The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 67 : L'espoir au tranchant d'une lame

Par Auteur_sans_nom

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Il était une fois, il y a bien longtemps...


La décision fut prise presque sans un mot. Une évidence tacite, née du regard que la femme échangea avec les enfants. Ce regard sans espoir, sans illusion, mais résolu. Ils n'avaient pas le choix, ils devraient passer la nuit ici, dans les entrailles mortes de cette forteresse abandonnée. Refaire le chemin à travers la forêt, à l'aveugle, sous les frondaisons dévorées de brume, serait de la folie. Surtout avec ce qui rôdait quelque part dans l'ombre. Aucun d'eux n'osa poser la question à voix haute, mais tous, dans un repli secret de leur pensée, formaient la même prière : que la créature reste tapie, repue peut-être de sa dernière proie. Qu'elle se tienne à distance, pour une nuit encore. Peut-être, espéraient-ils avec la naïveté qui précède le désespoir, que l'aube leur offrirait un miracle.


Le vent, aiguisé, sifflait entre les pierres disjointes des murs écroulés. Il glissait comme une lame entre les pans de ruine, fouillant les os de la vieille bâtisse pour se glisser jusqu'à leurs peaux. Aucun recoin n'était épargné, et pourtant, ils en trouvèrent un. Une alcôve naturelle, niche creusée par l'effondrement de deux murs opposés. Là, recroquevillés dans l'ombre, ils dressèrent une barricade de fortune. Quelques pierres branlantes, empilées avec plus de soin que d'efficacité, des branchages pourris, arrachés aux entrailles mêmes de la ruine. Cela n'arrêterait rien. Rien d'assez affamé, ni d'assez décidé. Mais cela leur donna l'illusion d'un refuge.


Dans cet abri précaire, le temps cessa d'avancer. Il se dilua dans la brume. La peur, tapie entre eux comme une bête, dictait leurs moindres gestes. Nul n'osait parler à voix haute, le moindre mot aurait semblé une trahison, un signal lancé dans l'obscurité. Parfois, les plus jeunes, malgré leurs tremblements, demandaient à s'éloigner, à explorer les recoins les plus sombres de la forteresse, espérant y découvrir un pan de tissu, un débris utile, une relique oubliée à transformer en mur ou en toit. Il y avait là une étrange excitation, un souffle d'aventure dans leur peur : une part d'enfance qui résistait encore, même dans cette nuit trop vaste. Mais la femme, elle, ne cédait pas. Inflexible, elle répétait son interdit : aucun feu. Pas de lumière. Pas de fumée. Rien qui puisse signaler leur présence à ce qui les guettait. La chaleur aurait été une bénédiction, mais le risque était trop grand. Elle n'accepterait pas. Elle ne jouerait pas la vie de son fils pour quelques degrés volés au froid. Alors ils restèrent là, immobiles dans la pénombre. Seule la lune, quand les nuages daignaient s'écarter, venait effleurer les ruines de sa lumière pâle. Ils étaient vulnérables. Et ils le savaient.


La femme veillait, immobile, les yeux rivés sur l'obscurité, comme si elle pouvait en anticiper les morsures. Chaque souffle de vent, chaque craquement de pierre, réveillait en elle une tension sourde, un réflexe ancien qui n'avait jamais cessé de battre sous sa peau. Rien, dans cette nuit trop large, n'inspirait confiance. Le silence, le froid, la manière dont l'ombre semblait s'accrocher aux murs comme une moisissure vivante, tout conspirait à maintenir ses nerfs à vif.


L'enfant, roulé dans un pli de sa cape, dormait. Son souffle régulier, à peine audible, dessinait de légères ondulations sur le tissu. Il ne savait rien de ce qui l'entourait. Il ignorait la peur, les prédateurs, le monstre qui avait dévoré l'un de ses semblables. Il dormait dans l'innocence intacte des êtres qui n'ont pas encore croisé la cruauté du monde. Elle, en revanche, n'avait plus ce luxe. L'image du garçon mutilé était gravé dans sa mémoire. Son bras arraché, son visage figé dans une pure terreur. Cette image, elle la revoyait sans cesse, superposée à celle de son propre fils. Chaque fois, elle sentait sa gorge se nouer. Et cette question, tenace, implacable, revenait la hanter : dans quel monde allait-il grandir ? Un monde où l'innocence ne protège de rien. Où une erreur, une seule, suffit à vous effacer. Où les monstres ont mille visages, et rarement celui qu'on attend.


