Une nouvelle onde se propagea, sourde, vibrante, trop profonde pour l'oreille humaine, mais que chaque os, chaque muscle, chaque nerf sentit comme une déflagration. La gravité, toujours instable, vacilla brusquement. Un instant, Geralt se sentit s'alléger, prêt à se détacher du sol comme une feuille morte ; l'instant suivant, il s'écrasa de nouveau, la poitrine broyée par une pesanteur monstrueuse. Autour de lui, la brume entama une danse convulsive, vrillant en spirales folles, changeant de densité à chaque pulsation : tantôt molle et fuyante, tantôt tranchante comme des éclats de verre.
Chaque inspiration devenait un supplice ; chaque mouvement, une épreuve. Yennefer, les bras tendus devant elle, luttait pour maintenir son cercle de stabilisation. Les veines de ses tempes saillaient sous la tension, son visage tordu par l'effort, sa magie crépitant, instable, sous les assauts ininterrompus qui, à chaque secousse menaçait de réduire son sortilège en fragments.
Zehlen, rampant sur la terre fendue, tentait de récupérer son épée. Ses doigts s'étiraient vers la garde coincée dans une crevasse qui semblait reculer à mesure qu'il approchait. Le sol sous lui ondulait, se dérobait, et chaque mètre franchi devenait un périple déraisonnable.
Et l'Ombre... avançait. Non pas d'un pas précipité, ni dans la brutalité d'un assaut. Elle glissait. Inexorable. Ses membres décharnés oscillaient lentement dans l'air malade, distordant l'espace à chacun de ses mouvements. Chaque enjambée rongeait un peu plus la frontière entre ce monde et l'indicible.
Geralt, son corps meurtri protestant à chaque fibre, se redressa. Il ignora la douleur, ignora la peur froide qui rampait au creux de sa nuque. Il ne pouvait pas la quitter des yeux, pas même une seconde. Si cette chose atteignait Yennefer, si le cercle venait à céder, il ne resterait d'eux que des cendres balayées. Alors il rassembla ses forces, lança son corps en avant. Chaque pas était un arrachement, chaque appui une lutte contre une gravité démente. Ses bottes raclaient la terre disloquée, son souffle haché bourdonnait dans sa tête. Il leva son épée d'argent, non pour frapper car il savait l'attaque vaine, mais pour détourner ou ne serait-ce que ralentir une fraction de seconde, l'inévitable avancée de l'Ombre.
L'Ombre sembla le percevoir. Pas comme un ennemi, mais comme un moucheron insensé osant défier une tornade. D'un simple geste, elle étira l'une de ses griffes d'ombre... et projeta une nouvelle pulsation meurtrière.
Cette fois, Geralt la vit. Une fracture dans l'air, une faille invisible courant à la surface du monde comme une vague de néant. Il hurla dans un cri brut, primal, un avertissement arraché autant pour les autres que pour lui-même et il se jeta sur le côté à la dernière seconde. L'onde balaya l'endroit qu'il venait de quitter un battement de cœur plus tôt. Le sol explosa sous l'impact silencieux, la roche se pulvérisa en poussière noire, et même la lumière sembla vaciller, absorbée dans une blessure béante d'une noirceur plus profonde que l'ombre elle-même.
Geralt roula sur le flanc jusqu'à ce que son épaule heurt violemment une dalle effondrée. Le choc liu arracha un râle rauque et lui coupa le souffle. Mais il était vivant. Meurtri, mais vivant. Les muscles raides, parcourus de douleur, il s'extirpa de son abri précaire et courut rejoindre Zehlen, qui, arme au poing, avançait vers leur ennemi.
Le guerrier ne chargeait pas à l'aveugle. Il progressait avec la froide détermination du chasseur ayant enfin compris où porter le coup. Ses yeux scrutaient la brume, repérant ces zones où elle semblait s'épaissir, se nouer, comme si l'Ombre s'y ancrait pour ne pas se dissoudre. Zehlen raffermit sa prise sur son arme, gronda dans sa gorge, puis bondit dans un éclair d'énergie brute. Sa lame fendit l'air dans un sifflement tendu et, contre toute attente, au point d'impact, la brume se déchira. Un fragment s'arracha de la masse noire, dérivant lentement dans l'air poisseux, pareil à une plaie ouverte, suintante. Mais l'Ombre, elle, ne chancela pas. Elle recula, ou plutôt... se fondit dans la brume alentour. Son contour indistinct se dilua dans les volutes épaisses jusqu'à devenir indiscernable de l'atmosphère sale qui les engluait.
