The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 84 : Épilogue - Le jeu du Même

Par Auteur_sans_nom

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Le vent s'était levé sans bruit, juste assez pour faire frémir les hautes herbes blondes qui ondulaient doucement au flanc de la colline. Là-bas, au loin, des bois tranquilles dressaient leur silence en bordure d'un champ labouré par les saisons. L'air portait cette tiédeur rare que l'on ne rencontre qu'aux confins de certains soirs d'été, quand la lumière décline lentement et que le monde semble, pour quelques instants, avoir trouvé la juste distance entre l'oubli et le recommencement.


Un arbre se tenait là, isolé au milieu du vallon, large et bienveillant, les branches écartées comme les bras d'un veilleur assoupi. À son pied, à demi allongée dans l'ombre, une silhouette drapée dans des vêtements simples mais sans âge reposait, les paupières closes, les bras croisés derrière la tête, goûtant le silence avec cette lenteur propre à ceux que le passage du temps a cessé de concerner.


Lorsqu'un battement d'ailes fendit l'air, il ne bougea pas, mais un sourire, à peine esquissé, vint effleurer ses traits. Et dans le calme presque irréel de cette fin d'après-midi, il murmura d'une voix tranquille :


- Je me demandais quand tu allais finir par venir revendiquer ta victoire.


Un léger froissement de plumes précéda la réponse. Sur une branche au-dessus de lui, l'oiseau venait de se poser, ailes repliées, les serres nouées autour de l'écorce.


- Tu appelles ça une victoire ? gronda la voix nasillarde de Kavka, pleine d'un agacement contenu.


- Dans la mesure où ce monde existe toujours, et que quelques-uns de tes pions sont encore debout... je pense pouvoir t'accorder la victoire, sur ce coup, répondit l'homme d'un ton moqueur, sans même entrouvrir les paupières.


- Comme toujours, n'est-ce pas ?


- Pas toujours, non. Rappelle-toi Aelirenn.


- Ma seule défaite, soupira l'oiseau. En effet.


- Et quelle défaite ! Ah, c'était épique. La Rose blanche de Shaerrawedd, fauchée d'une main de maître. Tu as fait une erreur, cette fois-là, mon cher Kavka. Il ne fallait pas jouer la raison. Il fallait jouer la rage. Les elfes sont trop fiers, trop pleins d'orgueil pour écouter quoi que ce soit d'autre que le feu qu'ils portent.


Le choucas pencha la tête, les yeux d'un rouge éteint fixant l'homme d'un air piqué.


- Je n'étais pas concentré, piaffa-t-il.


- Tu pourrais tout de même m'accorder cette unique victoire, dit l'homme en croisant les jambes, comme pour mieux souligner l'évidence.


- D'accord, d'accord... grogna l'oiseau, à contrecœur. Tu avais finement joué, cette fois-là.


- Je te remercie. Dommage, tout de même, que nos règles nous interdisent d'intervenir directement. Ou de dire ce que l'on sait. Tu aurais sans doute gagné.


- Mais cela aurait été bien trop simple, répliqua Kavka, en redressant son plumage d'un coup d'aile sec.


- Certes, admit l'homme, les mains croisées sur le ventre. Nos règles mettent un peu de piment dans ce jeu. D'ailleurs, je tenais à te féliciter pour l'utilisation que tu as faite de mon miroir. C'était... brillant.


- Je te remercie, répondit Kavka, avec une modestie feinte qui ne trompait personne.


- Et cette histoire de boussole... Je dois bien reconnaître qu'il m'a fallu un moment pour en comprendre toutes les implications. Un coup de maître, l'oiseau.


- Je sais. Je suis génial.


Le choucas lissa distraitement ses plumes, visiblement ravi. Puis, retrouvant un peu de gravité, il ajouta :


- De mon côté, je te saurais gré de ne plus envoyer tes monstres dans nos petits jeux. Je l'ai toléré cette fois-ci... mais au prochain grelot que j'entends...


