The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 61 : Interlude - Une journée comme une autre

Par Auteur_sans_nom

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Un peu plus tôt, ce jour-là...

 

Le soleil étirait ses doigts pâles entre les feuillages, caressant la forêt d'une chaleur encore timide, lavée de la nuit. L'air sentait la mousse fraîche, le bois encore endormi, et ce genre de promesse qu'un matin trop calme enfouit parfois dans ses silences avant une catastrophe.


Perché sur une branche tordue, un oiseau noir s'épouillait avec toute la minutie qu'il convient à une tâche aussi hardue. Une griffe passait sous une plume, lissant, corrigeant, disciplinant. Il cligna lentement de l'œil gauche, gratta l'arrière de son crâne d'un mouvement sec, puis, sans cérémonie, redressa la queue... et expulsa une fiente épaisse et tiède qui s'écrasa avec précision sur une large feuille de bardane.


- Aaah...


Il laissa passer un silence, satisfait, puis son regard se posa, presque par hasard, sur la silhouette discrète d'une libellule. Fine, immobile, posée sur une pierre tiédie par les premiers rayons, elle vibrait à peine sous le vent léger. Ses ailes, minces comme du verre filé, captaient la lumière du soleil en éclats brefs et brillants.


Il haussa un sourcil imaginaire, mais ne bougea pas. La nature, elle, si.


Un peu plus loin, sur une autre branche, un merle juvénile, dont le duvet était encore ébouriffé et le regard trop rond pour le monde, observait la scène. L'éclat chatoyant de la libellule captivant sa curiosité, il se lança, en un élan de témérité maladroite, dans un plongeon hésitant. Ses ailes battirent l'air avec plus d'enthousiasme que de précision, déchirant le silence de l'aube en une cavalcade désaccordée. Il rata sa cible, heurta la pierre de l'aile dans un fracas miniature, laissa échapper un cri aigu de panique, et, affolé, s'envola à l'aveuglette... droit sur un tronc creux, vestige d'un arbre fendu par le temps, où sommeillait une vieille ruche, dissimulée sous un manteau de mousse et de lichen, comme si la forêt elle-même avait tenté d'en effacer l'existence sous une couche de douceur végétale.


Les abeilles, réveillées avec violence, jaillirent comme un seul souffle furieux, une nuée vibrante et hurlante, où chaque insecte semblait possédé par un esprit de vengeance. L'essaim, ivre de rage, fondit sur le premier être animé venu : un vieux sanglier au pelage râpé, qui fouillait la terre, avec la nonchalance rêveuse d'un vieillard cherchant dans ses souvenirs enfouis, afin de débusquer quelques tubercules pour son petit-déjeuné. Une piqûre dans l'oreille lui fit émettre un couinement ridicule. Les suivantes, plus nombreuses, le firent charger à travers les fourrés, possédé par la douleur. Poussant un hurlement bestial, l'animal jaillit hors du sous-bois, l'écume aux lèvres, les yeux exorbités de douleur, le groin frémissant de panique. Il traversa les fougères en les piétinant sans vergogne, écrasa les ronces dans un fracas de branches rompues, et déboula en mugissant dans un champ paisible, où paissaient quelques chèvres dociles, surveillées de loin par un fermier temérian. Un vieil homme rugueux, dont l'oreille gauche ne percevait plus que le vent, et dont l'humeur, elle, n'avait jamais entendu parler de douceur.


À la vue de cette masse hirsute et écumante surgie des fourrés, le fermier poussa un cri que la peur avait rendu déchirant, convaincu qu'un loup enragé venait s'emparer de son maigre troupeau. Les chèvres, affolées par cette onde de terreur brute, s'éparpillèrent en bêlements stridents. L'une d'elles, plus vive ou simplement plus téméraire, escalada un vieux muret de pierre sèche, bondit de travers, et dans sa panique heurta une lanterne suspendue.

Cette dernière vacilla, puis bascula. L'huile, se répandit alors en rigoles traçant leur destin sur le lin. Et les flammes se jetèrent sur le tissu avec la promptitude des tragédies trop bien préparées. Le vent, complice, emporta des braises jusqu'à l'étable, où une fenêtre ouverte offrait un accès direct au foin.


La charrette flamba d'abord, dans un craquement rauque de bois en agonie. Puis vinrent la grange, l'étable et le grenier qui s'embrasèrent tout entier, flamboyant comme un bûcher païen dressé pour les dieux de la ruine. La fumée noire, épaisse, grasse de suie et d'échos ancestraux, s'éleva lentement, majestueuse, déchirant le ciel et visible à des lieux à la ronde.


