régis l'observait par intermittence avec la discrétion d'un être qui sait que trop d'attention peut faire chanceler ce qui tient à peine. Il était assis sur un coffre de voyage recouvert d'un tissu grossier, les coudes posés sur les genoux, le regard tourné, pour l'essentiel, vers un miroir noirci posé contre la paroi la plus stable de la tente. Le verre n'avait rien de magique aux yeux profanes : une simple surface d'obsidienne veinée, semblant morte. Mais ceux qui savaient, voyaient en de brefs reflets un frémissement sourd, comme une respiration à peine contenue. Le vampire effleurait parfois la surface du miroir du bout du doigt, non pour en tirer quelque chose, mais pour y capter ce que lui seul savait encore entendre. Son front, plissé d'une concentration presque douloureuse, révélé moins l'attente d'une réponse que la difficulté d'en formuler la question. Une mélancolie sourde habitait son silence, celle de ceux qui ont vécu trop longtemps pour croire encore aux issues claires.
Le reste du groupe dormait encore.
Alric, roulé sur le côté, la main toujours posée sur le pommeau de son épée, semblait veiller même dans le sommeil. Ses paupières frémissaient parfois, comme si elles gardaient le rythme d'un cauchemar récurrent. Son visage était celui d'un homme vidé. Mira, blottie dans une couverture trop grande pour elle, dormait profondément. Des mèches de cheveux bouclés s'échappaient en vrac autour de son front, et ses paupières agitées laissaient deviner un songe en mouvement, peut-être un rêve trop vaste pour son jeune âge.
Un peu à l'écart, Blaime dormait en chien de fusil, face à l'entrée, une main sous la nuque, l'autre serrée sur la garde d'un couteau. Même dans le sommeil, il conservait la tension du prédateur : prêt à bondir, ou à tomber. Zehlen, de son côté, était étendu comme un cadavre en parade, les bras croisés, l'immobilité parfaite d'un être qui refusait jusqu'à l'idée de vulnérabilité.
Malwin, sur le dos, ronflait doucement, un bras en travers du front, l'autre pendu mollement sur le côté. Sa bouche entrouverte laissait échapper des souffles lourds, irréguliers, et une chaussette, à demi enlevée, oscillait au rythme de sa jambe. Il s'était effondré là comme on jette un sac trop lourd. Enfin, Borne... ronflait lui aussi, plus sourdement encore, une main posée sur son ventre gonflé des pintes d'alcool vidées la veille. Il dormait d'un sommeil sans honneur mais sans remords, comme seuls dorment ceux qui savent que le réveil n'apportera rien de meilleur. Autour de lui, les respirations continuaient, lentes ou bruyantes, comme les restes d'un monde qui refusait de se réveiller. Mais dans un coin de la tente, une paupière battit.
Alric, roulé sur son flanc gauche, entrouvrit une paupière. Une seule. Le monde s'y infiltra comme une traînée de lumière trop blanche, trop vive, agressive dans sa douceur même. À travers les mailles poussiéreuses de la tente, l'aube filtrait encore, mais pour lui, c'était déjà trop. Ses cils battirent lentement. Ce n'était pas encore un réveil. Plutôt une remontée hésitante entre deux eaux, cet instant flottant où l'on n'est plus vraiment dans le sommeil, mais pas encore dans le monde... Et où tout choix semble trop grand. Ce qu'il vit d'abord, ce furent des formes. Des ombres tremblées, incomplètes, des fragments de chose : la courbe d'un sac, le pli d'un manteau, la trace d'un souffle. Un nœud d'ombre au centre du flou attira vaguement son attention. Il n'y prêta pas plus d'importance que cela. L'informe, après tout, convenait bien à l'état dans lequel il dérivait. Un filet de bave s'échappa de la commissure de ses lèvres et s'écrasa mollement sur le drap rêche. Il soupira, presque d'aise, et referma les yeux. L'idée de replonger était douce. Une dernière minute. Une dernière...
Trop tard. Un frisson, mince comme une lame à peine effleurée, s'insinua dans son dos. Ce n'était pas de la peur. C'était plus ancien, plus primaire. Un frémissement intérieur qu'on ressent quand on ne sait pas encore, mais qu'on sent déjà. Il rouvrit les yeux. Cette fois pleinement. Et l'ombre devint présence. Deux yeux rubis, étroits, d'une intensité glaciale, le fixaient. À quelques centimètres de son visage.
