The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 81 : Au-delà de ce dernier vœu

Par Auteur_sans_nom

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Le portail s'était refermé sans heurt, effacé dans un souffle que la roche elle-même avait absorbé. La lumière verdâtre qui baignait la caverne ne provenait ni du soleil ni d'aucune flamme, mais d'une multitude de corps vivants, muets et paisibles, agglutinés aux voûtes de pierre comme autant de champignons phosphorescents, suspendus aux parois avec cette patience des choses qui ne bougent jamais, mais voient tout. Sous leur éclat contenu, le silence semblait avoir une texture, une densité presque liquide, et chaque geste, même retenu, pesait lourdement sur l'espace, comme s'il fallait négocier sa place dans ce sanctuaire minéral.


Ils n'avaient pas parlé depuis le départ de Mira. Il n'y avait rien à dire encore, rien qui puisse traverser ce repli intérieur où chacun d'eux s'était laissé glisser. Régis avançait lentement, ses pas résonnaient doucement contre les parois de la caverne. Il alla s'asseoir dans une anfractuosité de la pierre, là où le fauteuil creusé à même la roche attendait, fidèle, patient, comme le prolongement d'un corps qui n'espérait plus qu'un peu de repos. Lorsqu'il s'enfonça dans le siège, ce fut avec la résignation tranquille de ceux que la douleur n'atteint plus.


Yennefer, debout encore, la main relâchée le long de sa hanche observait l'espace avec un regard dénué d'attente. Tout autour d'elle respirait l'ordre ancien des cavernes : la mousse humide et sombre qui tapissait le sol, les racines translucides suspendues au plafond, le clapotement lointain d'une eau invisible qui ne cherchait plus sa source. Rien ne semblait vivant ici, et pourtant, tout battait, lentement, avec la régularité d'un organe souterrain, indifférent à leur présence. Au loin, le lac invisible soupirait encore dans son sommeil.


Elle fit quelques pas, simplement pour se mettre en mouvement et résister à l'enlisement du corps dans l'immobile et, lorsqu'elle tourna de nouveau son regard vers Régis, celui-ci observait le miroir de l'âme.


- L'harmonie des âmes... murmura-t-il.


- Vous vous y prenez comme des manches. On dirait des poules qui auraient trouvé un couteau, piailla une voix dans l'obscurité. Et notez bien que je ne prononce pas le mot « poule » de gaîté de coeur...


Yennefer, comme Régis, relevèrent les yeux vers la source de la voix, étonné, sans réellement l'être de la présence du volatile dans la grotte.


- Kavka ! mugit Yennefer, il est temps de cesser ce petit jeu. J'en ai plus qu'assez de ces énigmes. Tu sais où est Geralt !


- Peut-être... souffla Kavka, sans quitter le miroir des yeux.


- Alors, cesse cette comédie et allons le chercher !


- Je pourrais vous conduire lui, mais vous ne pourriez pas le ramener. Pas à temps en tout cas. Pas avant que ce que vous êtes ne se dissolve. Pas avant que vos noms ne s'effacent. Là-bas, le temps n'est pas linéaire. Il vous digère doucement, jusqu'à ce que rien ne tienne plus.


Régis baissa légèrement le menton. Son regard restait fixé sur le miroir, mais ses pensées, elles, s'éloignaient déjà.


- Et pourtant, tu es toujours là à nous observer. Sans rien dire de plus. Comme si tu attendais qu'on devine ce que tu sais déjà.


Kavka tourna lentement la tête vers lui, sans cligner.


- Parce que vous savez déjà tout ce qu'il vous faut savoir.


Yennefer haussa les sourcils.


- Pour aller le chercher ?


- Non. Pour le ramener.


Elle voulut répondre, mais les mots moururent sur ses lèvres. Il n'y avait plus rien à ajouter, pas encore. Régis ne parla pas non plus, mais dans la fixité de son regard, une ligne s'était dessinée, un fil qu'il tirait lentement vers la lumière.

Kavka pivota sur lui-même, rabattit ses ailes contre son flanc, puis leva lentement les yeux vers la magicienne.


- La porte n'est pas fermée. Mais encore faut-il en discerner la forme. Et savoir rassembler ce qu'il est, ce que vous êtes tous les deux, et ce qui n'a pas encore été irrémédiablement perdu.


- Des énigmes... soupira Yennefer. Toujours des énigmes.


- Il n'existe pas de clef franche pour les serrures du cœur, ni de chemin droit à travers l'ombre des âmes, répondit Kavka, d'un ton si neutre qu'il en paraissait presque las.


Il battit une fois des ailes, lentement, sans décoller du sol.


- Vous avez les clés. Mais encore faut-il en comprendre le mécanisme.


Régis répéta, pensif, dans un murmure qui portait pourtant une densité étrange :


- La serrure...


- Oh oui... piailla Kavka, les yeux brillants, emplis d'une excitation sourde.


Le vampire s'accroupit près du miroir, les mains jointes sur un genou, le regard coulant dans la profondeur obscure de la surface.


