Il était une fois, il y a bien longtemps...
Les heures s'étiraient, longues et silencieuses, seulement déchirées au loin par des hurlements inhumains. Les trois enfants, blottis les uns contre les autres, se cramponnaient à leurs vêtements, leurs doigts noués autour de l'étoffe comme si cette prise dérisoire pouvait les ancrer dans la réalité. La femme, assise tout contre eux, murmurait des paroles douces, elle tentait de les apaiser en maintenant une fragile illusion de sécurité. Mais en elle, l'angoisse montait, lente et implacable, rongeant le peu de calme qu'il lui restait. Chaque cri, chaque silence trop dense, la tendait comme une corde prête à rompre. Elle était mère. Et l'instinct maternel, même dans la peur, ne plie pas. Son regard, sans cesse, revenait à son propre enfant. Lové contre elle, blotti dans le repli chaud de sa cape, il dormait encore. Un sommeil étrange, presque irréel. Il ne frémissait pas, ne gémissait pas. Parfois, elle passait une main tremblante sur sa joue pour s'assurer qu'il respirait toujours. Sa peau était tiède, douce, paisible comme détachée du cauchemar qui les encerclait.
Elle murmura dans un souffle :
- Comment fais-tu pour dormir ainsi, mon ange ?
Le vent revint, s'insinuant entre les murs disjoints, portant avec lui une odeur métallique, amère, qui frappa ses narines comme un avertissement. Du sang. L'odeur du sang frais, répandu en trop grande quantité pour se faire oublier. Les enfants se crispèrent, leurs silhouettes se ramassant d'instinct, pour devenir plus petites encore. La femme ferma les yeux un instant, la gorge nouée.
Puis elle le vit.
Une silhouette, à la lisière des ruines, se découpa dans l'obscurité mouvante. Un homme s'approchait. Le Sorceleur était revenu. Sa démarche était lourde, mais droite, assurée et, dans sa main droite, une lame d'argent, encore ruisselante. Son visage était fermé et ses yeux, entièrement noir, semblaient inhumains. Les enfants le fixaient, pétrifiés entre crainte et soulagement. La femme, elle, sentit un frisson glacé courir sous sa peau.
Ce n'était plus un homme qui revenait de la forêt. C'était ce que la forêt laissait revenir.
Lorsqu'il parvint à leur hauteur, il planta sa lame dans le sol spongieux, dans un geste lent, presque rituel. Le métal vibra un bref instant, comme s'il hésitait à se taire. Puis la voix du Sorceleur fendit le silence :
- C'est fini.
Il ne dit rien de plus. Aucune explication, aucun détail. Pas même un mot sur ce qu'il avait vu et affronté. Juste cette phrase sèche, sans emphase, posée comme un point final qu'on ne discute pas. Les enfants, d'un même souffle, expirèrent leur peur. L'un d'eux détourna les yeux de la lame, incapable de soutenir la vue du sang encore tiède qui y perlait.
La femme se leva lentement, serrant son enfant contre elle. Ses jambes étaient engourdies, mais elle s'avança vers lui, guidée par quelque chose entre la gratitude et la prudence. Face à lui, elle perçut pleinement ce qu'on disait de ces hommes : l'étrangeté de leur posture, la distance gravée jusque dans leur silence, cette impression qu'ils appartenaient à une autre espèce. Ni tout à fait humain, ni tout à fait monstre. Elle ouvrit la bouche, mais rien ne vint. Que dire ? Merci ? Pourquoi ? Comment ? Le silence semblait plus sûr.
Lui aussi ne parlait que lorsqu'il le fallait. Son regard passa brièvement sur elle, sur chacun des enfants. C'était un regard qui jaugeait sans juger.
Enfin, il se redressa, sa silhouette immense se découpant dans la nuit effilochée.
- À l'aube, je vous reconduirai au village. Ils vous attendent. D'ici là, restez ici et ne bougez pas.
Le plus jeune, les yeux encore gonflés de larmes, murmura d'une voix hésitante :
- Mais... pourquoi pas maintenant ? Il n'y a plus de danger, non ?
Le Sorceleur le fixa. Une longue seconde. Et dans ce bref silence, quelque chose passa dans son regard. Une vérité qu'il n'avait pas envie de dire à voix haute. Mais il la dit quand même :
- Vous, vous pourriez rentrer au village. Ce n'est pas le cas de tout le monde ici. Tant que la nuit est noire... nous resterons ensemble.
Ce n'était pas une menace, c'était une règle. Et les enfants comprirent qu'on ne discutait pas les règles d'un homme revenu des ténèbres. Ils hochèrent la tête sans un mot. Puis, doucement, ils se laissèrent tomber sur les pierres froides, se serrant les uns contre les autres comme on se serre dans un souvenir chaud.
La femme demeurait debout, son enfant niché contre elle. Les mots du Sorceleur continuaient de résonner dans son esprit, mais ce n'étaient pas tant les paroles que leur intonation qui la hantait. Une certitude nue, sans fard, s'était glissée dans sa voix. Il n'avait pas parlé au hasard. Il savait. Et elle, maintenant, comprenait. Ce village qu'il leur promettait n'était pas un refuge pour elle. Pas pour ce qu'elle était. Sa condition de druidesse, sa fuite récente, ce passé trop visible qu'elle portait dans chaque geste... tout cela, là-bas, éveillerait la méfiance. Elle n'y trouverait ni accueil, ni pardon. Seulement des silences lourds, des soupçons, et tôt ou tard, un prétexte.
Elle leva les yeux vers lui. Le Sorceleur, accroupi, essuyait sa lame d'un geste lent, précis, presque détaché. Son regard, perdu dans les ténèbres de la forêt, semblait sonder quelque chose au-delà du visible. Oui. Il avait deviné. Peut-être l'avait-il su dès le début. Il voyait au-delà des apparences. Et lorsqu'il avait dit : « Ce n'est pas le cas de tout le monde ici », ce n'était pas un avertissement. C'était un constat.
Sans rien ajouter, il alla s'asseoir près de ce qui avait été l'entrée de la forteresse, là où les pierres effondrées laissaient entrevoir les bois noyés d'ombre. Il s'installa, dos droit, les mains libres, le regard en alerte. Il veillerait jusqu'à l'aube.
La femme, en silence, rejoignit les enfants. Elle les observa un instant, serrés les uns contre les autres, leurs visages creusés par la peur et tirés par le sommeil. Elle les couvrit autant qu'elle le put avec les quelques étoffes qu'ils avaient sauvées. Puis elle s'installa à son tour, posant son fils tout contre elle, sa main glissant dans ses cheveux pour apaiser son souffle précipité. Elle ferma les yeux.
Le silence s'installa, dense, presque absolu. Seuls le vent et les respirations brisées des survivants venaient rompre cette paix incertaine. Pendant un instant suspendu, chacun osa croire que l'aube ramènerait un semblant d'ordre, une illusion de sécurité. Mais la femme, elle, n'y croyait pas. Pas vraiment. Elle savait que ce n'était pas la fin. Seulement une accalmie. Une trêve volée à un monde qui n'oublie jamais de reprendre ce qu'il prête.
Alors elle pria. Pour son fils. Pour elle-même. Et dans le silence de cette nuit que l'ombre n'avait pas entièrement avalée, une seule pensée émergea, claire, indéracinable :
Demain sera peut-être sombre. Mais cette nuit, je l'ai volée aux ténèbres.