- Aaaaah ! hurla-t-il, étranglé par la panique, jambes battant contre la couverture, bras fouillant l'air à la recherche de la garde de son épée.
Le cri éclata dans la tente comme une pierre dans un miroir. Brutal, aigu, il fendit le silence ouaté de l'aube et en réveilla chaque écho assourdi. Mira sursauta, Blaime bondit comme un ressort, déjà poignard au poing, tandis que Zehlen, à demi levé, se campait dans une posture de défense glaciale, le regard dur. Borne, lui... ronfla plus fort, par pur réflexe.
Geralt ne se retourna même pas. Le cri, la panique d'Alric et surtout le bruit anarchique des ailes battant à tout rompre, tout sonnait juste.
Kavka.
Juché sur une malle proche du couchage d'Alric, le corbeau battait déjà des ailes dans un fracas désordonné. Son plumage noir vibrait sous la lumière filtrée, chaque battement sec éclaboussant l'air d'une agitation nerveuse, presque indécente. Il dérapa en frôlant la toile, heurta le rebord de la tente d'une aile, et glissa enfin vers l'ouverture dans un souffle effilé, s'éclipsant comme une ombre trop dense pour appartenir à cette heure du jour.
Geralt demeura figé une seconde de plus, les sourcils froncés. Il n'avait rien entendu. Rien senti. Pas le moindre battement d'ailes, pas même le moindre déplacement d'air. Un instant, une pensée traversa son esprit : Comment ?
Mais l'instant passa. Et la pensée s'effaça avec lui.
Depuis longtemps déjà, il avait cessé de s'étonner que Kavka puisse échapper à ses sens. Il ne savait pas comment il y parvenait et, de toute façon, cela n'avait aucune importance.
Il détourna les yeux et les reporta sur Alric, toujours assis, blême, les mains crispées sur une couverture trop fine pour le protéger de quoi que ce soit. Ses cheveux en bataille lui donnaient l'air d'un homme à qui on venait de voler un rêve.
- Je crois que j'ai perdu toute dignité, murmura-t-il, le souffle tremblant. Ou quelque chose dans le genre...
Geralt ne répondit rien à la confession d'Alric. Il n'en avait ni l'envie, ni l'utilité. D'un mouvement sec, il se détourna, abandonnant derrière lui la tente alourdie par les respirations hachées, les soubresauts nerveux et la moiteur d'un réveil brutal. Sans un mot, il franchit l'ouverture, effleurant distraitement de la main la toile râpeuse, et s'avança dans la cour blafarde du manoir.
Kavka l'attendait sur la margelle du vieux puits asséché. Ses serres agrippaient la pierre érodée, et son plumage noir semblait absorber toute clarté. Il s'ébrouait avec une application méthodique, lissant ses plumes une à une, ignorant ostensiblement l'approche du sorceleur.
Geralt s'arrêta à quelques pas de lui, les bras croisés, les yeux plissés.
- Où étais-tu passé ? demanda-t-il, d'une voix où perçait une colère lasse.
Kavka interrompit brièvement sa toilette pour lui jeter un regard oblique, et son bec s'ouvrit dans un cliquetis sec, presque moqueur.
- Je sauvais le monde, évidemment, lança-t-il d'un ton désinvolte, comme s'il commentait le temps qu'il faisait. Qu'est-ce que tu crois que je fais de mes journées exactement ? De la pêche à la mouche ?
Geralt inspira lentement, par le nez, pour retenir la vague d'agacement qui lui montait à la gorge.
- Cesse de te foutre de moi, Kavka. Sois sérieux, pour une fois.
Le corbeau inclina la tête, ses yeux noirs brillants d'une malice opaque.
- Je suis toujours sérieux.
Geralt fronça les sourcils, prêt à répliquer, mais un bruit discret derrière lui l'interrompit. Il tourna légèrement la tête.
Régis approchait, drapé dans son calme habituel, les mains croisées dans le dos. Il s'arrêta à leur hauteur, esquissa un bref salut à l'adresse du sorceleur, puis tourna vers Kavka un regard amusé.