Elle le regarda, endormi, minuscule, fragile, beau. Son front encore trop lisse pour porter les traces du réel. Elle sentit son cœur se serrer, non pas de peur, mais de cette impuissance amère qu'éprouvent ceux qui savent qu'aimer ne suffit pas. Elle avait fui pour lui. S'était condamnée pour lui. Avait tout perdu... Son statut, son foyer, son nom, pour le tenir encore entre ses bras. Et pourtant, ce soir, dans les ruines d'un monde trop vieux, elle comprenait quelque chose de terrible : il y a des guerres qu'on ne peut pas gagner. Des menaces qu'aucune étreinte ne sait repousser. L'avenir lui appartenait, à lui mais elle n'aurait pas toujours la force de se dresser entre lui et le monde.

Un soupir lui échappa. Léger. Las. Presque un sanglot qui aurait oublié comment se faire entendre. Elle ferma les yeux un instant, non pour dormir, mais pour échapper à la brûlure des souvenirs. Ceux des nuits passées à fuir, des matins trop clairs où elle n'avait trouvé que méfiance et rejet, des instants où la fatigue avait frôlé la tentation de tout abandonner. Mais elle avait tenu. Encore. Et encore. Parce qu'il était tout ce qui lui restait.


Elle rouvrit les yeux, posa une main sur la tête de son fils endormi et murmura, dans un souffle plus ancien que la peur :


- Je ne peux pas te sauver de tout. Mais je peux te donner une chance.


Cette conviction fragile vacilla davantage encore lorsqu'elle posa à nouveau les yeux sur le campement. Les trois enfants, tassés les uns contre les autres, formaient un petit amas de solitude dans l'ombre. Leurs épaules tremblaient à peine, mais c'étaient leurs yeux ternes et cernés, déjà trop vieux, qui racontaient le mieux ce qu'ils n'osaient plus dire à voix haute. Elle détourna les yeux. Incapable de soutenir leur détresse, de regarder ce naufrage dans leurs prunelles sombres. Ses mains, pourtant formées à tant de gestes sûrs, à tant de soins donnés sans compter, lui paraissaient désormais pauvres, désarmées. Elle pouvait panser une plaie, apaiser une toux, recoudre une chair fendue... Mais que pouvait-elle faire contre une chose qui arrachait des enfants à la nuit sans laisser de trace, sinon une absence sanglante ?


Elle n'était pas née pour la guerre, elle n'était qu'une femme fatiguée, qui n'avait jamais appris à tuer. Seulement à soigner.


- Que faire... ? souffla-t-elle, presque sans y croire.


Le vent emporta sa voix, ne laissant derrière lui qu'un écho sans réponse. Elle resta là, un instant, muette, les yeux rivés sur ses mains inutiles, sur cette nuit qu'elle ne pouvait dominer. Et puis, dans ce silence battu par le vent, un mouvement infime lui fit relever la tête.


Le plus jeune des enfants la fixait. Il ne pleurait plus, il la regardait, simplement, les lèvres entrouvertes, les joues creusées de peur. Il n'y avait pas de certitude dans son regard, pas de demande, ni même une vraie confiance. Mais il y avait autre chose. Une attente nue. Une supplication silencieuse. Et cette chose minuscule, insensée, qu'on ne devrait pas porter à son âge : l'espoir que quelqu'un tienne encore debout. Elle sentit ce regard s'ancrer en elle comme une lame. Une part d'elle voulait détourner les yeux, secouer la tête, dire « je ne peux pas ». Mais elle resta là, à le regarder en retour.


Déjà, l'enfant avait baissé les yeux, comme pris en faute d'avoir espéré. Il ramena les bras autour de ses jambes et s'enfonça un peu plus dans son mutisme.


Elle détourna le regard, le cœur serré, et sentit ses doigts se refermer avec plus de force sur le morceau de bois qu'elle avait ramassé plus tôt. Un simulacre d'arme, ridicule sans doute, mais c'était tout ce qu'elle avait. Et s'il fallait frapper pour gagner quelques secondes, pour repousser une ombre ou une dent, elle frapperait. Pour son fils. Pour ces enfants. Pour que quelque chose de bon subsiste encore, même au bord du gouffre...

