Le monde retenait son souffle, et nul ne semblait vouloir en briser le rythme fragile. Il n'y avait plus de cris pour écorcher l'air, plus de menace tapie dans l'ombre, plus de combat pour troubler la terre. La lumière, revenue d'entre les cendres, avançait sur la scène dévastée avec prudence. La poussière en suspension tissait un voile pâle entre le ciel et les ruines, un filtre né des ténèbres, du deuil et de la désolation. Partout, la terre portait les stigmates de ce qui avait eu lieu : crevasses, monticules, traces effacées, dévorées. Rien ne désignait clairement ce qui s'était passé, mais tout en portait l'empreinte. Ce n'était plus un champ, ni de guerre ni de mémoire, mais un territoire sans nom, échappé au temps, figé dans cette parenthèse étrange où le monde entier semble hésiter entre la disparition et le recommencement.
Régis ne bougeait pas. Son corps paraissait avoir trouvé une forme d'équilibre entre la lassitude et la vigilance, une posture dans laquelle le silence pouvait s'installer sans effrayer. Son regard descendait vers le sol fissuré, là où la cendre s'accumulait encore en fines couches mouvantes, et dans cette matière fragile, il cherchait la rémanence d'une présence disparue, l'écho d'une chaleur éteinte. Un peu plus loin, Yennefer s'était laissée tomber à genoux. Ses mains s'enfonçaient dans la poussière assouplie par le souffle tiède laissé par la disparition, et son visage, tourné vers l'éclat incertain du ciel, restait offert à une lumière qui n'éclairait plus rien. Il n'y avait ni plainte, ni geste. Le corps tout entier tendu dans un entre-deux muet, elle se maintenait dans cette suspension où la douleur n'exige plus de mots, seulement la persistance de l'être. Mais sous cette immobilité quelque chose se brisa. Une pensée remonta lentement des profondeurs, sinueuse et étrangère, pareille à un poison ancien qui aurait dormi dans ses veines. Ce fut d'abord un trouble diffus, une impression absurde que sa peau était trop fine, trop fragile pour contenir ce qu'elle était encore. Alors ses mains montèrent vers son visage pour éprouver la matière. Et sous ses paumes, elle sentit, avec horreur, la forme morte de son propre crâne : les tempes évidées, les orbites creusées, le cartilage effacé du nez, la morsure fixe des mâchoires. Elle vacilla, prise de vertige, non devant la mort, mais devant cette certitude effrayante : que ce squelette qu'elle devinait en elle, elle l'avait toujours portée. Qu'elle le portait encore. Et elle réalisa, dans cette clarté trop froide, trop nette, que la charpente de la vie est déjà le symbole du tombeau. Sous la panique et la confusion, elle respira profondemment. Simplement pour constater qu'elle en était encore capable. Et pourtant, ce souffle-là n'avait plus le goût de la vie. Quelque chose manquait. Ou plutôt quelqu'un. Elle vivait. Mais il n'y avait plus personne pour l'habiter.
Geralt n'était plus visible. L'Ombre non plus. Ils s'étaient effacés ensemble, absorbés par une faille trop étroite pour les contenir, avalés par un instant si dense que le monde n'avait pu que se taire autour d'eux. Il ne subsistait de leur passage ni trace tangible, ni cendre déplacée, mais une absence si large, si dense, qu'elle dessinait à elle seule la forme de ce qui avait été perdu.
Et pourtant, quelque chose demeurait.
À leurs pieds, au creux d'un lit de cendre épaissie par l'effondrement du monde, le miroir reposait, intact, préservé du chaos par une logique qui ne répondait ni au hasard ni à la magie. Sa surface, noire et lisse, buvait la lumière nouvelle avec une lenteur pleine de retenue, absorbant les rayons pâles d'un soleil revenu sans triomphe. Rien ne s'y reflétait de ce qui les entourait, ni le ciel dévasté, ni les ruines, ni les visages. Le verre ne renvoyait aucune image familière, mais laissait filtrer une clarté hésitante, venue d'ailleurs et difficile à nommer. Une lumière sans source, déliée du temps, s'ouvrait dans sa profondeur, et dans cette étendue lisse, tendue entre l'absence et le recommencement, persistait quelque chose de plus ancien que le combat lui-même : une mémoire muette échappée à l'oubli. C'était cela, désormais, qui demeurait.
