À perte d'horizon, tout n'était plus que cendres et silence, un paysage figé dans la douleur d'un monde qui ne respirait plus. Le sol, craquelé comme une peau morte, s'effritait à chacun de leurs pas dans un soupir de poussière noire. Rien ne poussait ici, aucune herbe, aucune racine, aucune promesse. Une brume noire, épaisse, malsaine, rampait à ras du sol, ondulant comme un animal blessé. Elle semblait dotée d'un instinct propre, d'une lenteur volontaire, s'accrochant aux formes oubliées du paysage, ruines disloquées, masses informes, silhouettes amputées... autant de cicatrices béantes sur la peau d'un monde que quelque chose avait lacéré. L'air lui-même était devenu une matière étrangère, épaisse, suintante, presque visqueuse. Chaque inspiration exigeait un effort, chaque souffle volait un peu plus de leur énergie, comme si l'atmosphère s'était changée en une cendre liquide infiltrant jusqu'à leurs pensées. Par endroits, la réalité semblait s'être effondrée. Une colline tranchée net laissait voir ses entrailles de roche, ouvertes comme une plaie, suintant lentement vers le vide. À quelques lieues, un monolithe gigantesque émergeait du sol, massif et solitaire, mais sectionné de façon nette et impossible, comme si sa moitié manquante n'avait jamais existé. Sa surface, d'une netteté absurde, paraissait avoir été polie par quelque chose de bien plus ancien que le vent, quelque chose qui n'avait ni nom, ni forme, mais qui avait laissé là une empreinte aussi parfaite qu'inconcevable. Et au-dessus de tout cela, le ciel, d'un gris éteint, pesait comme une dalle de plomb. Il n'y avait ni lumière ni obscurité, seulement une clarté malade, indifférente, qui ne portait ni ombre ni espoir. Nulle trace d'oiseaux, nulle aile pour troubler l'air. Aucun insecte, aucun souffle. Le vent lui-même semblait avoir été banni. Le monde était immobile, comme suspendu dans une attente fiévreuse. Et pourtant, parfois, imperceptible, la terre tremblait. Un frisson à peine perceptible, une pulsation discrète mais tenace, comme si, sous leurs pieds, quelque chose s'agitait lentement, patiemment, une chose tapie dans les profondeurs du sol et qui n'attendait qu'un signal pour s'éveiller.
Le monde n'avait pas seulement été dévasté. Il avait été nié, réduit à un souvenir malade de ce qu'il avait été.
Ils avançaient en silence, à pas lents, précautionneux, leurs bottes crissant sur la croûte brisée du sol qui s'effondrait sous eux en écailles cendrées. Autour de leurs jambes, la brume poisseuse ondulait, serpentait, s'accrochait à leurs vêtements. Personne ne parlait. Le silence se glissait entre leurs pensées, s'insinuait dans leurs muscles, écrasait leur volonté. Même leurs regards semblaient hésiter à se croiser, comme si le moindre mot, le moindre échange de conscience, pouvait réveiller ce qui dormait encore au fond de ce désert stérile. Puis, dans cette immobilité poisseuse, étouffante, la voix de Régis s'éleva enfin, basse, sourde, comme si elle peinait à traverser la brume.
- Où sommes-nous ?
Kavka, juché sur l'épaule de Geralt, répondit d'une voix dénuée d'émotion :
- Au Gué du Diable.
Le Sorceleur, sans quitter des yeux le sol éventré, ajouta d'un ton morne :
- À mi-chemin entre Trétogor et Ellander.
Yennefer, plissant les yeux contre la morsure du brouillard, demanda, son ton râpeux d'inquiétude contenue :
- Pourquoi ici ?
Le choucas pivota légèrement, son plumage d'encre absorbant la lumière sans en rendre le moindre éclat.
- Parce qu'ici, il n'y avait plus grand monde à faire disparaître.
Son ton était neutre, froid, presque las. Comme si effacer des villages entiers, des existences, des mémoires, n'était pour lui qu'une simple conséquence du chaos.
Un long silence leur répondit, plus épais encore que la brume.
Puis Zehlen, la main crispée sur la garde de son épée, murmura :
- Et maintenant ?
Geralt tira lentement son épée d'argent. La lame ternie sembla boire la lumière morte du jour.
- L'Ombre est là, souffla-t-il.
Son regard, dur comme la pierre, vint se river sur Kavka.
- Il est temps que tu parles, Kavka. Contre quoi nous mènes-tu ?
Le choucas tourna lentement la tête. Quelques secondes passèrent. Alors, dans le frémissement d'un vent hésitant, charriant l'odeur amère des cendres froides, Kavka parla.
- L'Ombre... murmura-t-il, sa voix rauque comme frottée de poussière. Quand la première lumière fendit la nuit primordiale, quelque chose naquit dans la fêlure.
Il marqua une pause, ses prunelles perdues dans les volutes mouvantes.
- Là, dans la déchirure entre le jour et la nuit, quelque chose prit forme. Ni issue de la lumière, ni forgée par les ténèbres, mais née du vide exact entre les deux. Depuis, elle erre entre les mondes. Silencieuse. Implacable. Elle se nourrit de ce que les vivants abandonnent : leur foi, leurs espoirs, leur lumière.
Un nouveau silence tomba, plus lourd encore, et même la brume sembla retenir son souffle.
Yennefer, sans un mot, effleura nerveusement la broche d'argent à son corsage, puis, avançant d'un pas lent, leva la main. Un frisson d'énergie glissa entre ses doigts, et, dans un souffle déchiré, la brume se mit à reculer. Elle fut arrachée du sol comme une peau ancienne, hurlant sans bruit, et s'ouvrit comme un rideau malade.
