The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 75 : ... comme une fine trace déjà presque effacée

Par Auteur_sans_nom

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À cette heure du jour, la pluie semblait ne plus vouloir cesser. Elle tombait fine et obstinée, comme si elle cherchait à pénétrer jusqu'aux entrailles de la terre, à laver les douleurs anciennes qui y sommeillaient. Elle s'insinuait dans les creux du paysage, effaçant les chemins, estompant les arbres, diluant les couleurs avec la patience d'une vieille femme qui frotte sans fin une tache invisible. Le monde se rétrécissait doucement, comme pris dans un chagrin dont il ne se souvenait plus l'origine. Même les sons, par moments, perdaient leur voix.


Mais malgré cette paix humide, quelque chose avançait.


Il sortit du brouillard avec la lenteur d'un souvenir qui revient. Monté sur un cheval pâle au regard éteint, l'homme paraissait sculpté dans l'attente. Ni vivant, ni tout à fait irréel, il glissait à travers le paysage sans provoquer la moindre ride. La boue ne collait pas aux sabots de la bête, sa démarche, régulière, presque ancienne, évoquait celle des hommes qui marchent sans destination parce que leur chemin a commencé bien avant eux. Son visage restait caché, son corps indistinct et le brouillard lui-même hésitait à l'envelopper tout à fait.


Et à mesure qu'il approchait, l'air se modifiait. Les distances devenaient confuses, les formes du monde se refermaient sur elles-mêmes. Ce n'était pas que la lumière diminuait : c'était le réel qui, peu à peu, cédait sa place à autre chose.


Le Manoir Reardon apparut alors, planté dans la brume comme un fantôme fatigué, ses murs gonflés d'humidité, ses fissures béantes comme des blessures jamais refermées. Le camp dressé à ses pieds n'avait plus rien d'un abri. Les hommes y erraient comme des âmes usées, attachées à une vie qui les avait oubliées. Personne ne leva les yeux lorsque l'homme franchit le portail tordu. Aucun souffle ne ralentit, aucun regard ne se tendit vers lui.


Il se glissa entre les tentes, longea les feux mourants et les silhouettes endormies sans provoquer le moindre frisson dans la boue, dans l'air, dans la peau des vivants. Parfois, il s'arrêtait, contemplant une pierre couverte de mousse ou un pan de mur sans intérêt apparent. Puis il reprenait sa marche.


Et dans le silence alourdi par la pluie, quelque chose se fit plus dense. Une tension, d'abord à peine perceptible s'infiltra dans l'air. Un feu s'éteignit. Sans vent. Juste une absence soudaine, comme si la flamme, prise de doute, avait décidé de ne plus exister. Une toile de tente frémit faiblement, hésita, puis se figea, immobile. Plus loin, un cheval fit un écart, l'œil soudain blanc de frayeur, avant de s'immobiliser à nouveau, pris de regret. Un soldat porta la main à sa poitrine sans savoir pourquoi, un autre, au même instant, suspendit son pas à mi-course, les yeux vides d'une pensée qu'il n'arrivait plus à formuler.


Quelque chose, doucement, se retirait du monde à chacun de ses pas.


Et lui, sans presser l'allure, continuait d'avancer. Il n'avait pas besoin de hâte. Ce qu'il portait devant lui, aucun mur n'aurait su le retenir. Ce qu'il laissait derrière, nul n'aurait su le raconter.


Enfin, il atteignit la tente.


Elle se tenait là, modeste et tremblante. À l'intérieur, l'air était plus chaud et rien ne bougeait si ce n'est le tissu même de la tente qui, par instants, se laissait aller sous les caresses irrégulières du vent.


Alric, assis en tailleur près d'une caisse bancale, rangeait ses cartes de Gwynt. Il le faisait avec une précision presque rituelle, comme si chaque carte retrouvant sa place dans le jeu contribuait à restaurer un peu d'ordre dans un monde qui se délitait. Ses gestes n'étaient ni rapides ni lents : ils étaient pleins d'attention. Il ne souriait pas mais n'était pas triste non plus. Il accomplissait quelque chose de nécessaire, voilà tout. En face de lui, Mira le regardait en silence. Elle avait ramené ses genoux contre sa poitrine et les encerclait de ses bras maigres, ses yeux grands ouverts. Elle observait les cartes tout en murmurant, à voix basse, les noms de monstres que seul elle semblait entendre, des noms chargés d'histoires oubliées de batailles perdues.


Et la pluie, dehors, poursuivait son chant doux, presque apaisant.


Puis, sans prévenir, l'air se modifia. Ce ne fut ni un son, ni un souffle. Plutôt une infime variation dans la manière dont le monde entrait dans la tente. Quelque chose avait glissé, à peine, mais suffisamment pour que tout le reste s'en souvienne.


Personne ne parla.


Les doigts d'Alric s'arrêtèrent sur la dernière carte. Mira se redressa imperceptiblement, le menton à peine levé. Ses yeux ne clignaient toujours pas, mais ils étaient tendus, comme si derrière ses prunelles quelque chose s'était rétracté, prêt à fuir ou à comprendre.


Et l'ombre entra.


Elle ne fit pas de bruit. La toile ne bougea presque pas. Elle s'écarta à peine, juste assez pour laisser passer une silhouette. Ce fut comme si l'ombre avait choisi de se glisser là, discrète, polie, respectueuse du silence déjà installé.

Le manteau ruisselait d'eau. Le capuchon tombait bas sur le visage, dissimulant tout sauf le souffle. Deux bottes crottées s'arrêtèrent à l'entrée, dessinant dans la boue des empreintes que la pluie s'empressa d'atténuer. L'homme resta là, debout, sans un mot. Derrière lui, la lumière grise filtrait paresseusement, incapable de percer vraiment, comme gênée d'interrompre.


Il demeura ainsi quelques secondes, figé, et dans cet instant suspendu, il inclina légèrement la tête dans un geste lent, presque courtois, empreint d'une délicatesse inattendue.


Alric leva les yeux. Il ne sursauta pas. Il ne parla pas. Il observa l'homme comme un animal observe la nuit quand il sait que quelque chose vient, et qu'il est trop tard pour fuir. Ses doigts, posés sur la dernière carte, n'avaient pas tremblé. Ils s'étaient simplement arrêtés.


Et l'homme, d'une voix basse, chaude, d'une clarté presque douloureuse dans ce silence épais, murmura dans un sourire :


- Pardonnez mon intrusion... Seriez-vous disposé à m'accorder un instant de votre précieuse attention ?


Le vent s'engouffra doucement dans la tente. La pluie redoubla contre la toile, comme si elle voulait tout effacer derrière elle. Mira ne bougea pas. Ses bras restaient croisés autour de ses genoux, mais ses yeux, grands ouverts, avaient cessé de regarder. Ils voyaient au-delà.


Et quelque part dans le camp, comme un soupir retenu trop longtemps, quelque chose cessa de respirer.


Un son cristallin, pur et fragile, fendit l'air pour la première fois. Le grelot tintinnabula.


Puis plus rien, sinon la pluie. Et dans ce silence redevenu plat, il ne resta qu'une empreinte...


... comme une fine trace déjà presque effacée.




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