Yennefer n'avait pas bougé. Elle ne pleurait pas. Les larmes auraient exigé un espace que la douleur n'offrait plus. Ce qui bouillonnait en elle ne portait pas de nom courant, n'avait ni contour ni voix. Ce n'était pas la peine ordinaire, ni la langueur du deuil, mais une forme d'effacement plus vaste, un engloutissement total dans lequel toute réaction avait été emportée avant même de naître. Quelque chose s'était rompu, non dans le cœur, mais plus profondément, là où la magie ne va pas, là où la rage ne prend plus racine. Et dans ce lieu muet, l'émotion ne trouvait plus d'issue. Tout ce qui aurait pu jaillir, la plainte, le refus, le cri, s'était effacé avec lui.
Régis se tenait derrière elle, immobile. Son regard était posé sur le miroir, enfoncé dans la poussière grise, son contour à peine visible dans les replis de cendre. Il ne cherchait ni à comprendre ni à deviner, seulement à accueillir. Ses yeux, lourds d'années et de silences, portaient cette clarté tranquille des êtres qui ont vu trop de choses pour encore s'effondrer. Il ne tenta pas de réconforter, sachant que certaines pertes ne se pansent pas, et que la parole, parfois, appauvrit ce qu'elle voudrait apaiser. Sa douleur, il la laissait vivre en lui sans éclat, sans plainte, comme une chambre close dans laquelle il s'était déjà rendu plusieurs fois. Rien dans sa posture ne trahissait l'effondrement, mais tout y disait l'absence. Il avança d'un pas, sans hâte, porté par une lenteur mesurée qui ne relevait ni fatigue ni hésitation. Puis il plia les genoux, s'agenouilla près du miroir, sans poser la main dessus, laissant entre lui et l'objet cette distance faite d'instinct. Une chaleur sourde semblait encore s'en échapper, imperceptible, persistante, comme si quelque chose en lui refusait de s'éteindre. Quand il parla enfin, sa voix sortit calme, droite, dépourvue de tremblement.
- Il est encore là.
Yennefer tourna lentement la tête. Elle ne cherchait pas de réponse, seulement une brèche, une trace, un signe que l'absence n'était pas tout à fait complète. Ses yeux rencontrèrent ceux de Régis sans question ni attente. Le vampire, toujours agenouillé, tendit la main vers le miroir sans le toucher, la paume suspendue au-dessus de la surface noire, comme si la proximité suffisait à sentir ce qui persistait. Une fraîcheur s'élevait du verre, discrète mais bien réelle, une exhalation lente venue d'un lieu où le temps ne suivait plus les mêmes lois. À première vue, le miroir semblait inerte, fermé sur lui-même, opaque, inutile. Mais à mesure que le silence s'épaississait autour d'eux, quelque chose, dans cette obscurité tendue, commença à remuer.
Un mouvement à peine perceptible anima la profondeur du verre. Une onde, une forme incertaine qui refusait d'apparaître tout à fait mais ne parvenait pas non plus à s'effacer. Et alors, dans ce cercle d'obsidienne détaché du ciel et de la terre, ils virent. C'était un monde en suspens, un autre lieu, lointain et pourtant brûlant de présence. Ce n'était pas une image mouvante, ni un souvenir qui revenait à la surface. C'était une scène fixe, intacte, arrêtée dans un fragment d'éternité que rien ne semblait pouvoir troubler. Là, au centre du miroir, figés dans une lumière étrange, ni vive ni sombre, Geralt et l'Ombre se faisaient face. Leurs corps se touchaient sans fusionner, retenus dans une proximité tendue, suspendus dans l'instant précis où tout avait basculé. Il n'y avait ni violence, ni repos, seulement cette posture inachevée, ce geste interrompu à jamais, comme si le monde s'était figé au moment même où il avait tenté de les effacer. Le Sorceleur avait le bras levé, l'épée encore entre ses doigts, et son regard, droit devant lui, portait une intensité si dense qu'elle semblait survivre à l'absence de mouvement. L'Ombre, face à lui, semblait flotter autour de sa forme sans vraiment la toucher, vaste et silencieuse, prise elle aussi dans ce temps figé. Aucun bruit. Aucun souffle. Rien ne vivait dans ce reflet, sauf cette tension, cet instant devenu pierre, mémoire enfermée dans une surface trop lisse pour permettre l'oubli.