Et là, au cœur de la clairière morte, se révéla l'Ombre. Ce n'était pas un être. C'était une absence.
Un bruissement sourd, à peine un tremblement dans l'air, accompagna son apparition. Sa silhouette humanoïde, grande, effilée, semblait s'extirper d'un amas de brumes noires, mouvantes et malades. Ses membres, anormalement allongés, oscillaient lentement, chacun se terminant par des griffes démesurées, aussi effilées que le fil invisible d'un destin prêt à se rompre.
Son visage n'était qu'une vision cauchemardesque sculptée dans la brume instable. De maigres pommettes aiguës émergeaient sous les volutes d'ombre, dessinant des traits anguleux, presque bestiaux, ébauche grotesque d'une mimique humaine. Là où l'on aurait attendu des yeux, deux fentes bleu azur, glaciales et fixes, perçaient l'obscurité, si intenses qu'elles semblaient transpercer la matière même des ténèbres. Et sous ces lueurs mortes, un museau allongé, déformé, s'ébauchait, vague réminiscence d'une truffe animale, une relique monstrueuse d'une forme jamais achevée. La bouche, fine, incertaine, s'étirait en un sourire malsain, dévoilant des dents canines longues, effilées comme des éclats de nuit solidifiée.
Tout autour de ce visage fuyant, les contours se diluaient dans la brume, rendant toute tentative de saisir sa forme aussi vaine qu'angoissante. À chaque lente respiration, si l'on pouvait appeler respiration cette pulsation sinistre qui secouait sa forme instable, son apparence semblait hésiter, vaciller, se réinventer dans une infinité de monstruosités possibles, chacune plus abominable que la précédente.
Partout où elle posait son ombre, la vie se flétrissait : les broussailles noircies s'effondraient en poussière à son passage, et même la lumière blafarde reculait, aspirée dans l'abîme vivant qu'elle portait en elle.
Elle se tenait là, sans colère, sans hâte, sans même l'ombre d'une intention perceptible, simple incarnation d'une fatalité tissée depuis l'aube des mondes.
Ici, maintenant, la fin avait trouvé un visage.
Régis échangea un regard rapide avec Geralt. Blaime resserra sa prise sur le bois souple de son arc tandis que Zehlen s'immobilisa, le regard fixe, comme un chasseur qui vient de repérer une bête dans l'ombre. Même Yennefer, si peu prompte à laisser transparaître l'inquiétude, se raidit imperceptiblement.
Seul Kavka, immobile, impassible, semblait déjà connaître la fin du chemin.
"L'Ombre ne précède jamais.
Elle suit le pas de la lumière.
Et dans ce pas, elle décide si la lumière mérite de rester."
Un silence lourd accueillit ces paroles.
Blaime banda lentement son arc, la corde gémissant sous la tension, et pointa une flèche effilée en direction de l'Ombre, qui continuait de les observer paisiblement, indifférente au geste. Puis, sans quitter des yeux leur adversaire, il tourna légèrement la tête vers Geralt et demanda, d'un ton presque débonnaire :
- Dis-moi, Sorceleur... Avant de mourir, il faut que je te demande. Cela me turlupine depuis un moment... Pourquoi diable appelles-tu ton cheval Ablette ?
Le Sorceleur ne répondit pas immédiatement. Son regard, rivé sur l'Ombre, sembla se perdre un instant, et une ombre de mélancolie vint assombrir ses yeux pâles. Lorsqu'il parla enfin, ce fut dans un murmure, chargé d'un poids ancien :
- En la mémoire d'un enfant, mort il y a maintenant bien longtemps...
Blaime hocha lentement la tête, respectueux, ses écailles sombres luisant sous la lumière pâle.
- Humm... Je comprends, dit-il simplement.
À quelques pas de là, Zehlen, la mâchoire crispée, fixait l'apparition avec un mélange de fascination et d'effroi. Il lâcha, dans un souffle rauque, sans réellement attendre de réponse :
- Comment diable allons-nous pouvoir battre un truc pareil ?
Geralt esquissa un sourire sans joie, ses doigts crispés sur la garde de son épée.
- Je ne sais pas, répondit-il sombrement. Je ne suis même pas sûr que ce soit possible...
Kavka tourna lentement la tête vers Régis, ses yeux d'ombre brillant d'une lueur indéchiffrable.
- Ce n'est qu'une question de confiance, murmura-t-il. Ce combat... n'est pas un combat que l'on gagne en survivant.
Régis soutint longuement le regard du choucas, sans rien dire. Entre eux, un silence étrange s'étira, comme si quelque chose d'important se disait sans mots. Puis, d'un battement d'ailes brusque, Kavka s'éleva dans les airs et disparut avalé par la brume.
Le vampire resta immobile un instant, les yeux perdus là où l'oiseau s'était effacé. Sa main se referma lentement sur la poche intérieure de sa veste, mais elle n'en sortit rien. Son geste mourut dans un soupir à peine audible.
Il se tourna alors vers Geralt, puis vers Yennefer. Dans ses yeux, il n'y avait ni peur, ni adieu explicite, seulement une tristesse profonde, insondable, qui ne cherchait plus à se déguiser. Puis, sans un mot, il pivota lentement, son manteau tremblant dans l'air immobile, et s'engagea à son tour dans la brume, suivant la trace invisible laissée par Kavka. Ses pas, presque inaudibles, s'éloignèrent jusqu'à se confondre avec le souffle du vent. Et quand Yennefer, le cœur serré, voulut l'appeler, il avait déjà disparu. Seule une vibration ténue subsistait encore dans l'air...
...et peut-être, une larme qu'aucun œil ne verrait jamais.