The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 72 : La dernière aile brisée

Par Auteur_sans_nom

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Le silence s'était abattu sur le champ de ruines, épais, étouffant, presque tangible, enveloppant les vestiges mutilés du monde dans une étreinte de mort lente. La brume, gorgée de cendres, ondulait paresseusement autour des décombres, glissant sur la terre éventrée comme une marée de suie, avalant peu à peu les dernières traces de lumière et d'espérance.


Yennefer gisait là, au milieu de cet océan de désolation, le visage pressé contre la poussière noire, ses membres épars, son corps meurtri incapable de répondre aux appels désespérés de sa volonté. Chaque battement de son cœur, lourd et irrégulier, résonnait douloureusement dans sa poitrine. Elle n'essayait même plus de se relever. Le monde autour d'elle n'était que chaos, un murmure étouffé d'agonies disparues, et au-dessus de tout cela, planait l'inflexible certitude de sa propre fin. Devant elle, entre les volutes épaisses de la brume malade, l'Ombre avançait. Son corps flou, élastique, oscillait avec une lenteur presque cérémonielle, chaque pas qu'elle accomplissait semblait étirer l'air lui-même, tordant la réalité dans une convulsion insupportable qui faisait vibrer le sol lui-même. Elle n'était pas pressée, elle savourait. Elle s'abreuvait de la peur, de l'impuissance, de cette désespérance moite qui suintait du champ de ruines.


Yennefer sentit sa gorge se nouer, incapable de produire le moindre son. Ses doigts, autrefois si prompts à tracer dans l'air des arabesques de pouvoir, creusaient misérablement la poussière stérile, cherchant un appui, un ancrage, une échappatoire.


Il n'y avait rien... Rien que la mort approchant avec la lente majesté d'une marée inexorable. Elle aurait voulu fermer les yeux. Se laisser avaler, disparaître, fuir cette ultime humiliation. Mais quelque chose, un frémissement ténu, l'obligea à lever doucement le regard. À travers le rideau de cendres, une silhouette émergeait, haute, fine, luttant contre la gravité corrompue. Un éclat de lumière pâle glissa sur son visage, révélant des traits connus, usés, mais résolus.


Régis.


Le vampire marchait vers elle, son pas ferme malgré les secousses du sol sous ses bottes, ses yeux sombres fixés sur elle avec une intensité vibrante d'humanité, d'une compassion si brûlante qu'elle en était presque douloureuse. Il n'y avait dans son regard ni pitié, ni crainte, seulement une volonté pure, inflexible, un appel à ne pas abandonner. Arrivé à sa hauteur, Régis tendit la main...


- Yennefer, murmura-t-il de sa voix douce, bien qu'étranglée par l'urgence et par l'épaisseur même de l'air empoisonné. Debout !


Elle le regarda sans comprendre d'abord, le souffle court, les muscles tétanisés par l'effort et la peur. Puis, lentement, Yennefer leva son bras meurtri, ses doigts tremblants s'enroulant autour de ceux du vampire. Son contact était froid. D'un geste mesuré, sans brutalité mais avec une force qu'elle ne possédait plus, Régis la tira vers lui. Ses jambes protestèrent, ses genoux plièrent, mais il la soutint, lui insufflant à travers ce simple geste une part de sa propre résilience.


Devant eux, l'Ombre poursuivait son approche, majestueuse dans sa cruauté, indifférente au frêle sursaut de vie qui venait de renaître devant elle.


- Geralt... commença-t-elle.


- Je sais, répondit le vampire.


Il passa son bras sous celui de la magicienne avec précaution, son geste aussi mesuré qu'inébranlable, et l'aida à se redresser. Ses propres forces, quoique considérables, semblaient vaciller sous le poids de la gravité viciée qui empoisonnait encore l'air ; pourtant, il ne laissa rien transparaître, et d'un pas lent mais résolu, il commença à l'éloigner de l'approche implacable de l'Ombre.


