The Witcher - Le Prix à Payer

Chapitre 80 : Réduit au silence par le poids du chagrin

Par Auteur_sans_nom

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Le portail se referma dans un éclat doux, absorbé sans résistance par la brume matinale qui persistait dans l'air avec la lenteur d'un souffle ancien. L'odeur de l'ozone, fine et vibrante, flotta encore un instant, suspendue comme une trace d'un autre monde, avant de se fondre dans la fraîcheur éphémère du matin. Le vent, discret, portait un soupir chargé de terre, d'humidité et de souvenirs enfouis, une fragrance qui semblait précéder les pas de ceux qui marchaient encore. Le ciel, dense et fermé, retenait les premières lueurs du jour dans une opacité lasse, refusant d'offrir la moindre clarté, la moindre promesse. Au sol, la brume, silencieuse et souveraine, glissait entre les racines tortueuses, effleurait les troncs comme une main ancienne et étouffait les moindres sons dans son étreinte froide. L'air, saturé de cette senteur de pierre mouillée et de bois gorgé d'eau, exhalait une douceur étrange, presque sucrée, une réminiscence de quelque chose que nul ne savait nommer mais que chacun, instinctivement, reconnaissait.


Dans cette étendue où le silence tenait lieu de loi, Yennefer et Régis surgirent sans fracas, deux silhouettes à peine tracées dans le monde, deux présences effacées avant même d'avoir laissé une empreinte. Rien ne marquait leur arrivée sinon une vibration dans l'air, un tressaillement fugace, aussitôt absorbé par la brume. Le portail les avait déposés là, mais leurs corps, engourdis de mémoire, semblaient encore suspendus ailleurs. Yennefer, la tête baissée, gardait les yeux rivés à une terre qui ne lui parlait plus. La lumière, si faible fût-elle, paraissait l'éblouir, ou la blesser, et son visage, déjà durci par la peine, portait désormais cette immobilité qui suit les tempêtes. Dans son regard éteint, il restait l'empreinte d'un dernier souffle, celui de Geralt, absorbé par l'abîme, disparu sans un cri. Une image figée au fond des yeux, aussi persistante qu'un reflet dans un miroir fendu.


À ses côtés, Régis se tenait immobile, figé dans un silence aussi lourd que les pensées qui le hantaient. Il n'avait pas encore bougé, comme si le monde, qu'il avait perdu, n'avait pas encore retrouvé sa consistance. Ses traits, tirés, trahissaient l'épuisement, le poids d'un tourment insaisissable, celui d'un être qui, ayant vu la dévastation du monde, n'était plus capable de comprendre ce qu'il en restait. Son regard, habituellement si pénétrant, était désormais vide, perdu dans une étendue où aucun écho ne résonnait. La douleur ne transparaissait plus sur son visage ; elle s'y était intégrée. Les yeux du vampire, rivés sur l'horizon, restaient vides, ne cherchant rien, fixant un monde qui se dérobait devant lui. Après un instant suspendu, il se détourna lentement de la brume, le souffle suspendu par une question, une interrogation flottant dans l'air, prête à se dissiper avant même d'avoir été posée. Tournant finalement son regard vers la magicienne, il prononça ces mots, sa voix brisée par la solitude du silence environnant.


- Où sommes-nous, Yennefer ? demanda-t-il, sa voix se perdant dans l'immensité qui les entourait, une demande sans véritable attente, une recherche d'un ancrage, d'une certitude qui leur échappait.


Yennefer, perdue dans son propre tourment, resta un instant sans réponse. Elle se tenait là, les yeux vides, déconnectée du monde, noyée dans le tourbillon du sacrifice. Puis, après un long moment de flottement, elle leva lentement les yeux, les fixant sans vraiment comprendre, avant de se détourner à nouveau, regardant la brume qui les enveloppait.


- Je... Je l'ignore, balbutia-t-elle, la voix faible, presque noyée dans l'immensité. Mon portail devait nous emmener au manoir Reardon. J'ignore où nous avons atterri.


Ses mots se perdirent dans l'air, emportés par l'étendue secrète de ce lieu.


Un long silence s'étira alors, lourd, comme une respiration suspendue, chaque souffle se dissolvant dans l'infini autour d'eux. Puis, dans la brume qui pesait sur eux, une voix nasillarde se fit entendre, tranchant l'air, familière :


- Vous êtes à quelques lieues au sud du manoir, répondit la voix, fluide et sifflante, fendant la brume avec une précision étrange.


