The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 60 : Un dernier feu avant l'oubli

Par Auteur_sans_nom

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Le monde semblait s'être arrêté.


Autour d'eux, la mer s'étirait dans toute sa splendeur, d'un bleu trop vaste pour être réel, ourlée d'écume et de lumière. En contrebas, les falaises chutaient à pic dans le vide, griffées par le vent et le sel, dévorées par les siècles. Et tout en haut, posé en équilibre, comme une épave échouée dans le ciel, un demi-bateau trônait figé dans l'absurde majesté de son impossibilité.


L'embarcation, ou ce qu'il en restait, était coincée entre les pierres d'une crête déchiquetée, le flanc brisé en deux. Le pont arrière pointait vers les nuages, tandis que la proue, lacérée, pendait dans le vide, menaçant à chaque instant de se détacher et de s'écraser dans les vagues mille mètres plus bas. Il n'y avait ni voile, ni mât, seulement des planches blanchies par le vent, des cordages effilochés, et le chant lancinant du courant d'air qui passait entre les lattes comme une plainte retenue.


Et dans cette scène impossible, le Sorceleur et la magicienne apparurent.


Geralt cligna des yeux. Son regard chercha un repère, une trace de portail... mais rien. Rien qu'un vertige. Il était là, tout simplement, debout sur les planches branlantes du pont brisé, les doigts instinctivement crispés sur la garde de son épée, piégé non pas dans un lieu, mais dans un souvenir.


Yennefer, à quelques pas de lui, se tenait immobile. Son visage était fermé, tendu d'incompréhension. Ses yeux sombres balayèrent les alentours, fronçant les sourcils à la vue de la mer sans fin, du vide sous leurs pieds et du ciel si proche qu'il semblait vouloir les avaler.


- Qu'est-ce que... commença-t-elle à voix basse, sans vraiment attendre de réponse.


Mais elle n'alla pas plus loin.


Un grincement léger se fit entendre, quelque part sous leurs pieds. Le vent poussa un hauban détaché qui tinta contre une poutre en un carillon cristallin. L'air sentait l'iode, la résine sèche... et un souvenir.


Geralt fit un pas, prudent. Le bois craqua, mais tint bon. Il tourna lentement la tête vers Yennefer.


- Skellige, murmura-t-il. C'est ici... le sommet de la falaise. Le bateau...


Yennefer ne répondit pas. Son regard s'était perdu, ailleurs. Là où le souvenir, justement, reprenait forme. Elle s'approcha lentement de la rambarde disjointe. Le vent lui gifla doucement le visage, mais elle n'y prêta aucune attention.

Ses doigts effleurèrent le bois, comme si elle tentait d'en lire les fibres, d'en extraire la mémoire.


- C'est ici que tout a commencé, souffla-t-elle.


Et dans son esprit, « tout » voulait dire « eux deux ».


Bien longtemps auparavant, dans les terres du Nord, la magicienne avait tenté de contrôler une créature de vent et de fureur, capable d'écraser des montagnes pour peu qu'on en formule le vœu. Elle avait été totalement dépassée par la puissance de l'entité et, pour la sauver d'un sort qui menaçait de la consumer, le Sorceleur avait prononcé un vœu. Un vœu simple, celant son propre destin à celui de la magicienne. Et le lien fut scellé. Depuis ce jour, ils avaient marché l'un vers l'autre comme deux astres prisonniers d'une orbite, incapables de se fuir, incapables de se comprendre entièrement. L'amour, la douleur, la passion, les ruptures, les retrouvailles... Tout pouvait être expliqué. Justifié. Par cette phrase-là, soufflée au bord du gouffre à un esprit sans visage.


Mais l'idée, un jour, finit par ronger la magicienne. Les sentiments qu'ils s'étaient habitués à ressentir l'un pour l'autre, était-il réel ? Auraient-ils pu exister sans l'intervention du djinn et d'un vœu inconsidéré ?


C'est ainsi que, bien des années plus tard, ils étaient venus ici. Sur cette épave figée au sommet du monde, sur ce demi-bateau en équilibre entre ciel et mer. Ensemble, ils avaient affronté un autre djinn. Ensemble, il l'avait dompté, jusqu'à le forcer à défaire le vœu inconsidéré formulé par le Sorceleur, des années plus tôt.


Et une fois libres... Ils étaient restés. Ensemble. Pas parce qu'ils y étaient forcés, mais parce qu'ils l'avaient choisi.