- Oh, la barbe, Kavka... soupira l'homme. Tu avais bien le Sorceleur, toi. Un petit sursaut d'imprévisibilité, rien de plus. J'ai simplement... rééquilibré un peu les forces en présence.


Il s'étira lentement, les bras au-dessus de la tête, savourant l'instant comme un fauve au repos. La lumière filtrait à travers les feuilles, dessinant sur lui des ombres paresseuses.


- Enfin bref. C'était une partie fort plaisante, mon ami. Quel ennui serait l'existence d'un immortel sans le plaisir coupable de jouer avec ces petits êtres ridicules.


- Ils ne sont pas ridicules... répondit Kavka, plus bas, presque doux. Pas pour moi.


- Si tu le dis...


Un silence s'installa. Ni froid, ni pesant. Juste une brève suspension entre deux respirations. Le ciel, là-haut, était si limpide qu'il semblait n'avoir jamais connu le moindre tumulte.


Puis, d'un ton plus sombre, l'homme ajouta :


- Bien. Il est peut-être temps d'imaginer le prochain chaos...


- Et c'est reparti... piaffa l'oiseau.


L'homme eut un léger rire.


- Tu crois encore qu'il s'agit d'un cycle. Qu'il y aura toujours un recommencement.


- C'est un fait. Tu as vu s'élever des empires. Tu les as vus tomber. Tu les as poussés, parfois. Mais même lorsque tu gagnes, tu perds. C'est pour ça que tu recommences. Encore et toujours.


- Quelle constance dans ta naïveté.


Il fit un pas. Le sol sembla hésiter sous son pied, comme s'il pesait plus que la terre elle-même. Puis un autre, plus souple. Il avançait sans presser, l'air songeur.


- Tu sais ce que je vois, Kavka ? Des lignes. Des milliers. Qui se croisent, se nouent, se tordent, s'effacent. Je suis chacune de leurs inflexions. Et au bout ? Rien. Un autre nœud. Tout se répète. Le chaos est plus honnête que l'ordre.


- Et pourtant, tu continues de jouer.


- Par ennui. Par jeu.


Il s'arrêta à mi-pente, le vent jouant avec un pan de sa veste.


- Je pourrais tous les effacer, tu sais... Tous. Et toi avec.


- Tu pourrais essayer, répondit l'oiseau, plus calme encore. Mais il faudrait, pour cela, cesser de te cacher derrière tes fables. Il faudrait que tu descendes et que tu m'affrontes réellement. Et ça, tu ne le feras pas.

- Ah oui ? Et pourquoi ça ? demanda l'homme, les yeux légèrement plissés.


- Parce que tu es comme tous ces êtres que tu méprise tant. Toi aussi, tu as peur du vide.


L'homme se retourna. Ses yeux, fendus d'une lueur pâle, brillaient d'un éclat d'outre-nuit.


- Je n'ai pas peur du vide, l'oiseau. J'en viens.


- Et moi, je viens de ce qu'il y avait avant.


Leurs regards se croisèrent. Rien ne bougea. Même le vent sembla s'interrompre.


- Bientôt, Kavka. Le prochain jeu sera différent.


- Le Jeu du Même, ricana l'oiseau. Il l'est toujours. Et de ce fait... il ne l'est jamais.


Le ciel pâle s'étendait au-dessus d'eux. Dans les bois lointains, rien ne bougeait. Rien n'avait bougé depuis une éternité.


- Quoi qu'il en soit, tu me trouveras posté entre toi et ce monde, conclut l'oiseau, sans ostentation.


L'homme esquissa un sourire, mince et ancien. Puis, sans un mot, il se détourna. Son pas n'imprimait aucune empreinte, et pourtant le vallon semblait s'ouvrir devant lui, lentement, comme s'il avalait l'ombre de son passage.


Et seul dans l'arbre, les plumes soulevées par un vent sans direction, l'oiseau ricana doucement, tête inclinée sur le côté :


- Gunter de Meuré...

- Demeuré... Quel nom à la con.






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