- J'ai longuement médité sur la nature de cet artefact, Yennefer. Ce miroir... il n'est pas un simple objet de piège ou de punition. Il est un seuil. Ce qu'il enferme, il le fait par résonance. Il n'absorbe pas, il répond. Et il ne retient que ce qui trouve un écho en lui.


- T'arrête pas vieille branche, grogna Kavka, plus sérieux qu'il n'en avait l'air.


- J'en suis venu à croire qu'un tel enfermement ne peut se produire sans lien préalable. Il faut qu'une fibre, même ténue, relie celui qui enferme à celui qui est enfermé. Un lien... tangible.


Il marqua une pause, baissa les yeux sur le miroir qui ne renvoyait rien.


- Toute prison digne de ce nom possède une clé, certes... mais elle suppose aussi une porte.


- Je ne comprends pas, murmura Yennefer, les sourcils froncés.


- Laisse-le finir ! piailla Kavka, impatient, presque fébrile.


- Une porte n'existe pas seulement pour enfermer. Elle existe pour signifier la possibilité du passage. Et cette possibilité n'est pas limitée à celui qui entre... Je crois qu'elle s'étend aussi à celui qui appelle.


Kavka poussa un frémissement nerveux, sautilla légèrement, les ailes vibrantes.


- Oh oui, continue ! Je sens que ça vient !


Régis se tourna vers Yennefer. Son regard, d'ordinaire tranquille, brillait d'une intensité rare, comme si une lueur intérieure venait de se raviver sous les strates de fatigue.


- Réfléchis un instant. Le nom même de l'objet, Yennefer... le miroir de l'âme. Ce n'est pas un artifice, c'est un aveu. Ce miroir ne retient que ce qu'il reconnaît, uniquement ce qui porte un reflet profond, intime. Il ne piège pas par force brute. Il reflète ce qui est donné. Et s'il peut retenir par haine... il peut aussi relâcher par résonance.


Elle le fixa, les lèvres entrouvertes, suspendue entre compréhension et incrédulité.


- Tu veux dire que s'il est possible d'enfermer une âme par malveillance... on peut aussi la libérer par amour ?


- Non, pas par simple amour, répondit doucement Régis. Par un lien beaucoup plus fort. L'amour seul ne suffit pas. Il faut qu'il soit entendu.


- Enfin ! souffla Kavka avec un air de soulagement moqueur.


Régis ne souriait pas. Il regardait le miroir, puis Yennefer, et son visage s'était figé dans cette gravité calme qu'ont ceux qui pressentent que le véritable combat commence là où les armes sont inutiles.


- C'est cela, la porte. Ce qui signifie que la clé... c'est toi.


Elle resta droite, figée, les traits contractés. Sa gorge se serra, non sous le choc de la révélation, mais sous le poids ancien de ce qu'elle savait déjà, et qu'elle n'osait pas encore nommer.


- C'est pour cela que Kavka disait que nous ne pourrions jamais ramener les enfants, souffla-t-elle, plus pour elle-même que pour les autres. Parce qu'ils étaient déjà orphelins lorsqu'ils ont été piégés.


Régis inclina doucement la tête, grave et digne.


- Ils avaient été rejetés... leurs parents avaient rompu le fil en les abandonnant aux Moires sur le sentier des douceurs. Il ne restait rien à quoi les ramener. Aucun regard ne les attendait de l'autre côté.


- Mais Geralt... lui... il n'est pas seul. Pas encore. Il existe encore un lien. À travers moi, poursuivit la magicienne.


- Précisément. Si ma théorie est juste, ce miroir n'est pas une prison par construction, mais par réponse. Si quelqu'un peut y entrer par la blessure, alors quelqu'un peut en sortir par la fidélité. Par le souvenir intact. Le miroir répond à ce qu'on y projette. Et toi seule peux lui renvoyer ce qu'il a laissé derrière lui.


L'oiseau inclina le bec, et redressa légèrement la tête, comme s'il écoutait un vent que personne d'autre n'entendait.


- Eh bien... on dirait que tu vas enfin recevoir ta réponse.


- Quelle réponse ? demanda-t-elle, la voix plus basse, presque rauque.


- Celle de la seule question qui t'a toujours fait peur.


Yennefer ne répondit pas tout de suite. Le vent s'était arrêté. Ou peut-être était-ce le monde qui avait suspendu son souffle, une fois encore, devant le tremblement infime de ce qu'elle n'osait pas encore nommer.


Ses yeux restaient fixés sur Kavka, mais en elle, quelque chose s'ouvrait. Une porte scellée depuis trop longtemps, une brèche qu'elle avait appris à éviter comme on contourne une douleur persistante, familière, presque amie. Car il y a des questions que l'on préfère ne jamais poser, de peur que la réponse ne brise ce que l'on s'est efforcé de croire.


- La seule question... murmura-t-elle, comme si les mots lui échappaient d'eux-mêmes.


Régis la regardait, mais ne dit rien. Il sentait que ce moment n'appartenait à personne d'autre qu'à elle. Elle devait comprendre par elle-même.