Geralt ferma brièvement les yeux. Le souvenir était là, si proche qu'il en sentait la morsure sur sa peau. L'odeur du vent, le craquement des cordes, la chaleur du regard de Yennefer ce soir-là, un regard qui n'appartenait qu'à elle, qu'à lui, et à personne d'autre.


- Qu'est-ce qu'on fait là ? demanda-t-il doucement. Pourquoi Kavka nous a renvoyés ici ?


- Je l'ignore, répondit Yennefer, pensive. Peut-être pour nous empêcher de parler...


- Non, rétorqua Geralt. Il n'avait pas l'air de s'en soucier. Ce que tu as appris à Aretuza ne l'a même pas intéressé. Il visait autre chose.


Yennefer fronça les sourcils.


- Geralt, ça n'a aucun sens...


- Il a dit que demain serait le jour où nous affronterions l'Ombre. Et qu'il ne restait que des broutilles à régler.


Et dans un silence, le vent soupira.


- Tu crois qu'il nous a envoyés ici pour qu'on partage un dernier moment ?


Geralt baissa les yeux vers le vide.


- Si c'est le cas... alors demain sera un jour très sombre.


- Que comptes-tu faire ? demanda Yennefer.


- Profiter de cet instant de répit, répondit-il simplement. Cela fait longtemps... trop longtemps, que nous n'avons pas eu un moment pour nous.


Elle esquissa un sourire en coin, teinté de douceur et de cette ironie qui lui était propre.


- Je parlais de Kavka.


- Ah. Lui.


Elle s'approcha légèrement, les bras croisés.


- Il faut prendre une décision. Le suivre... ou tracer notre propre route.


Geralt haussa lentement les épaules.


- Je crois que nous n'avons pas vraiment le choix.


- On a toujours le choix, Geralt.


Il tourna vers elle un regard calme, un peu fatigué, mais habité d'une lueur sincère.


- Peut-être. Mais... pour une fois, juste pour cette fois, j'ai envie d'avoir la foi. Comme ce jour-là, ici même, quand on a brisé le vœu. Quand j'espérais que nos sentiments n'étaient pas une illusion, qu'ils n'étaient pas une chaîne invisible forgée par la magie d'un djinn. Comme j'ai eu foi en nous cette fois...


Il marqua une pause.


- Aujourd'hui, j'ai envie d'avoir la foi comme j'ai eu fois en nous ce jour là...


Elle ne répondit pas tout de suite. Puis, lentement, elle s'approcha, posa sa tête contre son épaule, le front tourné vers le ciel.


- Alors ayons foi, dit-elle simplement, le regard perdu vers l'horizon. Au moins jusqu'à demain...


Le silence s'étira entre eux, dense et paisible, pareil à un souffle retenu dans le creux du monde. Le vent s'était fait discret, et même la mer semblait écouter.


Puis, d'une voix basse, Yennefer murmura :


- Je sais à quoi tu penses.


Geralt laissa échapper un soupir léger, sans l'ombre d'un agacement, mais avec ce timbre bourru qu'elle connaissait par cœur.


- Tu sais bien que je déteste quand tu lis dans mes pensées.


Un sourire effleura les lèvres de la magicienne, à peine une ombre de moquerie dans les yeux.


- Je n'ai jamais eu besoin de lire dans ta tête pour savoir à quoi tu penses.


Alors il tourna vers elle son regard doré, et le plongea dans le sien — ce violet profond, troublant, immense comme un ciel d'orage. Un regard que nul autre n'avait jamais su soutenir sans vaciller. Mais lui, il y plongea sans détour, sans armure, sans mots. Et ce qu'il y vit, ce n'était ni défi, ni magie. Juste une vérité ancienne. La leur.


- Il va falloir que tu uses un peu de ta magie avant..., souffla Geralt avec un sourire fatigué. Je ne suis pas au mieux de ma forme.


Yennefer posa deux doigts sur sa poitrine. Un souffle d'énergie parcourut son corps, léger d'abord, puis plus profond, une chaleur qui se glissa sous la peau, ranima les muscles, recousit les chairs invisibles. Les contusions s'estompèrent comme une encre chassée par l'eau. La douleur recula, repoussée par cette lueur violette et douce qu'elle seule savait invoquer sans effort.


- Viens, dit-elle simplement, en attrapant sa main.


Elle le guida sans un mot vers ce qui avait dû être autrefois la cabine du bateau, un réduit déchiqueté, penché sur l'abîme, mais encore debout. Comme eux. Ils s'y engouffrèrent sous un pan de toit crevé, à demi protégés du vent et du monde.


