The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 83 : Comme un adieu que l'on ne prononce pas

Par Auteur_sans_nom

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La nuit avait posé son manteau sur le village, lourd, sans broderie ni promesse, une nuit d'hiver épaisse, sans lune, que la neige n'éclairait plus, sinon d'un reflet éteint dans les flaques gelées entre les maisons endormies. À l'orée du hameau, un peu à l'écart des chemins battus, une maison basse retenait la lumière derrière ses volets fermés, une lumière douce, tremblante. À l'intérieur, la chaleur ne venait pas tant du foyer que de cette présence, tissée à la fois de gestes patients et d'habitudes silencieuses : un bol posé juste au bord de la table, un panier rempli de pelotes, la chaise profonde qui ne grinçait plus depuis des années, tant elle avait épousé le corps qu'elle soutenait. Assise dans cette chaise, le dos légèrement voûté, les épaules drapées d'un châle gris qui avait connu plus d'hivers qu'aucun des enfants rassemblés devant elle, une vieille dame tricotait, lentement, sans regarder ses aiguilles. Ses doigts suivaient leur propre mémoire, indépendants, réguliers, tandis que sa voix, elle, façonnait une autre forme de fil, invisible et tenace, une trame de mots et d'images cousues aux bords de l'imagination.


Face à elle, les enfants ne bougeaient presque pas. Assis à même le sol, genoux repliés et coudes enfoncés dans des coussins dépareillés, ils l'écoutaient comme on écoute la mer à travers les murs d'une maison endormie. Leurs yeux, agrandis par l'ombre et le feu, clignaient à peine ; leurs bouches, entrouvertes parfois, retenaient le souffle, de peur que le moindre mot les prive d'un fragment de ce qui se disait. La vieille dame parlait d'un monde où les monstres existaient encore, tapis dans les brumes épaisses des marais, dissimulés dans l'ombre des bois ou dans les reflets trop calmes des miroirs, d'un temps ancien où certains noms, trop lourds de sens ou trop chargés d'espoir, ne se prononçaient qu'à voix basse, au bord des rêves ou dans le demi-sommeil des veillées d'hiver. Et elle disait aussi que parfois, lorsque le souvenir ne se laissait pas ronger par l'oubli, lorsqu'un cœur battait assez fort pour porter ce qu'il avait perdu sans le briser, alors les êtres disparus pouvaient revenir, non tels qu'ils étaient, mais tels qu'ils n'avaient jamais cessé d'être dans l'attente de ceux qui les avaient aimés. Elle parlait sans emphase, d'une voix basse mais ferme, tissée de silences autant que de syllabes, et chaque histoire semblait venir non de sa mémoire mais de plus loin encore, d'un endroit qui n'avait pas besoin de preuve pour exister.


Un silence s'installa après le récit. Ce silence n'était pas un vide, plutôt une résonance lente, diffuse, pareil à un souffle entre ce qui avait été dit et ce qui, dans l'ombre des pensées, continuait de s'installer. Les mots n'étaient pas tout à fait partis, ils flottaient encore, en suspension, descendant doucement dans l'esprit des enfants pour façonner, sans hâte, les rêves discrets qui bientôt les emporteraient. La vieille dame, sans cesser son tricot, leva légèrement les yeux, et dans leur pâleur tranquille brillait une douceur presque amusée, celle qu'on réserve aux choses familières, répétées cent fois mais jamais tout à fait de la même manière.


- Il se fait tard, les enfants, souffla-t-elle d'un ton bas, mais ferme.


Personne ne bougea. Quelques cils frémirent, un soupir se glissa dans l'air, mais les corps restaient là, figés entre le feu et l'histoire.


- Mais grand-mère Mimi, s'exclamèrent les enfants d'une même voix, il est encore tôt.


- Il est déjà bien trop tard pour moi, reprit-elle doucement, et vos parents vont finir par croire que je vous garde ici pour l'hiver tout entier.


Elle posa ses aiguilles sur ses genoux, un geste lent, mesuré, presque rituel, puis se pencha légèrement, le regard glissant sur chaque visage avec bienveillance. Une fillette, aux joues encore rouges de feu et les tresses défaites, glissa sa petite main dans celle de son frère, puis leva les yeux vers la vieille femme.


- Et le loup blanc... demanda-t-elle dans un souffle, presque timide, qu'est-ce qu'il est devenu ?


Le garçon, plus grand, redressa la tête, visiblement soulagé que la question ait été posée.


- Oui, grand-mère Mimi ! Tu ne peux pas t'arrêter là ! Tu dois nous dire au moins ce qui s'est passé après.


Un léger sourire étira les lèvres de la vieille dame, non de moquerie, mais de cette tendresse fatiguée que l'on garde pour les choses trop souvent demandées.


- Le loup... Il a léché ses plaies, dit-elle doucement. Il a repris souffle, et force. Et quand il fut prêt, il est revenu. Plus fort. Et plus déterminé encore.


Un silence suivit, ponctué seulement par le crépitement du bois dans l'âtre.


- Et maintenant ? demanda un autre, la voix pleine d'un mélange d'espoir et d'inquiétude. Où est-il ? Est-ce qu'on peut le voir ?