Mais dans les filaments d'ombre éparpillés, quelque chose prit forme. Le fragment arraché se contracta, se contorsionna avec des spasmes obscènes, et, dans un remous de brume noire, commença à sculpter une silhouette.
Blaime.
Ou du moins... ce qu'il en restait. Un simulacre. Une imitation grotesque, bâclée, une effigie impie crachée par le néant. Son visage figé arborait une expression d'absence totale, ses yeux laiteux, morts, vidés de toute étincelle de conscience. Et pourtant, chaque trait, chaque courbe de ce masque glaçant portait la marque du Vran qu'il avait été. Même son arc et son épée semblaient moulées dans cette matière d'ombre durcie qui le composait à présent.
Geralt, muet, s'avança d'un pas. L'écho de Blaime bondit aussitôt, l'arme levée, dans un mouvement raide, désarticulé. Le Sorceleur para la première attaque sans peine, pivotant sur ses appuis pour esquiver la seconde. Le faux Blaime frappait avec puissance, mais sans esprit, sans grâce, sans l'éclat brutal de l'original. Un pantin de violence vide, animé par l'imitation plus que par la volonté. Alors, dans un geste net, Geralt leva son épée d'argent et trancha. De l'épaule à la hanche, la lame s'enfonça dans la créature, qui se dissipa dans une gerbe de cendres noires. Pas de cri, pas de résistance. Seulement une absence qui se brisait.
À peine la poussière retombée, l'ombre reprit forme, plus loin. Juste devant Zehlen. Le guerrier se figea, cloué par la stupeur, incapable de lever son arme, incapable même de détourner les yeux. Il fixait ce visage, le visage mort de son frère d'armes, avec une horreur nue. L'écho de Blaime, marionnette grotesque animée d'un simulacre de mémoire, leva lentement son épée. Il frappa d'un seul mouvement, lent et inexorable. Zehlen tenta un geste, un sursaut dérisoire, mais il était trop tard. La lame d'ombre le frôla à peine. Et pourtant, ce seul contact suffit. Son corps se délita, s'effondra en une pluie de poussière grise, balayée dans l'instant par un souffle noir venu des tréfonds de ce lieu maudit. Il n'en resta rien. Pas même un cri.
Geralt hurla, un cri brut, arraché à la gorge, mais le son se perdit aussitôt dans l'épaisseur du monde, étouffé, absorbé par la brume comme par une gueule sans fond.
Yennefer, les yeux incandescents de rage, brandit ses mains tremblantes. Ses doigts tranchèrent l'air avec la précision d'un couperet, traçant un cercle de feu dans le néant. Une incantation fusa d'entre ses dents serrées, et dans une gerbe de lumière blanche, vive comme la foudre, l'écho de Blaime fut pulvérisé. Il explosa en un nuage de cendre noire, éparpillé comme un mauvais songe chassé par l'aube.
Puis le silence retomba. La brume, bousculée par la décharge magique, s'affaissa en volutes épaisses, grasses, engloutissant à nouveau l'espace alentour sous un voile de ténèbres suffocantes. Geralt, haletant, les muscles tétanisés, fit pivoter lentement son regard. L'Ombre n'était plus là. Ou plutôt... elle ne se montrait plus. Dissoute dans la brume, elle était partout, tapie dans chaque filament d'obscurité.
Et puis... le sol vibra.
Une pulsation, presque imperceptible, si ténu qu'il aurait pu être imaginé... s'il n'avait fait frémir la poussière aux pieds de Yennefer.
Geralt leva son épée juste à temps.
Une giclée d'ombre pure jaillit du brouillard, tranchante comme une flèche de nuit, fondant sur sa gorge. Il la dévia d'un revers sec. L'impact fit vibrer ses bras jusqu'aux épaules, un tremblement de métal contre une force sans forme. Il n'eut pas le temps de reprendre son souffle. Une seconde attaque surgit, silencieuse, traîtresse, venue d'un angle opposé. Puis une autre. Et encore une autre. Les ombres frappaient de partout. La brume elle-même s'était faite lame. La première coupure l'atteignit à la cuisse. Fine, nette, brûlante. Un grognement rauque s'échappa de ses lèvres. Une autre, plus haute, entailla son flanc, éclaboussant sa tunique de sang noirâtre. Puis vinrent les suivantes : des morsures brèves, précises, disséminées, cruellement méthodiques. Sa chair se zébra de lignes sanglantes, écloses dans le silence. Son souffle, saccadé, s'échappait désormais par à-coups. Son corps tenait encore. Mais pour combien de temps ?
Yennefer hurla.