Yennefer ne perdit pas de temps.


D'un geste précis, elle défit les attaches de sa robe. Le tissu sombre glissa sur ses hanches comme une vague de soie, dévoilant, dans une lenteur irréelle, ce corps que Geralt connaissait trop bien pour en ignorer les secrets, mais jamais assez pour ne plus en être bouleversé. Elle était une tempête figée, une invitation à la perdition.


Elle s'approcha de lui. Ses mains, posées sur son torse, étaient brûlantes.


- Ne me touche pas encore, murmura-t-elle. Regarde-moi.


Ses mots étaient tranchants, comme un ordre. Mais dans ses yeux, une tendresse à vif, cette même faille qu'elle s'efforçait toujours de cacher. Lentement, elle le déshabilla, prenant soin de chaque geste, chaque bouton, chaque sangle. Elle embrassa chaque cicatrice avec un mélange de dévotion et de tristesse, insistant particulièrement sur celles qui, quelques minutes plutôt, saignaient encore.


Quand il fut nu, elle s'agenouilla devant lui, le regard levé, fier et vulnérable à la fois. Avec une grâce presque douloureuse, ses lèvres l'enveloppèrent tandis que sa langue dessinait des arabesques de plaisir. Geralt, pourtant habitué à tout, bascula légèrement la tête en arrière, laissant échapper un soupir profond.


Ses mains s'étaient crispées sur les planches rugueuses, ses hanches retenant à peine l'instinct de se mouvoir. Mais Yennefer contrôlait tout. Elle accéléra, puis ralentit, jouant de lui comme d'un instrument dont elle connaissait la moindre corde sensible. Lorsqu'elle le sentit trembler, vaciller, elle s'arrêta brusquement. Son regard s'éleva, brûlant, presque cruel de lucidité.


Elle se redressa sans un mot, le poussa doucement sur le dos, et s'installa à califourchon sur lui. Ses cuisses l'enserrèrent. Sa main guida le mouvement, mais elle ne le laissa pas entrer.


- Dis-le, souffla-t-elle.


- Je te veux.


Alors, seulement, elle s'empala lentement, avec un soupir profond arraché à sa gorge. Geralt ferma les yeux. C'était plus qu'un contact, c'était une perte de soi.


Elle roula des hanches, ondulant, ses mains sur son torse, ses ongles traçant des lignes incandescentes. Elle allait et venait, d'abord doucement, puis avec plus de vigueur, jusqu'à ce que le bateau lui-même se mit à tanguer au rythme de leur amour, aux échos de leurs souffles entremêlés, de la chair qui claque et de leurs soupirs inarticulés.


Elle n'était pas là pour séduire. Elle prenait. Réclamait. Écrasait la distance entre la vie et l'oubli. Et lui, loin de lutter, se laissait submerger. Elle accéléra encore, son corps tendu, ses seins dansant au rythme de son plaisir, ses mains crispées sur son torse. Les gémissements devinrent des appels. Les appels, des prières, jusqu'à ce que, dans un cri brisé, elle s'abandonne, secouée de spasmes, le visage levé vers le plafond éventré du ciel.


- Maintenant... viens. Rappelle-moi ce que c'est que d'être vivante.


Geralt s'agenouilla derrière elle et la saisit par les hanches. Elle cria, pas de douleur, mais d'un plaisir aigu, presque cruel. Il la prenait avec force, ses reins claquant contre elle dans une cadence sauvage. Elle gémissait, suppliait sans mots, se cambrait sous lui. Une vague de chaleur s'élevait en lui, remontait, irrésistible. Elle tremblait à nouveau, incapable de retenir sa jouissance. Le monde vacillait. Les planches grondaient. Le ciel se serrait autour d'eux.

Et enfin... ils chutèrent ensemble.


Elle s'effondra sur le côté, haletante, le front perlé de sueur, et l'attira contre elle.


Son visage vint se nicher au creux de son cou, là où son odeur restait la plus vive, la plus humaine.


- Si je dois mourir demain, murmura-t-elle, je veux que ton odeur me colle à la peau.


Il ne répondit pas. Il se contenta de la serrer plus fort, comme si ses bras pouvaient tenir le monde une nuit de plus.


Dehors, le soleil glissait derrière les montagnes, noyé dans une brume d'or et de cendre.


Mais dans l'ombre douce de la cabine éventrée, leurs corps, encore brûlants, continuaient de rayonner.


Comme un dernier feu, avant l'oubli...




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