Le temple de Melitele reposait là depuis si longtemps qu'il semblait être né avec la colline elle-même. Ni majestueux, ni austère, il portait sur ses pierres l'humilité patiente des lieux habités par la prière. Sa façade, aux teintes adoucies par les saisons, s'effaçait presque sous les lichens et les mousses, comme si la nature cherchait à le reprendre sans violence. Quelques colonnes de pierre, usées mais droites, encadraient la porte centrale, on devinait, derrière les murs blancs, la fraîcheur constante d'un cloître discret, le bois des bancs qui craquait sous le poids du silence, et les voix posées, jamais pressées, de celles qui y vivaient. À l'intérieur, il n'y avait rien d'ostentatoire : de la lumière tamisée, filtrée par les vitraux délavés ; des statues dont les traits s'étaient adoucis avec le temps ; et un parfum discret de cire, de tisane, de linge propre. Le temple respirait tel un lieu où l'on ne venait pas chercher des miracles, mais un peu de repos dans les marges du monde.
Lorsque la porte gronda lentement, repoussée de l'intérieur, un loup apparut. Ou ce qu'il en restait. La lumière du matin vint s'échouer sur son visage émacié, ses yeux plissés, ses mains blêmes agrippées au bois. Il fallut toute sa force pour faire basculer le battant, toute sa volonté pour passer ce seuil qu'il avait franchi cent fois. Chaque geste semblait calculé, arraché à une douleur sourde. Son corps n'obéissait plus qu'à l'inertie d'un pantin défait. À chaque pas, une hésitation. À chaque mouvement, une onde de souffrance qu'il refusait de montrer. Mais l'appel de l'air, le froid sur la peau, le silence des arbres, tout cela en valait la peine. Plus que la chaleur du lit, plus que la douceur des soins, il lui fallait cet instant seul, dans l'immensité nue du dehors. Le loup blanc, brisé, sortait à nouveau.
Ses pas le menèrent sans détour, traçant un chemin qu'aucune hésitation ne venait troubler. Il connaissait chaque pierre, chaque repli de mousse sur le bois, chaque souffle de vent entre les branches nues. Il longea les vieilles dalles, effleura un tronc, une rambarde, un pan de mur, afin de sentir encore, ne serait-ce qu'un instant, la consistance du monde. Plus loin, au bout du sentier qui descendait vers la forêt, l'arbre se dessinait déjà. Grand, tordu, magnifique dans son isolement. Il l'attendait. Depuis les premières lueurs de sa convalescence, depuis ces jours incertains où Yennefer l'avait conduit ici et où chaque matin, quand le corps refusait encore de répondre, il s'asseyait là, face à lui. L'arbre était devenu une présence bienfaitrice.
Il s'arrêta un moment, le souffle court. La douleur lui remontait par vagues, et ses jambes le trahissaient à chaque pas. Mais il regardait l'arbre.
Puis, alors que le Loup blanc allait reprendre sa lente marche, une voix s'éleva.
- Ça n'a pas l'air d'aller fort...
Le sorceleur releva la tête avec lenteur, le souffle encore court, les traits tirés par l'effort, la main crispée contre son flanc comme pour retenir ce qui menaçait encore de se défaire en lui. Perché sur une branche, un peu à l'écart, les plumes battues par le vent matinal, Kavka le regardait en silence. Ses yeux, rouges et profonds, luisaient d'un éclat éteint, sans malice ni ironie. Dans son regard, on ne discernait que cette fatigue ancienne que connaissent ceux qui ont déjà trop vu. Une lassitude familière, et qui, en cet instant, le fut peut-être un peu trop aux yeux du sorceleur.
Geralt ne détourna pas tout à fait la tête. Son regard glissa brièvement vers les bois, là où les ombres s'étiraient encore entre les troncs, puis revint se poser sur l'arbre solitaire. Il n'avait pas besoin de mots pour que la mémoire se mette en marche. Elle attendait, tapie, juste sous la peau du silence. Alric, entraîné là par un enchaînement de choix qui n'étaient pas vraiment les siens. Blaime et Zehlen, obstinés, entiers, nés de peuples en voie d'oubli qui, dans leur fidélité même, avaient tenté de retarder l'effacement. Malwin, encore à la lisière de l'enfance, fauché avant même d'avoir eu le temps de choisir quel homme il voulait devenir. Et Borne, à sa manière.
