Ils avançaient, non comme on marche un pas après l'autre, mais plutôt comme on dérive, entraînés par une inertie bien plus triviale que la volonté puisqu'il ne restait rien d'autre à faire dans ce monde pétrifié que de glisser, à demi vivants, sur les vestiges d'un réel en décomposition. Le sol semblait fuir sous leurs pieds, et chaque pas arraché à la terre exigeait l'effort conjugué du souvenir et de la douleur. Régis portait Yennefer comme on soutient une chose précieuse et brisée, son bras posé avec tendresse sur les épaules de la magicienne, si brûlantes qu'on eût dit qu'elles recelaient encore une part du feu qu'elle avait consumé. Leurs deux corps, mêlés par la fatigue, avançaient dans un accord fragile de chair et de volonté, liés moins par l'énergie que par une entente entre âmes épuisées. Autour d'eux, le paysage se refusait au monde : c'était un espace sans contours, un royaume silencieux où la brume montait du sol comme un soupir, saturé de larmes, de magie et de ce petit quelque chose d'indicible qui flotte entre la fin d'une bataille et l'oubli.
Et puis, ils la virent.
D'abord une vibration, à peine un frémissement dans le brouillard ; une tache plus obscure que le reste, tapie aux confins de la perception, ni tout à fait là, ni tout à fait ailleurs. Elle ne bougeait pas, et pourtant quelque chose en elle changeait, imperceptiblement, comme si leur approche la contraignait à exister. Ou peut-être était-ce la brume elle-même, lasse de cacher, qui s'ouvrait enfin, cédant devant leur entêtement. Lentement, la forme se révéla, s'arrachant au flou comme une sculpture modelée dans la fatigue du monde, une vérité nue que le silence n'arrivait plus à tenir prisonnière.
Ils ne parlèrent pas. Les mots s'étaient dissous depuis longtemps dans l'air épais. Le souffle leur échappait comme une denrée rare, et chaque pas qu'ils forçaient les rapprochait d'eux-mêmes autant que de l'inévitable. Il ne restait d'eux que cette volonté pure, douloureuse, cet instinct brut qui pousse les êtres à survivre même quand le sens s'est évaporé. Derrière eux, l'Ombre avançait avec une lenteur méthodique, chaque pas invisible résonnant dans le monde comme une sentence déjà prononcée. Elle ne se précipitait pas, car elle se savait inéluctable. Autour d'eux, l'air se densifiait encore, collait à leur peau comme une sueur glacée tandis que la lumière s'éteignait, avalée par l'obscurité grandissante de l'Ombre. Le sol, saturé, devenait pâteux, comme si lui aussi voulait les retenir, participer à leur chute. Et alors que le monde se courbait doucement pour mieux livrer ses enfants, la forme indistincte au loin s'affirmait. D'abord une silhouette tremblante, déformée, comme tracée du bout d'un doigt sur une flaque d'encre, puis plus claire, plus réelle : deux jambes plantées dans la boue, un torse penché par l'épuisement ou la menace, un bras tenant une lame terne comme un souvenir trop vieux pour blesser mais encore assez vif pour marquer.
Ils s'approchèrent, ou peut-être était-ce le monde lui-même qui se refermait autour d'eux et ce qu'ils voyaient, d'abord flou, tremblant à la lisière du réel, s'imposa soudain comme une évidence grave, irréfutable : c'était lui. Geralt.
Il se tenait là, immobile, figé tel un vestige que l'Ombre n'avait pu effacer. Sa chevelure blanche, mêlée de cendres, ondulait à peine, frôlée par un souffle imperceptible, tandis que son visage, à demi caché par les mèches tombantes, portait les marques du vide, ce vide que seuls connaissent ceux qui sont allés trop loin pour revenir tout à fait. Sur son épaule, comme un signe ou un présage, un choucas noir, si dense que son plumage semblait avaler le peu de lumière épargné par l'Ombre. Dans un frémissement, il secoua ses ailes, fendit le ciel assombri avant de disparaître.
