The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 65 : Au seuil des cauchemars...

Par Auteur_sans_nom

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Il était une fois, il y a bien longtemps...


Le sentier, docile au départ, s'était peu à peu mué en une pente traîtresse, grignotée par l'humidité, rendue traîtresse par les semaines de pluie. À mesure qu'elle montait, chaque pas devenait une lutte contre un monde qui semblait vouloir lui barrer la route. Les pierres, luisantes de mousse, roulaient sous ses semelles usées, les racines traîtresses se tendaient sous le tapis détrempé de feuilles mortes, prêtes à la déséquilibrer à la moindre inattention. La boue, grasse, gluante, s'agrippait à ses bottes comme une main lasse tentant de la retenir.


Mais elle continuait.


Penchée en avant, le dos douloureux, les bras noués autour du petit corps qu'elle portait contre elle, elle avançait avec cette obstination résignée qui naît chez ceux qui n'ont plus de place pour la peur. L'enfant dormait toujours, paisible dans l'étreinte de ses bras, sa joue collée contre sa clavicule, ses paupières frémissantes de rêves qu'elle espérait doux. À chaque faux pas, chaque glissade évitée de justesse, son cœur se tendait comme une corde d'arc. Et pourtant, il ne s'éveillait pas. Il soupirait, parfois, comme s'il rêvait d'un lieu bien plus clément, loin des ombres et du vent, un lieu qu'elle n'avait pas su lui offrir. Puis, après une dernière marche surélevée, le terrain se fit plus plat, plus stable, et à travers le rideau gris de la brume nocturne, elle aperçut les premiers contours d'un mur effondré. Ce n'était pas un village, c'était une carcasse...


Les pierres, dévorées par le temps, s'alignaient en une frontière brisée. Un peu plus loin, la tour décapitée d'un ancien bastion levait encore vers les cieux sa silhouette tordue uniquement soutenue par ce lierre, famélique et envahissant, qui poussait à sa surface.


Elle s'immobilisa, le souffle haché, les épaules pesantes de fatigue, le cœur soudain chargé de l'amertume d'un espoir vain.


- Ce n'est pas... un village, souffla-t-elle, à peine audible, sa voix éteinte par la lassitude et la déception mêlées.


Ses yeux, épuisés, fouillèrent les alentours à la recherche d'autre chose — une lanterne, un toit, une forme humaine. Mais rien ne se dessina, rien ne répondit, si ce n'est cette architecture disloquée, ce silence et la brume, plus dense, plus sournoise, rampante comme une bête sans nom qui épiait ses moindres gestes.


Elle serra l'enfant contre elle, plus fort, comme pour éloigner ce froid qui n'était plus seulement dans l'air, et avança de nouveau, pas à pas, résignée à traverser ces ruines. Peut-être y trouverait-elle un coin de pierre encore debout ou un pan de mur préservé, quoi que ce soit qui ferait office d'abri dérisoire pour passer la nuit. Alors qu'elle franchissait la brèche béante dans le rempart effondré, une plainte brève, lointaine, vrilla soudain l'air stagnant. Un cri, étranglé, dissonant, trop chargé de terreur, presque humaine dans son déchirement. Elle s'immobilisa, le cœur suspendu, les muscles raidis sous la morsure d'une peur instinctive. Son souffle, brutalement retenu, battit dans sa gorge comme un tambour creux.


Elle ne comprenait pas ce qu'elle avait entendu et peut-être valait-il mieux ne pas le comprendre.


Serrant son fils un peu plus fort contre elle, la mâchoire contractée, elle reprit sa marche, accélérant malgré les pierres traîtresses et les dalles disjointes qui menaçaient à chaque instant de la faire trébucher. Elle franchit ce qui avait dû être autrefois un porche, dont il ne restait qu'une arche tordue, creusée de fissures, penchée comme une bouche grande ouverte sur une nuit sans fin. Dès qu'elle pénétra dans ce qui restait de la forteresse, l'air changea. Il n'était plus simplement froid, il était chargé, saturé d'humidité lourde, moite, collante, comme si les pierres elles-mêmes transpiraient. L'obscurité y était plus dense encore qu'à l'extérieur. Les rayons de lune s'égaraient dans les brèches du plafond éventré, peignant de vagues éclats sur les murs lépreux et les sols gorgés d'eau stagnante. À chaque pas, elle sentait le froid lui monter le long des jambes, ramper dans son dos comme une lame invisible.


Le silence n'était pas complet. Il était feutré, opprimé, comme absorbé par les murs, un silence trop parfait, un silence qui ne permettait ni écho ni soupir. Même ses propres pas semblaient s'évanouir à peine posés. Elle avançait dans une ouate d'angoisse, les sens aux aguets, le souffle court, le ventre noué.


Puis quelque chose bougea.


Un froissement, léger mais précipité, comme une course mal contenue. Des pas, rapides, hésitants, accompagnés d'un souffle saccadé et, elle en aurait juré, d'un murmure étranglé, trop bas pour être compris, trop proche pour être ignoré. Elle se figea, son cœur battant si fort qu'elle crut un instant qu'il allait trahir sa présence. Ses yeux fouillèrent les ombres mouvantes, chaque tache plus sombre devenant soudain suspecte, chaque craquement de pierre une menace latente.


- Qui est là... ? souffla-t-elle, presque sans y croire, sa voix filant dans l'obscurité comme une brindille jetée au feu.


Pas de réponse. Seulement ce chuchotement, si ténu qu'on aurait pu le prendre pour le vent. Si seulement il y avait eu du vent.