Autour d'eux, les enfants étaient toujours là. Leurs silhouettes menues, dressées dans le cercle d'obscurité ne bougeaient pas, ne clamaient rien, mais leurs yeux ouverts disaient assez. Dans cette lumière figée, leur présence ne semblait ni vivante ni morte, mais autre. Ils entouraient la scène centrale et, désormais, le Sorceleur était parmi eux.
Yennefer porta lentement une main à son visage sans pour autant détourner les yeux. Elle resta là, droite dans sa douleur, rivée à l'image emprisonnée dans le miroir. Ce qu'elle voyait n'était pas seulement une disparition, ni la perte d'un homme, ni même la trace d'un combat. C'était un geste. Une décision. L'acceptation nue de ce qu'il fallait faire, de ce qu'il était, de ce qu'il ne pouvait plus fuir. Il avait tendu la main. Il avait pris le miroir. Et dans ce dernier sacrifice, il s'était piégé en même temps que l'Ombre qui lui faisait face. Et dans cette immobilité, elle reconnut sa vérité.
Régis ferma les paupières, lentement, afin d'offrir à cette image un espace de silence dans lequel elle puisse s'inscrire sans bruit. Lorsqu'il rouvrit les yeux, deux éclats rouges brillaient dans la brume, perçant la lumière adoucie du matin. Suspendu sur un rocher noirci, immobile dans une posture d'oiseau de jugement, Kavka le fixait. Ses plumes absorbaient le jour sans en refléter une seule parcelle, et ses yeux, incandescents, ne clignaient pas.
- Bon, une bonne chose de faite... souffla-t-il d'un ton léger.
Yennefer se redressa, chaque geste pesé, lent, comme tiré de la cendre elle-même. La poussière accrochée à sa robe se détacha en volutes effilées, et ses mains, encore agitées d'un tremblement résiduel, retinrent l'élan de son pas. Pourtant, elle s'avança. Droit vers le miroir. Jusqu'à se tenir juste devant, le regard rivé à cette surface noire qui ne reflétait rien sinon l'absence. Puis elle tourna la tête, lentement, vers Kavka.
- Dis-nous ce qu'il faut faire, murmura-t-elle. Tu sais où il est.
L'oiseau inclina la tête, sans détourner ses yeux de braise, et dans leur fixité brillait une clarté ancienne, patiente, presque douloureuse. Il la contempla un instant, sans répondre, comme si les mots qu'il s'apprêtait à dire pesaient plus que le silence lui-même.
- Je ne peux pas le ramener.
Régis s'était approché. Il restait droit, les bras croisés, le visage fermé dans une concentration sans colère. Sa voix, lorsqu'elle s'éleva, tranchait l'air avec une précision calme.
- Tu savais qu'il irait jusqu'au bout et, commençant à te cerner, je doute que tu ignores le lieu où il est tombé.
Kavka pencha doucement son bec, comme s'il accueillait l'évidence.
- Je ne l'ignore pas.
Il quitta son perchoir sans un bruit. Ses serres noires frôlèrent la cendre sans l'ébranler. Il s'approcha du miroir, tendit une aile au-dessus de la surface, y traça un cercle invisible sans qu'aucun reflet ne vint troubler le verre.
- Ce n'est pas entrer qui est difficile...
Un silence s'abattit, long, profond, presque étouffant.
Yennefer recula, un pas à peine, mais ce fut assez pour que l'air entre eux frémisse.
- Mais on n'en reviendrait pas...
Ses mots flottaient encore dans l'air, suspendus dans la tension d'un souffle qui ne savait plus s'achever. D'un battement imperceptible de la tête, l'oiseau regarda Yennefer et son ton changea. Il n'y avait plus dans sa voix cette gravité obscure, mais une sorte de détachement troublant, comme si l'instant présent ne l'intéressait déjà plus.
- Allez ! Pas le temps de lambiner, il y a d'autres choses à faire, dit-il simplement.
Ses yeux rouges quittèrent Yennefer. Ils glissèrent sur le miroir sans s'y poser, traversèrent Régis presque sans le voir.
- Ce monde n'est pas encore vide. Même si certains visages ont déjà disparu...
Il ne dit rien de plus. Il ne donna ni nom, ni direction, mais se contenta de s'envoler laissant derrière lui le vide dense d'un battement absent dans le cœur de ce matin sans promesse.
La magicienne et le vampire, eux, restèrent là, figés et seuls au milieu des ruines, sans réponse à leurs questions, sans boussole pour leur peine qui les enfermaient dans un monde suspendu où même l'espoir semblait avoir oublié la direction à prendre.