- Aurais-tu l'amabilité de nous expliquer comment tu as accompli cet exploit héroïque ? demanda-t-il, sa voix douce teintée d'une ironie légère.
Kavka gonfla légèrement son poitrail, comme pour se donner des airs de héraut, puis répondit avec un sérieux grotesque :
- En mangeant une libellule.
Un silence, épais, accueillit cette déclaration.
Geralt ferma brièvement les yeux, comme pour chasser une migraine naissante — ou peut-être pour ne pas céder à l'envie de saisir l'oiseau à pleines mains et de l'envoyer valser dans le premier mur venu.
Imperturbable, Kavka poursuivit :
- Si je n'avais pas été là, ces salopards de merles auraient réussi leur coup.
Il ponctua sa tirade d'un battement d'ailes satisfait, son plumage vibrant comme une étoffe trop noire sous la lumière du matin.
Geralt leva une main, paume vers le ciel, geste las d'un homme qui ne savait plus s'il balayait la conversation, l'oiseau, ou le monde entier.
- Assez. Cette conversation ne nous mène nulle part. Pourquoi nous avoir amenés ici ?
Kavka cessa net de lisser ses plumes. Il redressa la tête, ses yeux étincelant brièvement d'une gravité étrange, feutrée, contenue.
- Parce que le dénouement approche, répondit-il simplement. Le fil se tend. Vous avez bien mérité une journée tranquille... pendant que d'autres travaillent, ajouta-t-il en agitant ses ailes d'un air théâtral pour se désigner lui-même.
Son regard glissa, lointain, au-delà des murs croulants, au-delà même du visible.
- Demain, conclut-il dans un souffle presque doux, vous ferez face à l'Ombre.
Le silence retomba aussitôt, plus dense, plus irrévocable qu'aucune menace formulée à voix haute.
Geralt rompit l'immobilité le premier, sa voix grave tranchant l'air figé :
- Pourquoi demain ? Cela fait des semaines que tu nous fais courir à travers tout Velen. Qu'est-ce qui a changé ?
Kavka, toujours perché sur la margelle du puits, pencha légèrement la tête, lissant distraitement une plume du bout du bec avant de répondre, d'un ton faussement léger :
- Tout est prêt pour le combat final, voilà tout. Il ne manque que... quelques détails. Des broutilles. Vous avez toute la journée pour y remédier.
Le Sorceleur serra les mâchoires, mais ce fut Régis qui prit la parole, sa voix douce, presque raisonnable :
- Ne serait-il pas plus simple que tu nous expliques clairement ce à quoi nous devons remédier ?
Kavka roula ostensiblement des yeux, ses ailes frémissant d'une exagération théâtrale.
- Ouh là, ça va être ma fête... fit-il en piaillant.
Régis haussa un sourcil, décontenancé.
- Pardon ?
Kavka sautilla sur place, agitant ses serres avec une impatience feinte.
- Trois... deux... un... Et c'est parti.
Et ce fut à cet instant précis que l'air sembla se contracter autour d'eux.
Un frisson invisible parcourut la cour, une onde subtile, insaisissable, comme si le monde, brusquement, retenait son souffle. L'odeur âcre de l'ozone monta d'un coup, brutale et métallique, piquant les narines avec la même intensité sourde qu'un orage d'été sur le point d'éclater. Sous leurs pieds, une vibration résonna dans la pierre.
Un claquement bref fendit l'air, sec et tranchant tandis qu'une fente noire s'ouvrit dans l'espace, déchirant le tissu du réel en un ovale irrégulier d'où s'échappaient des filaments d'énergie blafarde.
Dans un battement de cape, Yennefer franchit le seuil.
Sa silhouette surgit, tendue, nerveuse, toute de noir vêtue. Ses cheveux sombres, soulevés par un vent venu d'ailleurs, s'éparpillaient autour de son visage fermé, encadrant ses traits pâles d'une couronne de nuit. Sa robe, austère et élégante, semblait absorber la lumière autant que son regard la rejetait.
Elle s'arrêta à quelques pas de Geralt et de Régis, ignorant ostensiblement Kavka, ou feignant de l'ignorer, ce qui, venant d'elle, revenait souvent au même.