Leurs noms pesaient moins par leur absence que par tout ce qu'ils auraient pu devenir. Ils auraient pu grandir, apprendre, se tromper, se réparer. Et puis il y avait les enfants. Ceux que le miroir n'avait jamais rendus. Leurs visages revenaient en éclats, sans voix, sans contours précis, mais persistants, suspendus quelque part dans les plis de sa conscience.
Il n'y avait plus de combat à mener pour eux, rien à sauver désormais. Seulement cette trace en lui, persistante, d'une faute qu'il ne saurait nommer, mais qu'il portait, malgré tout. Ce n'était pas le destin qui l'écœurait. C'était sa répétition. Sa mécanique implacable. Sa manière de toujours revenir au même point, quels que soient les détours, les sacrifices et les promesses.
- Ce que tu entends, Sorceleur, c'est l'écho de tes choix qui résonne...
La voix de Kavka s'était déposée dans l'air sans forcer, comme une vérité qu'on ne cherche plus à dissimuler. Elle ne jugeait pas, même si elle avait toutes les raisons de le faire... Elle constatait simplement. Mais le Sorceleur n'écoutait pas. Il pensait à la petite Mira, avalée sans bruit par un monde qui ne pardonne rien aux cœurs fragiles. Une enfance réduite à une absence. Un futur effacé avant même d'avoir pu être rêvé. Comme le sien l'avait jadis été...
- Tu fais erreur Sorceleur, ta mère...
- Elle m'a donné la vie... trancha-t-il. C'est une vanité d'enfant de croire que nos parents nous donneront plus que cela.
Kavka pencha la tête, ses plumes remuées par une brise tiède.
- Certains parents aiment leurs enfants, tu sais...
- Pas ceux qui les abandonnent, répondit le Sorceleur, la voix rauque, presque lasse.
Un battement d'ailes, puis le murmure de l'oiseau, plus doux qu'à l'accoutumée.
- Plus que tu ne le crois... murmura-t-il, d'une voix où perçait une ancienne culpabilité.
Le silence retomba. Le vent reprit son souffle dans les branches, et Geralt détourna le regard vers l'arbre solitaire. Il ne répondit pas, mais poursuivit sa route. Lentement. Un pas, puis un autre. Le sol lui semblait plus proche à chaque foulée, comme si le monde entier tirait vers le bas, gravité ou fatigue, peu importait. Il ne savait plus si la douleur qu'il ressentait venait de ses blessures ou du poids de sa culpabilité.
Le vent remuait à peine les branches. L'arbre approchait. Immobile, inchangé, patient. Geralt s'arrêta devant lui. Et ce fut là, dans cet espace entre les racines et le ciel, que tout se dénoua un peu. Il s'assit lentement, sans gémir, sans se hâter. L'air était froid mais calme. L'odeur de terre humide, de bois, de mousse rance lui monta au nez. Rien ne pressait. Rien n'appelait plus au combat. Il posa une main sur le sol, sentit la fraîcheur de la terre contre sa paume, et ferma les yeux. Derrière ses paupières, aucun souvenir ne se battait pour prendre le dessus. Tout était là, dans un même plan. Ni passé, ni présent. Juste une suite de visages, de voix, de silences.
En cet instant, le prix à payer parut bien trop élevé pour le Sorceleur...
Lorsqu'enfin il rouvrit les yeux, un éclat pâle attira son attention. Juste là, au pied de l'arbre, posé entre deux nervures de mousse, quelque chose brillait faiblement. Il tendit la main, lentement, comme on tend un geste vers un souvenir incertain. Ses doigts, encore tremblants, refermèrent l'espace, puis s'ouvrirent à nouveau. Dans le creux de sa paume reposait une fine chaînette d'argent, si légère qu'elle semblait presque irréelle, à peine plus dense qu'un souffle. Un silence s'installa, vibrant de tout ce qui avait été perdu. Et les larmes montèrent. Elles naquirent simplement, et glissèrent le long des joues du Sorceleur sans heurt, comme si elles connaissaient déjà le chemin. Il ne les retint pas.
Au-dessus de lui, un battement d'ailes claqua dans l'air, puis s'éloigna, emporté vers l'aube qui levait ses premières lueurs derrière les cimes. Et tandis que le ciel pâlissait, l'eau des larmes vint caresser le métal, enveloppant la petite ablette d'argent d'un éclat discret, presque vivant, formant une oasis de chagrin et de mémoire dans le creux d'une main fatiguée.