Le sourire de la vieille s'élargit, chargé cette fois d'une ombre douce.


- Le loup a disparu depuis longtemps, murmura-t-elle. Son histoire est ancienne, trop ancienne... poursuivit-elle d'une voix pleine de tristesse.


- Il... risqua l'enfant, d'une voix plus basse.


- Il s'en est allé en faisant ce qu'il avait toujours fait, répondit-elle en reprenant son tricot, les aiguilles immobiles encore dans ses mains. Il s'est tenu entre les monstres et ceux qu'ils chassaient. Et il n'a pas reculé.


Un silence plus dense suivit, un silence façonné de cette gravité particulière que seuls les enfants savent accueillir sans la fuir. Puis la petite fille reprit, les yeux brillants d'un reste de feu :


- Et l'oiseau ? Il est où l'oiseau qui parlait ?


La vieille dame leva les yeux vers la fenêtre close, comme si, dans la nuit gelée, quelque chose pouvait encore l'entendre.


- Nul ne le sait, répondit-elle après un temps. Mais on raconte que, parfois... lorsque les étoiles sont bien alignées et que les cœurs restent ouverts... certains enfants peuvent l'apercevoir.


Elle baissa de nouveau les yeux, son sourire devenu presque imperceptible.


- Mais seulement les enfants qui vont au lit quand on leur demande, poursuivit-elle amusée. Allez. Assez d'histoire pour ce soir. Rentrez maintenant. Vos rêves ont besoin d'espace.


Et sans protester, cette fois, les enfants se levèrent lentement, comme si l'histoire, même inachevée, leur suffisait pour peupler la nuit.


Une fois la porte refermée la vieille femme resta un moment immobile, les mains sur ses genoux, le regard suspendu. Toute la pièce semblait s'être repliée sur elle-même, comme si le départ des enfants avait emporté une part de son souffle, ne laissant derrière lui que l'écho fragile des souvenirs. Elle inspira lentement, le feu tressautait encore, lançant contre les murs ses ombres mouvantes comme pour repousser un peu la nuit. Ses yeux, baignés de cette lumière fauve, ne regardaient plus rien. Ils voyaient autre chose, ailleurs. Puis, presque sans que sa bouche ne s'ouvre, elle murmura :


- J'ai vécu trop longtemps...


La phrase s'effaça aussitôt dans le bois qui craquait, dans la laine oubliée sur l'accoudoir. Elle posa ses aiguilles sur la table, lissa machinalement les plis de sa jupe et se leva avec cette lenteur tranquille qu'ont ceux qui ne sont plus pressés par le temps. Son pas ne fit presque aucun bruit sur les lattes usées. Sous le lit, elle tira un vieux coffre dont la poussière épaisse formait un voile entre les années. D'un geste doux, elle chassa les toiles d'araignées, abandonnées depuis longtemps par leurs tisseuses. Le bois gronda doucement en s'ouvrant, et l'air, en sortant, apporta avec lui une odeur ancienne de feuilles sèches et de souvenirs. Elle y prit une cape et la posa sur ses épaules, ajusta la capuche sans hâte, puis, sans une hésitation, ouvrit la porte sur la nuit glacée. Le vent, à peine levé, sembla la reconnaître, car il ne se montra ni brutal ni mordant. Elle marcha longtemps sans bruit, longeant les sentiers familiers de l'orée du bois, contournant les pierres qu'elle connaissait par cœur. Au bout du chemin, une clairière l'attendait, immobile et blanche.


Elle y entra sans crainte, se dégagea de la cape qu'elle plia soigneusement, d'un geste lent, respectueux. Elle la déposa avec précaution sur la neige puis, levant les yeux vers le ciel sans lune, elle laissa son souffle s'échapper, visible un instant dans la nuit noire.


- Pas d'étoiles... murmura-t-elle. J'espérais qu'il y aurait les étoiles.


Elle resta là, droite, quelques secondes encore, puis s'allongea enfin sur le lit gelé de la clairière, la tête tournée vers l'infini. Sa main reposa contre son cœur, l'autre sur la neige. Lorsque le petit grelot d'argent glissa dans la neige, un léger tintement se fit entendre avant d'être englouti par le silence et la neige.


- Bonne nuit, souffla-t-elle, dans un souffle si léger qu'on aurait pu le confondre avec celui du vent.


Et quand enfin le sommeil vint, profond, un choucas descendit lentement du ciel noir. Ses ailes, lourdes d'ombres, se posèrent sans bruit près d'elle. Ses yeux, braises discrètes, veillèrent longtemps, sans un cri, sans un geste. Il resta là, figé, jusqu'à ce que la nuit finisse par s'effacer. 


Quand l'aube glissa ses doigts pâles entre les branches nues, la neige crissa doucement sous la lumière naissante. La clairière était vide. Il ne restait plus rien du passage de la vieille dame, rien... sauf une rose. Une seule rose rouge, posée sur la neige tassée, à l'endroit précis où la vieille dame s'était étendue.


Elle semblait respirer encore, à peine, à contretemps du jour naissant. Les étoiles, revenues un instant avaient laissé sur ses pétales un éclat fragile, comme un adieu qu'on ne prononce pas.


Et le vent, tout doucement, reprit sa course.




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