La nuit s'étirait, interminable. Chaque seconde semblait s'allonger sous le poids du silence, chaque bruissement devenait un souffle d'alerte. Puis, soudain, un bruit. Un pas. Non, plusieurs. Lourds. Réguliers. Pas le clapotis furtif d'un animal ou la course erratique d'un rôdeur. Des bottes. Et ce son, brut, ferme, presque sec, fendit le silence comme un couperet. Elle se redressa, le souffle suspendu, le bois serré dans sa main. Les enfants aussi s'étaient figés, les yeux rivés vers l'entrée béante des ruines, guettant cette forme que la brume refusait encore de révéler.


Et alors, il apparut.


D'abord une ombre, découpée sur la pâle lumière lunaire, puis une silhouette massive, droite, avançant d'un pas calme et assuré. Son apparence imposait sans artifice. Sa chevelure, tirée en arrière brillait faiblement sous le clair de lune et ses traits, durs, racontaient une histoire que seuls les hommes marqués par la chasse et les serments osent porter sur leur visage. Dans son dos, deux épées. L'une, d'acier, brillait d'un éclat usé, mais encore mordant. L'autre, plus pâle, d'un argent spectral, semblait vibrer à la lumière blafarde, comme si elle reconnaissait déjà la nature de ce lieu. L'espoir, se dit-elle soudain, pouvait parfois avoir la forme d'un fil tranchant. Sa tenue, de cuir renforcé, portait les marques des combats passés. Des entailles refermées, des brûlures anciennes, des plaques cabossées. Rien de clinquant. Rien d'inutile. Chaque éraflure sur cette armure était une preuve : il avait vu l'horreur, et il l'avait affrontée. Et à présent, il entrait dans la ruine.


Le plus grand des enfants, celui qui s'efforçait depuis le début de cacher sa peur derrière une contenance d'adulte trop vite endossée, laissa échapper un cri bref, presque étranglé, un souffle plus qu'une parole.


- C'est... un Sorceleur, dit-il d'une voix brisée, comme s'il venait de nommer une légende au lieu d'un homme.


La femme sentit quelque chose se détendre en elle, un nœud ancien, fait de fatigue, de doute, de solitude. Ce mot, chargé de mythe et d'appréhension, ouvrait soudain une brèche dans l'angoisse. Un Sorceleur. Elle en avait entendu parler, comme tout le monde : ces hommes nés pour affronter l'innommable, forgés dans la douleur, trempés dans les élixirs, plus endurants que les bêtes qu'ils pourchassaient. Des protecteurs... ou des abominations, selon à qui l'on demandait.


Mais les enfants, eux, ne doutèrent pas. Leur instinct n'avait que faire des rumeurs. Dans un élan presque désespéré, les trois figures chétives s'élancèrent vers lui, franchissant d'un bond la distance qui les séparait de cet homme debout dans la nuit. Ils s'agrippèrent à lui avec la ferveur de ceux qui croient enfin avoir trouvé refuge. Non pas dans une cachette ou dans une promesse, mais dans une force tangible, vivante, forgée pour résister.


Et lui, pourtant, ne réagit pas.


Il resta là, droit, immobile, les bras le long du corps, le visage fermé, l'œil calme. Son regard, dur et limpide, n'exprimait ni surprise ni réconfort, seulement une lucidité sans émotion, presque clinique. Puis ses yeux dérivèrent lentement vers la paroi, là où gisait ce petit corps blême et immobile. Un voile discret, imperceptible, passa sur ses traits. Pas de pitié, pas de deuil — mais un durcissement, un resserrement intérieur, comme si la mort de cet enfant venait confirmer quelque chose qu'il savait déjà. Il s'avança, les pas lourds, les bottes glissant à peine sur la pierre fendue avant de s'agenouiller lentement près du cadavre, sa main gantée se posant avec une étrange délicatesse sur le sol près du corps. Il baissa la tête, observa longuement les plaies, la tension du visage figé par l'effroi, les traces laissées dans la poussière. Puis sa main se porta au médaillon qui battait contre sa poitrine : une tête de loup, sculptée dans un acier noirci par le temps, vibrant doucement à un rythme étrange.