- Il faut que je te parle, dit-elle à Geralt d'une voix basse, tendue comme un fil d'acier. Maintenant.
Mais son regard, malgré elle, glissa brièvement vers Kavka. Pas de haine, pas même de colère dans ses yeux, seulement une méfiance si vive, si acérée, qu'elle aurait pu ébrécher la pierre.
Le corbeau, toujours perché sur la margelle du vieux puits, s'ébroua lentement, les plumes frémissantes. Puis, d'un ton faussement innocent, il rompit le silence :
- Toujours aussi théâtrale, siffla-t-il.
Il ponctua la remarque d'un cliquetis sec de bec — un tic sonore, presque moqueur. Et dans ses yeux rouges, un éclat fugitif passa : un fragment de noirceur, une lueur trop ancienne, trop vraie pour n'être qu'un jeu. Une lumière que ni l'humour, ni l'insolence ne parvenaient entièrement à dissimuler.
Yennefer s'approcha de quelques pas, le regard dur et les poings serrés. Elle était venue pour une seule chose. Et cette chose, perchée nonchalamment sur la margelle du vieux puits, lui faisait face avec le calme insolent des créatures qui ont tout vu. Et qui savent qu'on ne peut rien contre elles.
Kavka tourna légèrement la tête, juste assez pour que la lumière frappe un instant son œil rubis. Il la fixait déjà.
- Arianna Faleni, ça te dit quelque chose ? demanda Yennefer, la voix glaciale.
- Oh non, pas encore ce pot de colle... soupira l'oiseau. Après cinq cents ans, je pensais m'en être enfin débarrassé...
- Elle parle beaucoup de toi dans ses écrits... Tout comme le Cercle des Sorciers du Nord...
Kavka leva légèrement une aile, dans un geste d'exaspération feinte.
- Elle parlait surtout de ce qu'elle ne comprenait pas. Quant aux autres vieux croulants... Des imposteurs, ni plus ni moins...
Il marqua une pause, puis ajouta, plus bas :
- Ils n'auraient même pas su se curer le nez sans aide...
- Explique-toi. Immédiatement, ordonna la magicienne.
Le corbeau pencha la tête de l'autre côté, l'air presque attendri.
- Ayez la foi. Ou faites vos propres choix. C'est tout ce que je peux vous dire.
- Avoir la foi ? intervint Geralt dont l'exaspération montait crescendo. On te suit aveuglément depuis le début. Sans explication. Sans preuve. Rien. Tu nous balades à travers Velen comme des chiens en laisse.
- Et c'est exactement ça, répondit Kavka, le plus naturellement du monde. Avoir la foi, c'est suivre sans comprendre, sans demander à voir. Si je vous disais ce que je sais, vous deviendriez fous. Littéralement.
- Tu nous dois des explications ! siffla Yennefer, à deux doigts de dégainer sa colère comme une dague.
- Non. Je ne vous dois strictement rien. Je prodigue gracieusement mes conseils. Vous êtes libres de les écouter. Ou non.
Un silence tendu se creusa. Puis Régis, toujours maître de lui, prit la parole, calmement :
- J'entends vos arguments, dit-il en se tournant vers Geralt et Yennefer. Mais, si l'on observe les faits... jusqu'à présent, Kavka ne nous a jamais menés au désastre. Au contraire. Il nous a évité bien des ennuis.
- Ça, c'est bien parlé, vieille branche, approuva Kavka, le ton faussement ému.
Moi aussi j'ai confiance en lui, ajouta Alric, un peu à contrecœur mais avec franchise.
- Merci, Balou, répondit Kavka avec un petit gloussement de gorge. Ton enthousiasme me papillonne littéralement le ventre.
Il battit doucement des ailes.
- Bien. Trêve de bavardages. Il est temps pour vous deux de partir... avant de dire des choses regrettables qui blesseraient mon amour-propre délicat.
Et en un battement d'air trop rapide pour être naturel, Geralt et Yennefer disparurent.
Le vent, léger, souleva quelques feuilles mortes, et Kavka, toujours perché seul sur sa margelle, recommença à lisser ses plumes comme si rien ne s'était passé.
Et tandis que le jour finissait de se lever, le présent, éphémère et tranquille, profita une dernière fois de la lumière...
... avant que l'Ombre n'étreigne le lendemain.