Le Sorceleur resta d'abord immobile, silhouette figée dans le souffle suspendu de la brume. Puis il bougea, lentement, comme une marionnette blessée dont chaque mouvement réclame un acte de foi. Il avançait à pas comptés, non pas guidé par la force mais par une mémoire plus tenace que la douleur. Le sang avait séché sur son flanc gauche, là où la griffe de l'Ombre avait déchiré la chair et s'y accrochait maintenant comme une marque indélébile, sombre et craquelée. Son épaule droite pendait, disloquée, et sa jambe traînante peinait à suivre. À chacun de ses gestes vibrait la trace de la lutte dont il était revenu sans triomphe, vidé mais debout, et c'était cela qu'il portait désormais, non plus la guerre, mais ce qu'elle laissait derrière elle. Ils avançaient encore, pas après pas, comme on suit une prière dont on ne se rappelle plus les mots mais dont le rythme reste ancré dans le corps.
Lorsque Régis parvint à traîner Yennefer à sa hauteur, Geralt tourna la tête, et ce simple mouvement, dépouillé de tout artifice, suffit à convoquer celui de la magicienne. Aucune question, aucune supplication, seulement cette clarté tranquille que seuls les survivants d'une grande douleur savent offrir. Et elle, en le regardant, vit tout ce qu'il n'avait pas la force de dire. Elle comprit, sans qu'il ait besoin de parler, comme on comprend les choses essentielles, celles que le langage ne contient pas. Geralt continua à marcher. Il fit quelques pas encore, puis s'arrêta. Son bras, lourd, se leva dans l'air devenu pâteux. L'épée, qui n'avait jamais quitté sa main, s'éleva dans la pénombre comme une ligne tirée entre le monde et ce qui tente de l'effacer. Il se plaça là, au centre du chemin, entre la chose sans nom qui avançait et ceux qui n'avaient plus la force de fuir.
Régis s'arrêta et regarda devant lui, le dos de Geralt dressé dans l'immensité, silhouette infime mais indéracinable, pareil à un arbre seul dans la plaine s'apprêtant à affronter la tempête. Il ne dit rien. Il savait. Il savait depuis longtemps. Il posa un genou à terre et, lentement, il déposa la magicienne sur le sol, la soutenant un instant encore, puis la déposa avec douceur.
Yennefer ne protesta pas. Son regard se posa sur Régis et ce qu'elle lut dans ses yeux lui fit l'effet d'une bombe. Lorsqu'elle vit le vampire sortir de sa veste le miroir ancien, presque noir, au verre piqué d'un temps oublié, elle comprit et le Sorceleur également. Il n'eut pas besoin de demander. Il tendit la main vers Régis, et celui-ci, sans mot, y déposa le miroir. Leurs regards se croisèrent à peine, mais tout y passa : la fatigue, la certitude, le prix à payer. Le Sorceleur ferma les doigts sur l'objet, comme s'il reconnaissait un vieil ennemi ou un vieil ami, peut-être les deux à la fois. Puis il poursuivit, avançant vers la chose qui venait.
Yennefer, toujours au sol, leva les yeux et le suivit du regard. Il marchait droit vers l'Ombre, comme s'il entrait dans une mer noire et glacée. Il boitait, traînait un bras, portait la trace du précédent combat au plus profond de ses os, mais il avançait sans détour, sans hâte. Et l'Ombre, cette masse informe, insatiable, se ramassa sur elle-même avant de bondir. Toute son horreur tendue dans un seul élan, prête à le happer, à l'engloutir, à le faire disparaître une fois pour toutes.
Yennefer ne cria pas. Elle ne bougea pas. Elle regardait.
Et au dernier instant, au moment où l'Ombre avalait le Sorceleur, ce dernier leva le miroir. Il le tendit devant lui, à la hauteur de son visage, paume ouverte, comme un dernier geste, simple et absolu.
Alors les reflets apparurent.
Dans la surface noire du verre, il y eut l'Ombre. Et il y eut Geralt de Riv. Leurs contours fondus dans le même éclat, une image double, impensable, effrayante mais belle.
Et tandis que cette flaque d'obsidienne reflétait leurs deux reflets, la lumière se souvint de comment briller.