- Et si... ce lien entre nous... s'il n'avait jamais été vraiment libre ? Si chaque regard, chaque retour, chaque silence partagé... n'avait été que l'écho d'un vœu ancien ? D'un sortilège lancé à la hâte, dans la douleur, il y a des décennies ?


Kavka ne bougea pas. Mais son silence n'était pas un refus. C'était une forme de réponse. Une attente. Les mots de la magicienne flottaient dans l'air, lourds, vibrants, comme des cendres encore chaudes. Son visage, durci par l'orgueil et la douleur, s'était fendu d'un doute trop ancien pour avoir encore besoin de voix.


- Même après avoir rompu ce lien... même après cette autre invocation, ce dernier vœu pour briser ce que le premier djinn avait scellé... une part de moi n'a jamais su si c'était suffisant. Et si... tout ce qu'il avait été pour moi... tout ce que j'ai été pour lui... n'avait tenu qu'à un caprice de magie ancienne ?


Régis se tenait là, immobile, et pourtant tout en lui vibrait d'une compassion profonde. Il comprenait. Kavka, enfin, brisa le silence. Sa voix était basse, presque douce, un murmure au bord d'un souvenir.


- C'est le moment d'obtenir ta réponse...


Mais ce fut Régis qui, cette fois, prit la parole. Non pour rompre l'instant, mais pour l'enraciner. Sa voix ne portait aucune certitude, seulement la densité tranquille de ceux qui ont traversé trop de siècles pour encore parler à la légère.


- Tu comprends, Yennefer... si ce qui vous a lié tous deux n'était qu'un vœu soufflé dans l'urgence et figé par la volonté d'un djinn... alors ce miroir ne te reconnaîtra pas.


Elle baissa lentement les yeux vers l'objet, comme si ces mots, plus que tous les précédents, faisaient frémir la surface obscure.


Régis poursuivit, plus bas, avec cette clarté tranquille qui ne tremble jamais.


- Mais si ce lien vous dépasse. S'il s'enracine dans quelque chose de plus ancien que la magie elle-même... alors, oui, tu es la clé. Car une âme ne se reconnaît pas dans l'enchantement, elle se reconnaît dans l'autre. Et ce miroir ne s'ouvre qu'à ce qui est vrai.


Il marqua une pause, puis ajouta, les yeux rivés sur elle :


- Si c'est la destinée qui vous a liés...


Et dans cette dernière phrase suspendue, il n'y avait que cette gravité infinie propre à ceux qui savent ce que c'est que de douter en silence, pendant des siècles.


Kavka hocha lentement la tête, ses plumes frémissant à peine sous une brise qui n'effleurait rien d'autre que les vérités anciennes.


- La liberté n’est pas de rompre le lien, Yennefer, mais de le reconnaître sans y être contraint. Alors... souffla-t-il d'un ton qui avait perdu tout sarcasme, il ne te reste plus qu'à essayer.


Yennefer resta là, un instant figé dans ce silence qui n'était plus celui de l'attente, mais celui de la décision. Elle ne recula pas. Ne se détourna pas. Ses mains tremblaient encore lorsque sa paume gauche se posa dans la cendre, l'autre à quelques centimètres à peine du miroir, sans le toucher encore. Elle baissa les yeux. Le souffle court. Et ce fut là, dans cette posture muette, qu'elle prononça enfin les mots qu'elle n'avait jamais osé dire, ni même penser tout haut. Elle ferma les paupières, et le monde autour d'elle disparut, absorbé dans cette seule vérité. Sa voix, lorsqu'elle reprit, était basse, sans larmes, sans tremblements. Elle ne cherchait pas à convaincre. Elle racontait.


- Pas une seule fois je n'ai su, vraiment su... si c'était toi qui revenais vers moi ou si c'était uniquement le reste de ce vœu jeté à l'oreille d'un djinn...


Sa voix se brisa un instant, mais elle ne s'arrêta pas.


- Même après que nous l'avons brisé, ce lien... même après qu'un autre esprit l'a défait... je me suis demandé si ce qui nous ramenait encore et toujours n'était pas une autre forme de chaîne, une illusion polie par le temps. Mais aujourd'hui je ne te parle plus avec la voix d'un pacte. Je ne suis pas venue te chercher au nom d'un lien. Je viens au nom de ce qui a survécu à tout le reste. Ce qui n'a jamais été formulé et ce qui ne sera jamais demandé.


Ses doigts effleurèrent la surface froide, comme s'ils cherchaient à s'y fondre.


- Geralt... si tu m'entends... revient.


Et le silence s'épaissit. Kavka ne dit rien, Régis ne bougea pas. Le monde semblait se pencher vers ce point noir, tendu comme un arc. Dans l'ombre du miroir, une lueur infime, à peine une césure, fendit la surface.


- Allons au-delà de ce dernier vœu...


Et lorsqu'elle plongea son regard dans la noirceur de l'objet, la silhouette du Sorceleur avait disparu.





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