Il se redressa avec lenteur, d'un mouvement souple malgré sa stature. Et pour la première fois, il leva les yeux vers la femme.


Leurs regards se croisèrent, et elle sentit un léger choc, non de peur, mais d'étrangeté. Elle s'attendait à rencontrer le froid absolu d'un tueur sans âme, mais ce qu'elle vit était plus bien complexe. Et pendant ce bref échange silencieux, elle sut, sans qu'il n'ait prononcé un mot, sans qu'il ait même bougé, que tant qu'il resterait debout, ils auraient une chance.


- Vous savez ce que c'est ? demanda-t-il, sans détour, ses mots tombant comme des pierres dans le silence.


Elle hocha lentement la tête, rassemblant ses souvenirs sans chercher à en dissimuler l'amertume. Sa voix, bien qu'égale, portait la trace de l'épuisement, de la lassitude profonde que la peur avait figée. Elle raconta ce que les enfants lui avaient confié : les hurlements surgis de nulle part, les pas précipités entre les troncs noirs, la fuite désespérée à travers une forêt devenue étrangère, et l'attaque brutale dont ils n'avaient jamais vraiment compris la nature.


Elle parlait sans fioriture, comme si nommer les choses les éloignait un peu. Il n'y avait dans ses mots aucune panique, elle n'en avait plus la force.


L'homme écouta, immobile, ses yeux pâles rivés à elle comme à un détail de la scène, une donnée de plus à intégrer dans l'équation.


- Cela confirme mes soupçons, déclara-t-il enfin.


Il jeta un bref regard aux arbres, sombres, impénétrables.


- Je vais m'enfoncer dans les bois. Le traquer. Restez ici. Et surtout... quoi qu'il arrive, ne sortez pas.


Il n'attendit pas d'assentiment. Déjà, son corps se mettait en mouvement, absorbé par cette mission qu'il n'avait pas choisie, mais qu'il acceptait comme on accepte une dette ancienne, toujours à rembourser. Dans un geste fluide, précis, il sortit une petite fiole de sa ceinture, déboucha le flacon et en avala d'un trait le contenu. Son visage ne changea pas, mais ses yeux, eux, se transformèrent. Un battement plus tard, il dégainait sa lame d'argent, qui, même dans l'obscurité, semblait frissonner de sa propre lumière. Une clarté froide, surnaturelle, prête à mordre la nuit. Puis, sans mot, sans regard en arrière, il disparut, avalé par les arbres, comme une ombre parmi les ombres.

Un long silence s'abattit sur les ruines. Les enfants, restés figés pendant toute la scène, se regroupèrent aussitôt, leurs petits corps encore secoués de tremblements. Pourtant, dans leurs yeux, quelque chose avait changé : une étincelle nouvelle, ténue mais tenace. L'espoir, peut-être. Ils murmuraient entre eux, des phrases à demi-voix, des histoires de Sorceleurs entendues au coin d'un feu. Ces hommes capables de sentir la mort avant qu'elle ne frappe, d'esquiver des griffes invisibles, de vaincre ce que le reste du monde refusait même de nommer.


La femme, elle, n'en disait rien.


Elle observait la lisière sombre où l'homme avait disparu, ses bras enserrant son fils endormi avec une fermeté plus farouche qu'avant. Elle voulait croire, elle aussi. Elle voulait s'abandonner à cette image d'un sauveur venu au bon moment. Mais au fond d'elle, une voix plus ancienne murmurait déjà l'autre fin du conte... Et si l'homme ne revenait pas ? Si, malgré son talent, son épée, ses sens d'aigle et ses potions, il n'était qu'un fragment de chair de plus pour cette chose affamée ?


Elle repensa au bref regard qu'ils avaient échangé. Il ne lui avait posé aucune question, ne l'avait pas jugée. Et pourtant... il avait vu. Quelque chose. Il avait su qu'elle n'était pas simplement une femme traquée. Il l'avait compris, sans mots, sans gestes. Et cela lui avait suffi.


Derrière elle, les enfants s'endormaient peu à peu, le visage collé aux épaules des autres, bercés par l'illusion fragile d'un héros parti les défendre. L'espoir au tranchant d'une lame...




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