The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 76 : Là où se croisent ceux qui n'ont plus de route

Par Auteur_sans_nom

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Il n'y avait plus rien. Ni douleur, ni lumière, ni pensée. Rien que l'écho étouffé de ce qu'il avait été, suspendu dans un néant plus vaste que la mort. Son corps, brisé, n'était plus qu'un point oublié dans un monde qui avait cessé de le contenir.


Et cette voix, lointaine, lasse, murmurait en lui qu'il était temps de s'effacer.


L'idée de lutter lui paraissait absurde à présent. À quoi bon ? Pour qui ? Pour quoi ? Il n'était plus qu'un vieux loup fatigué, usé jusqu'à la corde, vidé de toute colère, de toute force, de tout sens. Il pouvait lâcher prise maintenant, le monde n'en tremblerait pas. Il aurait pu s'enfoncer dans cette mer noire, sans violence, sans effroi...


Et pourtant... quelque chose résista.


Ce n'était rien d'héroïque, seulement une image. D'abord indistincte, floue, comme peinte à même l'intérieur de ses paupières closes.


Ciri.


Son visage surgit d'abord comme un éclat égaré dans l'obscurité, rieur, malicieux, à moitié dissimulé derrière une mèche de cheveux cendrés emmêlés par le vent.


Il la voyait entre les poutres glissantes du parcours d'entraînement de Kaer Morhen, les genoux écorchés, les paumes râpées, le menton haut, défiant la douleur comme elle défiait tout ce qui tentait de l'enchaîner. Il la vit tomber, encore et encore, son petit corps heurtant les madriers rugueux, le souffle coupé, les larmes aux bords des cils mais sans jamais un cri de plainte. Toujours elle se relevait, la mâchoire serrée, les yeux pleins d'une fierté farouche que même Vesemir, même Lambert, n'avaient jamais réussi à briser.


Il la vit ensuite, plus calme, plus grave, au temple de Melitele, sous la tutelle sévère et patiente de Yennefer. Sa main tremblante esquissant ses premiers signes de magie, ses sourcils froncés par l'effort, le silence obstiné avec lequel elle encaissait chaque échec. Et parfois, parfois seulement, un regard jeté à travers la salle, le cherchant d'un coup d'œil furtif, comme pour s'assurer qu'il était toujours là...


Il la revoyait encore, plus grande, courant dans la neige fraîche de Kaer Morhen, un sourire éclatant accroché aux lèvres, la voix emportée par le vent dans une provocation rieuse, avant qu'ils ne se lancent dans une bataille de boules de neige comme des enfants, oubliant pour un instant la guerre, la chasse et le poids de leur destin.


Et puis, elle apparut.


Pas comme une chimère de désir ou de regret, mais comme cette silhouette familière qu'il avait trop souvent vue s'éloigner à travers des portes qu'il n'avait pas su franchir.


Yennefer.


Son parfum de lilas et de groseille à maquereau flottait dans son esprit, irréel mais tenace, griffant sa mémoire avec la douceur douloureuse d'une blessure ancienne qu'on caresse du bout des doigts.


Il la revit, debout sur le balcon d'une auberge oubliée, la chevelure noire emportée par un vent capricieux, la tête légèrement tournée, le menton haut, les bras croisés sous la poitrine comme pour contenir une tendresse qu'elle refusait de laisser fuir.


Il se souvint de ses silences, non pas froids, mais chargés de mots qu'elle ne savait jamais dire autrement que par les yeux. De cette façon qu'elle avait de détourner le regard quand elle avait peur d'aimer trop fort. De ces soirées arrachées à la guerre, ces parenthèses fragiles où leurs disputes s'effaçaient peu à peu dans la chaleur partagée d'un feu, dans le simple contact d'une main qui reste.


Il se souvint d'un matin calme, quelque part sur les routes du Sud, bien avant que le destin ne recommence à les pourchasser. Ciri dormait encore, pelotonnée dans une couverture trop grande, la joue collée contre la selle posée au sol. Et Yennefer, assise à quelques pas, l'observait en silence, les bras autour des genoux, une mèche noire tombant sur son visage apaisé. Il se souvenait de cette expression, rare et fragile, qui effaçait toute dureté de ses traits, ce regard grave, veillant, d'une tendresse muette qui n'exigeait rien. Elle n'avait rien dit et n'avait pas non plus remarqué qu'il la regardait.


Et Geralt, ce matin-là, n'avait rien fait non plus. Il s'était contenté de rester là, figé, comme si le moindre mot, le moindre geste, aurait brisé quelque chose de trop précieux pour être touché.


Ils auraient pu être plus. Il l'avait su. Parfois, il l'avait senti.


Un avenir différent, une vie simple, où les épées rouillent dans un coin et où le feu ne brûle plus que pour réchauffer les vivants. Mais il n'était pas cet homme, il ne l'avait jamais été, et c'était peut-être là sa faute : de ne jamais avoir su, ou jamais avoir eu le courage, de déposer les armes.


Il voulait se laisser sombrer, tout l'invitait à lâcher prise : la fatigue, les souvenirs trop lourds, le néant lui-même, qui, à chaque battement de cœur, resserrait son étau tiède autour de lui. Il le voulait, mais il ne le fit pas. Quelque chose, au fond de lui, protestait avec trop d'insistance. Une braise, une étincelle têtue, obstinée, plantée là depuis des années, trop profondément pour mourir même maintenant.


Geralt serra les dents.


Il ne savait pas depuis combien de temps il flottait là, mais, dans ce vide silencieux, il fit ce qu'il avait toujours su faire mieux que quiconque : il refusa de mourir.


Son bras, d'abord lourd comme du plomb, bougea. Lentement. Par fragments. Ses doigts se refermèrent sur la sangle de cuir à sa hanche, fouillant à l'aveugle, jusqu'à sentir sous sa paume le bois rugueux d'un petit objet.


La boussole, celle qu'Alric avait fabriquée sur les indications de Kavka. Il la tira de sa sacoche et la garda un moment entre ses doigts, flottant au creux de sa paume comme une offrande dérisoire faite au vide. Puis, d'un geste tremblant, il traça dans l'air noir la courbe lente, familière du signe d'Igni. Une étincelle jaillit, faible, fragile donnant naissance à une flamme pâle dans le creux de sa main. Sans chaleur, sans lumière, à peine une lueur, elle semblait déjà presque morte avant même d'être née. Et dans ce halo ténu, tremblant, la boussole s'éveilla. L'aiguille vibra d'abord légèrement, puis se stabilisa dans une direction précise, impérieuse, comme tirée par un fil invisible tendu à travers l'immensité noire. Geralt la fixa, sans rien dire. Puis, relâchant sa respiration, sans geste brusque, il se laissa glisser dans la direction qu'elle indiquait.


Il ne savait pas où elle menait. Mais il savait pourquoi il y allait...


Il ne sut jamais combien de temps il dériva de la sorte. Des heures, des jours, peut-être davantage... Si tant est que le temps existât encore en cet endroit.


Dans la distance immense, une paire de points brillants, deux lueurs minuscules, rouges et immobiles. Trop rouges pour être naturelles, trop calmes pour appartenir à une menace. Elles ne clignaient pas, elles ne s'éloignaient pas. Elles attendaient.


Il reconnaissait ces yeux.


Kavka.


Il était, comme toujours, là où se croisent ceux qui n'ont plus de route.






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