- Où étais-tu... ? murmura-t-elle d'une voix rauque, écorchée, si faible qu'elle semblait se dissoudre dans l'air saturé de cendres.


Son regard, brouillé par les larmes et la fatigue, se leva difficilement vers le visage austère de Régis.


Il n'y avait plus de colère dans ses mots, plus de feu dans ses yeux. Seulement la lassitude infinie de ceux qui ont trop perdu pour encore se permettre d'espérer.


- Pourquoi as-tu fui ?


La question ne portait ni accusation ni révolte. Seulement une résignation terne, un constat presque mécanique de ce qu'elle avait vu.


Régis, sans ralentir leur progression laborieuse, tourna légèrement la tête vers elle. Dans ses yeux sombres brillait une peine silencieuse, profonde comme l'obscurité même qui les entourait.


- Je suis désolé, souffla-t-il, sa voix brisée par un regret plus ancien que cette bataille.


Il marqua une brève pause, le temps d'esquiver une racine éclatée émergeant du sol brisé.


- Il le fallait, poursuivit-il, sans explication inutile.


Ils avançaient toujours, pas à pas, jusqu'à ce que, sans prévenir, un souffle fendit l'air au-dessus de leurs têtes. Un bruissement violent, un grondement de l'air déchiré par la vitesse. Ils levèrent instinctivement les yeux. Une masse sombre, rapide comme une flèche noire, fendait la brume, effaçant la poussière en traînées tourbillonnantes.


Le choucas, ses ailes repliées contre son corps fuselé, fonçait droit vers l'Ombre. Yennefer eut à peine le temps d'esquisser un mouvement de recul, son cœur ratant un battement sous la fulgurance de l'apparition. Régis, lui, resta immobile, son regard fixé sur la trajectoire irrévocable du volatile.


Kavka, lancé à pleine vitesse, fendait la brume en une trajectoire mortelle, une flèche vivante tendue tout entière vers sa cible. Son plumage d'encre luisait d'un éclat terne sous la lumière maladive, absorbant la clarté blafarde sans jamais la refléter. Ses ailes, repliées contre son corps, le propulsaient dans une course pure, débarrassée de toute hésitation. Son bec, pointu comme une épée d'ombre, visait droit le cœur indistinct de la créature.

Yennefer, haletante, soutenue par Régis, suivait des yeux cette avancée inexorable, son cœur battant au rythme précipité du vol. Elle voulut crier, appeler, prévenir, mais aucun son ne franchit ses lèvres. À une dizaine de pas de l'Ombre, Kavka replia ses ailes plus étroitement encore puis il frappa.


Le choc n'eut pas le fracas qu'elle attendait. Aucun cri, aucune onde, aucune détonation. Le corps de l'oiseau s'effaça, absorbé sans effort par la masse sombre. Comme une dernière aile brisée, happée sans bruit par la nuit tandis que l'Ombre poursuivait son inéluctable avancée comme si rien ne s'était produit.


Yennefer, figée, sentit son estomac se contracter douloureusement. Elle voulut croire à un impact dissimulé, une blessure, une perturbation minime qui croîtrait peut-être. Mais l'Ombre ne ralentissait pas. Elle progressait encore, sans hâte, sans relâche, implacable...


Le doute, fin et acéré comme une lame d'argent, s'insinua dans son esprit meurtri.


Pourquoi Kavka avait-il foncé ainsi, dans un geste si désespéré, si parfait, pour rien ? Était-ce une attaque ? Un suicide ? Ou bien quelque chose qu'elle n'avait pas compris...


Yennefer sentit un frisson glacé courir sous sa peau, un froid qui n'appartenait pas à la brume ni à la terre morte, mais à la certitude plus terrible encore :


Peut-être que Kavka n'avait pas essayé de les sauver.


Peut-être qu'il avait seulement scellé leur perte.




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