Yennefer sursauta, ses yeux se tournant immédiatement vers l'origine de cette parole, un éclat de surprise traversant son regard.


- Comment est-ce possible ? Pourquoi ? demanda-t-elle, la voix tremblante, hantée par l'incompréhension.


- Parce qu'il n'y a plus rien qui vous attend là-bas, répondit la voix, dénuée de tout sentiment, laconique et glaciale.


Régis se tourna lentement vers l'oiseau, ses yeux cherchant une explication, une réponse qui lui échappait toujours.


Kavka, fidèle à son indifférence, resta silencieux un moment, ses plumes frémissant dans la brise, ses yeux glissant lentement, scrutant quelque chose au loin. Puis, d'un geste précis, implacable, il désigna la brume qui s'étendait devant eux.


- Partez vers le Sud, répondit-il enfin, ses mots simples, presque un ordre, délivrés sans la moindre explication.


Yennefer, restée là, se redressa lentement, comme si le moindre de ses mouvements nécessitait un effort surhumain. Elle baissa les yeux, perdue dans ses pensées, puis leva lentement son regard vers l'oiseau.


- Pour aller où ? demanda-t-elle d'une voix détachée.


Kavka, implacable dans son silence, s'inclina légèrement, son plumage se déployant sous la lumière naissante du matin. Puis, dans un souffle imperceptible, il répondit, sa voix dénuée de toute promesse :


- Quand vous arriverez à destination, vous le saurez.


Les mots tombèrent comme une chape de plomb, lourds et incertains. Avant qu'aucun des deux n'ait pu réagir, Kavka se fondit dans la brume, disparaissant sans laisser la moindre trace.


Alors, sans se parler, sans même se regarder, ils avancèrent. Leur pas était lent, lesté non d'incertitude mais d'une soumission tranquille à la volonté d'un monde qui, désormais, ne s'expliquait plus. Ce n'était ni confiance ni espoir qui les poussait, mais cette fatigue sourde qui précède la résignation, quand interroger devient plus douloureux encore que suivre. Les questions ne faisaient plus surface. Elles dormaient, engourdies dans le silence.


La brume, d'abord immobile, commença à se plier à leur marche. Elle reculait sans se dissiper, se fissurant par endroits, dévoilant ici une racine, là un pan de sentier oublié. Elle ne disparaissait pas : elle cédait par degrés, à contrecœur, dans une lenteur presque liturgique. Tout autour d'eux, le monde renaissait à pas mesurés. Puis, au cœur de cette blancheur obstinée, une forme se révéla. D'abord une silhouette floue, une masse informe au milieu du chemin. Ils ralentirent leur marche, leurs pas devenant plus mesurés. Yennefer et Régis s'approchèrent prudemment, mais la brume se dérobait encore lentement, refusant de tout dévoiler d'un coup. Il leur fallut quelques instants pour discerner plus clairement et que le flou se fasse contraste. Une personne semblait être agenouillée au sol, sa posture figée dans la brume, les traits dissimulés sous l'ombre d'un manteau. À quelques mètres, un cheval pâle, presque spectral, émergea lentement de la vapeur éthérée qui flottait encore autour de lui, sa crinière légère se fondant dans la brume, un cheval qui paraissait plus être un fragment de cette brume que d'un être vivant. Il avançait, s'éteignant presque dans le brouillard, et la silhouette de la personne agenouillée devenait plus distincte, ses contours se dessinant peu à peu, jusqu'à ce qu'enfin, à une dizaine de mètres, Yennefer et Régis puissent voir son visage.


C'est alors qu'ils reconnurent Mira, seule dans cette lande sans fin, son corps secoué par des pleurs silencieux, la tête baissée, les mains posées sur ses genoux, perdues dans un chagrin qu'elle semblait ne plus pouvoir contenir. Ses larmes se mêlaient, s'effaçant aussi rapidement qu'elles coulaient. Le cheval, maintenant bien plus visible, se tenait près d'elle, son souffle léger se mêlant à celui de la brume. Le contraste était frappant : la brume, toujours si douce, semblait avoir étreint son corps tout entier, l'enveloppant dans une tristesse infinie qui semblait être le reflet de cette scène irréelle. Il y eut un instant de silence, suspendu entre eux et elle, où le monde sembla se figer, où seule la présence de la douleur était palpable.