Une patrouille temérienne, en ronde dans les collines, aperçut le panache sinistre. Le sergent, zélé, flairant le complot, ordonna une enquête immédiate. En se dirigeant vers les lieux de l'incendie, ils croisèrent un marchand ambulant venu de Toussaint, traînant une charrette chargée de bouteilles de vin, étiquetées en nilfgaardien. Il avait un accent chantant, une chemise brodée, et une expression trop détendue à leur goût. Le sergent fronça les sourcils. Un vieux sceau sur une caisse éveilla un souvenir d'un cartel nilfgaardien. Cela lui suffit, le marchand ambulant ne pouvait être qu'un espion. Ils le lièrent avec des liens solides et confisquèrent ses biens parmi lesquels se trouvait un reçu cacheté, à destination d'un noble kovirien.


Ce reçu validait une livraison de vin rare, prévue pour un banquet réunissant les cours de Kovir et d'Aedirn dans une tentative diplomatique destinée à cimenter un accord commercial sensible, fruit de mois de négociations. Sans vin, ni excuse, le duc d'Aedirn quitta la table en claquant la porte. Bien sûr, l'accord échoua et Kovir, piqué au vif, imposa unilatéralement ses taxes sur les céréales.


A cela, Aedirn répliqua par un blocus de ses silos à grain. Le marché de Dol Angra, cœur logistique régional, s'effondra tandis que le prix du pain grimpait, la foule gronda. Sur la Grand-Place, une manifestation dégénéra. La garde fut appelée et un carreau fut tiré, peut-être par accident. Ou peut-être pas. Quoi qu'il en soit, il frappa un jeune homme au flanc qui mourut dans d'atroces souffrances.


Ce jeune homme était le fils d'un baron et accessoirement un fiancé politique. Le roi d'Aedirn reçut une lettre furieuse. Il vit là un affront, une manœuvre, un piège. Le Conseil de guerre fut convoqué et il fut décrété, en moins de temps qu'il en faut à une libellule pour s'envoler, un embargo total sur les produits koviriens.


Le commerce fluvial sur l'Ismena, artère vitale de la région, s'effondra. Les bateliers, privés de travail, firent ce que tout matelot sans travail ferait, ils se mutinèrent et bloquèrent manu militari un port stratégique. Ce blocus interrompit l'acheminement de matériaux vers un chantier de pont en Kaedwen, censé relier deux provinces isolées. Le pont s'effondra en cours de montage, faute d'approvisionnements suffisants, et plusieurs ingénieurs périrent. Par malheur, l'un d'eux était le fils du Grand Maître des Forges de Ban Ard.


Fou de chagrin et de rage, le Maître décréta le gel immédiat des exportations de fer vers Aedirn. Privée de métal, l'armée dut improviser. Des officiers ordonnèrent la réquisition d'armes au sein de la milice de Riedbrügge. Or, fières de leur autonomie garantie par un traité ancestral, et mue par une indéniable solidarité, l'ensemble des milices hurlèrent à la trahison. Elles fermèrent leurs portes, coupèrent les routes, et prêtèrent allégeance à la Temeria, le royaume voisin.


Aedirn cria à la sédition. La Temeria nia... mais déploya des troupes pour « garantir la stabilité ».


C'est à ce moment là que les chroniqueurs de Novigrad flairèrent le drame. On parla de « balkanisation des Royaumes du Nord ». Le marché s'emballa, la valeur de la monnaie s'effondra tandis que les prix du pain et du sel prirent leur envol.


Sur un carrefour très fréquenté de Maribor, des marchands se disputèrent un convoi de sel escorté par des redaniens nerveux. Une torche fut brandie. Une étincelle suffit à faire exploser le carrefour entier. Le sel était en réalité, du salpêtre destiné à fournir les milices prêtent à en découdre. Bilan des opérations : Dix-sept morts. Dont un cousin de la duchesse de Lyria.


La duchesse, outragée et folle de douleur, exigea des excuses. Elle n'en reçut aucune. Vexée, elle suspendit les relations avec Aedirn et Kovir, ce qui accentua encore les tensions, la course à l'armement devant cette triple crispation autour de la vallée de Velda.


Le mariage diplomatique prévu entre la fille du roi d'Aedirn et le prince de Kovir fut annulé, officiellement pour « raisons de sécurité ». Le prince, humilié, jura de ne jamais pardonner.

Cette union devait garantir trente ans de paix... Une semaine plus tard, la guerre éclata.

Trois royaumes s'effondrèrent. Trois capitales brûlèrent. Des centaines de milliers d'hommes moururent dans les flammes et la boue.

___


La libellule, posée sur sa pierre tiède, vibrait doucement, ailes déployées au soleil.

Kavka, perché sur une branche au-dessus d'elle, la fixait avec intensité. Il pencha la tête, cligna des yeux et, sans prévenir, la goba d'un claquement sec de bec.

Il grimaça.


- Saloperie de merle... lâcha-t-il en direction de l'oiseau prit au dépourvu.


Puis il se gratta l'aile gauche. Bâilla. Et prit son envol.




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