Le cri brut de la magicienne fendit la brume comme une lame de feu. Un cri de détresse nue, de rage impuissante. Elle vit Geralt, lacéré, criblé, mais encore debout. Son sang, plus noir que rouge, traçait des arabesques tordues sur la terre craquelée. Il vacillait, mais ne tombait pas. Il avançait... L'homme qu'elle avait aimé, repoussé, puis retrouvé mille fois. L'homme que personne n'avait jamais su comprendre et qui, là encore, au bord du gouffre, faisait la seule chose qu'il avait toujours su faire : protéger. Il tenait, pas pour vaincre. Pas pour survivre. Mais pour l'éloigner, elle, de l'Ombre. De ce rien rampant, vorace et implacable.
Elle tendit la main, mais l'espace entre eux n'existait plus. L'air s'était figé, devenu dense, comme pétrifié par la présence de la chose. Un mur d'obscurité vivante. Elle tenta d'appeler la magie, mais ses doigts effleurèrent un rideau de ténèbres infranchissable. Et Geralt, toujours, reculait, se détachait d'elle, s'éloignait de la lumière tremblante du cercle qu'elle tenait encore à bout de volonté.
Il n'y avait plus d'issue. Mais il tenait sa ligne. Et dans la brume... quelque chose semblait rire. Non pas un son, mais une moquerie viscérale, inscrite dans les fibres du brouillard. Un ricanement sans gorge, sans voix, sans cause. Le rire d'un monde qui ne pardonne rien.
Et soudain, il sentit ce frisson sourd, rampant, qui fit frémir la poussière au sol et ployer les volutes d'ombre, comme une eau stagnante touchée par une présence invisible. Quelque chose venait.
Geralt, haletant, à bout, vit l'atmosphère changer. Ce n'était plus une attaque. Ce n'était plus une chasse. Dans la pénombre striée de cendres, entre deux bouffées de brume, une silhouette se détacha. D'abord floue. Puis un peu plus nette. Une forme humaine. Inerte. Mais familière.
Et Geralt, vacillant, les yeux mi-clos, reconnut ce visage.
Le cœur du Sorceleur manqua un battement.
Ciri.
Elle avançait vers lui, portant l'armure de Sorceleuse qu'il lui avait fait forger lors de leur dernière rencontre. Ses cheveux cendrés, en désordre, retombaient sur ses épaules frêles. Ses yeux, vastes, impénétrables, portaient encore cette lueur farouche, cette force tranquille qu'aucune bataille, aucun abandon, n'avait jamais pu éteindre. Dans sa main, la longue lame d'argent qu'il lui avait confiée lorsqu'elle avait choisi sa propre voie.
- Geralt... murmura-t-elle, la main tendue vers lui.
- Tout va bien. Ne t'inquiète pas.
Il recula d'un pas, son épée légèrement abaissée. Un doute insidieux, mince et perçant, venait de se frayer un chemin à travers les brèches de sa conscience meurtrie. Ses jambes saignaient, son flanc s'ouvrait comme une plaie ancienne, et dans sa poitrine, le vide béait — profond, affamé, ancien. La fatigue le tirait vers le bas. La douleur brouillait ses pensées.
Mais Ciri avançait toujours. Sa main s'étirait dans l'air saturé de cendres, frémissante, hésitante. Ses lèvres s'ouvrirent à nouveau dans l'espace tremblant qui les séparait.
- Ensemble...
Alors le parfum revint. Celui du cuir neuf, de la poussière, et des fleurs sauvages. Et, plus vif que la douleur, plus clair que le présent, il sentit cette petite main glisser dans la sienne... celle d'une enfant, sous les étoiles d'une nuit ancienne. Elle l'avait regardé avec ses yeux immenses, pleins d'un amour inconditionnel, et l'avait appelé, pour la première fois : Papa.
Un frisson le traversa de part en part. Pendant un battement suspendu, il voulut y croire. Il voulut répondre. Il voulut tendre la main. Mais au bord de l'effondrement, un fragment de lucidité s'agrippa encore à son âme. Il ferma les yeux, un seul instant, et raffermit sa prise sur l'épée. Puis, dans un silence de mort, il fendit l'air d'un coup brutal, sans pitié, sans repli. Et la lame d'argent trancha l'illusion.
Ciri disparut. Sans cri. Sans reproche.
Et dans le vide qu'elle laissa derrière elle, un froid plus terrible que la souffrance s'abattit. Il ne restait rien. Rien qu'un espace béant, vibrant d'absence.
Et dans ce silence-là, il comprit enfin que...
... même les souvenirs peuvent saigner.