Yennefer s'agenouilla lentement, sa robe noire effleurant la mousse détrempée. Ses bras entourèrent le petit corps secoué de sanglots muets, et ce fut une étreinte sans chaleur, mais pleine d'attention. Elle ne savait plus ce que signifiait consoler. Le geste lui était revenu comme un souvenir, imprécis mais nécessaire. Elle l'enlaça, fermement, sans peser, enveloppant l'enfant d'une présence que le monde entier, quelques instants plus tôt, lui avait arrachée.


La fillette ne répondit pas. Elle se contenta de poser son front contre l'épaule de la magicienne et de pleurer encore des larmes lentes, silencieuses, débarrassées de toute plainte. Et dans le souffle tremblant de Yennefer, il n'y avait ni promesse ni certitude, seulement cette voix basse, nue, qui se perdait dans l'air gris :


- Ça va aller... c'est terminé maintenant. Tu n'es plus seule...


Elle parlait avec la douceur de ceux qui savent que les mots ne suffisent pas, mais qui les offrent malgré tout, parce qu'ils sont la dernière forme de magie encore à portée de bouche. Elle resserra un peu l'étreinte, et Mira s'y abandonna, doucement, comme un galet qui trouve enfin le lit d'une rivière.


En retrait, Régis n'avait pas bougé. Son regard, opaque, s'était détaché de la scène, attiré par quelque chose d'autre, plus loin, à la lisière du sentier. Une forme indistincte, plus sombre que le reste, pesait dans la brume. Une masse confuse ou silhouette disloquée, ou peut-être rien. Mais cette absence même de définition éveillait en lui une inquiétude sourde.


Sa voix s'éleva enfin, ténue, presque effacée par le silence :


- Que l'écho des choix résonne, et que chacun entende sa sentence... murmura Régis, en écho aux paroles de Kavka.


Lentement, sans hâte, Mira releva la tête. Ses yeux, encore brillants de larmes, rencontrèrent ceux du vampire. Sans un mot, elle tendit simplement la main, dans ce geste lent et solennel que seuls les enfants endeuillés savent encore garder intact. Au creux de sa paume reposait un petit objet. Un grelot d'argent, terne, silencieux, intact. Au moment précis où elle l'offrit au regard de Régis, une larme, unique, ronde et pleine, descendit sans hâte le long de sa joue, comme s'il lui fallait traverser toute une histoire avant d'atteindre sa destination. Elle glissa jusqu'au menton, puis tomba, très doucement, sur le métal. Il y avait, dans cette larme, tout ce qui n'avait pas pu être dit, tout ce qui s'était effacé avec les cris tus, les bras vides, les nuits sans nom. Il y avait l'empreinte de ce qui avait été volé, de ce que la douleur avait tué sans faire de bruit. Et ce grelot, petit fardeau d'ombre, n'était plus qu'un témoin, inoffensif à présent, réduit au silence par le poids même du chagrin.

Dans cette larme, il y avait tout ce que l'enfant avait perdu, tout ce qu'elle ne pourrait plus jamais nommer, et tout ce que ce grelot, minuscule artefact de l'ombre, avait volé. Une larme comme une offrande à cet objet du mal réduit définitivement au silence.


Ses doigts se refermèrent avec délicatesse autour de lui puis, sans un mot, elle se leva dans un mouvement lent et mesuré. Elle fit face à Yennefer, puis à Régis, les yeux levés vers eux avec gravité, les fixant ainsi un long moment, sans ciller, comme pour imprimer leurs visages une dernière fois dans sa mémoire. Puis, sans hâte, elle se détourna.


Ni Yennefer, ni Régis ne bougèrent. Aucun mot ne fut prononcé. Ils la regardèrent s'éloigner, petites empreintes à peine esquissées sur le chemin détrempé, silhouette minuscule d'une enfant qui n'en était plus une depuis longtemps, s'effaçant peu à peu dans les bras dociles de la brume. Là-bas, à la lisière de la forêt, une silhouette attendait. Une femme encapuchonnée, immobile, silencieuse, presque irréelle. Le vent, qui s'était tu, semblait respecter ce rendez-vous en silence. Mira marcha jusqu'à elle sans hésitation. Rien ne fut dit entre elles, aucun geste n'évoqua l'appel ou l'accueil et pourtant, tout y était.


Au bord de ce monde, la fillette s'arrêta un instant. Elle se retourna une dernière fois. Son regard trouva celui de Yennefer, puis de Régis. Il n'était ni douloureux ni joyeux. Il était triste, mais serein. Et d'un mouvement presque invisible, elle réajusta Lindëinel sur ses épaules et toutes deux disparurent du monde.




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