Elle tendit l'oreille, le souffle suspendu, les sens aux aguets... mais le bruit s'était tu. Guidée par une inquiétude sourde, à peine domptée, elle reprit sa marche, les pas prudents, les yeux scrutant les ténèbres qui peu à peu cédaient leur emprise. Son regard s'accoutumant à l'obscurité, elle commence à deviner des contours dans le flou mouvant de la pénombre. Et soudain, entre deux pans écroulés d'un vieux mur rongé par le lierre, elle les vit.

Trois silhouettes, petites, recroquevillées l'une contre l'autre, nimbées d'un halo tremblant de misère. Des enfants. Le plus âgé, frêle malgré sa tentative de se redresser, entourait les deux plus jeunes de ses bras maigres, comme pour les cacher, les garder ensemble dans une bulle de chaleur et de silence. L'un d'eux enfouissait son visage contre sa poitrine, l'autre pleurait sans bruit, les épaules secouées de spasmes muets. Leurs vêtements pendaient sur eux comme des haillons : tissus trop larges, rapiécés, souillés de boue et d'errance, portant la marque d'une fuite sans destination.


Elle sentit son cœur se contracter, un nœud d'angoisse et de tendresse mêlées lui étreindre la gorge. Sans bruit, elle s'agenouilla derrière un amas de pierres, veillant à ne pas les effrayer. Sa voix, lorsqu'elle parla, n'était qu'un murmure d'apaisement.


- Je ne vous veux aucun mal... souffla-t-elle. Que faites-vous ici ? Il fait nuit... vous devriez être chez vous.


Le plus grand leva la tête.


Ses yeux étaient grands, noyés d'une peur d'enfant, mais dans leur fixité brillait déjà cette lueur étrange que seuls portent ceux qui ont grandi trop vite. Il ne dit rien d'abord, puis sa voix monta, rauque, à peine un filet de son, vacillante comme une flamme prête à s'éteindre.


- On... on venait du village. Juste à la lisière. On n'a pas écouté. On est allés plus loin... pour jouer. Il s'interrompit pour serrer plus fort les deux plus petits contre lui, son menton tremblant contre les cheveux emmêlés de l'un d'eux.


- Puis... la nuit est tombée et on ne retrouvait plus le chemin.


La femme ne bougea pas. Elle sentait son propre souffle ralentir, suspendu à chacun de ses mots.


- Alors on a couru. On a vu les murs... la tour. On s'est dit qu'on pourrait attendre ici. Juste attendre que le jour revienne.


Il tourna lentement la tête, jetant un regard à la pierre froide derrière lui, là où les ombres s'épaississaient.


- Mais... on n'était pas seuls.


Un silence oppressant retomba, engloutissant leurs souffles comme une couverture trop lourde. La femme porta lentement la main à la nuque de son enfant, qu'elle sentait toujours tiède contre sa poitrine. Ses yeux glissèrent vers les ténèbres mouvantes qui bordaient les murs, là où la lumière de la lune refusait d'entrer.


- Quelque chose nous a suivis...


Il s'interrompit, la gorge serrée, puis tourna lentement la tête vers un coin d'ombre plus épais, à l'abri d'une anfractuosité du mur effondré. Là, recroquevillé sous un vieux châle de laine rapiécée, gisait un quatrième enfant. Ou plutôt... ce qu'il en restait.


La femme s'approcha, à pas lents, le souffle suspendu, les yeux déjà emplis d'un pressentiment noir. Et ce qu'elle vit lui coupa net toute respiration. Le petit corps semblait vidé de sa substance, flétri, abandonné dans une posture figée de terreur muette. Ses yeux, grands ouverts, fixaient un point au-delà du monde. La peau, pâle comme de la cire, tendue sur des os trop légers, portait encore les traces de l'effroi. Mais ce fut l'absence d'un bras, arraché à hauteur de l'épaule dans un déchirement bestial, qui la frappa comme un coup en pleine poitrine. Un spasme la secoua. Elle dut porter la main à ses lèvres pour étouffer un cri, un sanglot ou peut-être les deux à la fois.

- Une... bête ? souffla-t-elle, la voix étranglée par l'horreur.


Le garçon hocha lentement la tête, les yeux embués. Entre deux hoquets, il murmura que leur ami avait été attaqué alors qu'ils fuyaient vers les ruines. Il avait rampé jusqu'ici, jusqu'à ce refuge dérisoire... mais ses blessures étaient trop graves. Et il était mort, seul, sans un mot, pendant que les autres, impuissants, retenaient leur souffle, pétrifiés par la peur.


La femme détourna les yeux, l'estomac noué, le cœur battant une mesure sourde dans sa poitrine. Son regard glissa aussitôt vers son fils, qu'elle avait laissé à l'abri d'un renfoncement de pierre, à quelques pas. Il dormait toujours, roulé dans sa cape, minuscule et calme, le souffle paisible, indifférent à l'horreur qui rampait autour d'eux.


Elle serra les poings, inspira lentement, profondément. Une tension sourde lui nouait la nuque. Sa peur grandissait, mais avec elle, une détermination rude, âpre, la tenait debout.


- Écoutez-moi... Restez groupés, ne bougez pas. Je vais chercher quelque chose... du bois, peut-être. Mais surtout, restez calmes.


Sa voix cherchait à se faire ferme, mais au fond d'elle, une incertitude tenace la rongeait déjà. Comment pouvait-elle espérer affronter une menace tapie dans l'ombre, armée seulement de son instinct maternel et d'un désespoir dévorant ? Pourtant, une seule certitude brûlait en elle, aussi fragile qu'indomptable : elle ne laisserait pas cette nuit s'abattre davantage sur ces ruines. Tant qu'il lui resterait un souffle de force, elle lutterait pour repousser les ténèbres et empêcher que ces quatre âmes innocentes soient enfermées à jamais dans cette prison de solitude et de terreur au seuil des cauchemars.






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