Les étranges aventures de Phileas Fogg aux États-Unis d'Amérique
Chapitre 1 : Les étranges aventures de Phileas Fogg aux États-Unis d'Amérique
4410 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 18/12/2025 13:59
Avertissement : Les personnages de Ghost Whisperer et du Tour du monde en quatre-vingts jours peuvent paraître différents par rapport à la manière dont ils sont présentés dans leurs univers d’origine respectifs.
Le soir du 7 décembre 1872, près de la station Plum Creek.
Ayant reçu un télégramme d’urgence, le docteur Jim Clancy, un trentenaire sérieux, était assis sur l’un des sièges d’une ambulance-wagon envoyée pour aider les passagers d’un train attaqué par des Sioux. De telles attaques étaient fréquentes dans la région, ce qui était connu de tous les habitants. Ils étaient sur des chevaux, armés de tomahawks ou de fusils de chasse, semant la terreur parmi les voyageurs. Le docteur Clancy n’était pas seul dans l’ambulance-wagon : deux ambulanciers, Timothy Flaherty et Robert Tooch, trois collègues docteurs et quelques infirmières composaient l’équipe de secours. Le conducteur s’assurait de rouler au plus vite malgré la neige qui encombrait les rails. Jim regardait d’un air inquiet le paysage qui s’offrait à lui. Des chênes centenaires et des conifères à perte de vue, qui défilaient très vite. Ni les flocons de neige ni les moineaux qui volaient ne retinrent son attention. Il fixait d’un air perdu, comme s’il s’attendait à voir surgir tout à coup derrière un arbre un indigène armé.
Et voilà l’ambulance-wagon arrivée devant un autre train qui bloquait la voie. Des wagons étaient détruits, des hommes étaient en lutte contre des Amérindiens. Ces derniers étaient montés sur des chevaux bruns, certains accouraient vers le train, d’autres étaient proches. Certains s’avancèrent vers l’ambulance-wagon.
Le conducteur arrêta la marche de son véhicule et hurla :
— Défensive !
Ce cri fit sortir Jim Clancy de ses pensées, qui cligna plusieurs fois des yeux pour s’assurer d’être présent corps et âme. Aussitôt, des gendarmes armés jusqu’aux dents sortirent du premier wagon pour affronter les indigènes. Les ambulanciers s’empressaient de mettre en sécurité les passagers du convoi attaqué. Jim remarquait aussi les esprits qui les suivaient, mais il les ignorait, en se disant qu’il ne pouvait pas tous les aider. Il ne pouvait régler que certains d’entre eux. Le docteur le savait d’expérience ; depuis son enfance, il voyait de telles entités et il savait très bien que ce n’étaient pas tous les esprits qui voulaient partir dans l’au-delà, qu’il nomme par commodité Lumière. Et que certains étaient très coquins et énigmatiques.
Il parcourait du regard les passagers, parmi lesquels un couple attira son attention : un homme vers la quarantaine à la peau pâle, vêtu d’un long manteau d’hiver, et une jeune femme à la peau presque aussi blanche qu’une Européenne bien emmitouflée dans son manteau de fourrure avec un épais foulard de laine autour du cou. Visiblement, la femme semblait effrayée par l’attaque des Sioux, à un tel point qu’elle s’était évanouie et était soutenue par l’homme. Jim remarqua qu’à la droite de ce dernier deux esprits, qu’il détailla attentivement. L’un d’eux, un jeune homme, fut vêtu d’une chemise à col blanche, d’une redingote noire étroite, de pantalons gris et de souliers de même couleur. L’autre entité était une jeune femme vêtue d’une longue robe tombante verte avec un châle d’une nuance plus claire qui recouvrait ses épaules et ses avant-bras. Notant une similitude dans les traits du visage, le médium déduisit que les deux revenants étaient sans doute les parents de l’homme.
Il les aborda d’une voix chaleureuse :
— Madame et Monsieur, je suis Jim Clancy, un docteur… Et vous ? »
Le revenant répondit en anglais avec un fort accent britannique :
— Esquire John Fogg.
L’esprit féminin répondit brièvement d’une voix douce :
— Sa femme, Mary Fogg.
L’homme, en soutenant la femme, se présenta :
— Moi, c’est Esquire Phileas Fogg.
En faisant un geste du menton vers la jeune femme, il ajouta :
— Madame Aouda s’est évanouie…
— Je peux vous aider… précisa le docteur en regardant alternativement les vivants et les esprits.
Il regarda rapidement autour d’eux et nota que ses collègues ambulanciers s’affairaient autour des passagers les plus grièvement blessés par les armes des Sioux.
Jim ajouta :
— Je propose de nous tenir un peu à l’écart…
Le gentleman approuva silencieusement, en tenant Aouda par la taille d’une main et de l’autre sous ses genoux, la souleva et suivit Jim qui se rendit près d’un chêne, un peu à l’écart du chemin de fer. Phileas la déposa doucement au pied du chêne, sur un brancard amené par le docteur. Ce dernier s’assura de la position sécuritaire de la femme. Heureusement, rien de grave, car elle respirait encore. Jim attendit qu’elle reprît conscience pour l’aider à se relever lentement. Une fois Aouda debout, celle-ci remercia timidement puis se plaça près de l’Anglais.
Le docteur remarqua un esprit à la gauche de la jeune femme : un Indien, vers la soixantaine, vêtu de vêtements opulents de rajah, à savoir un pantalon de tissu argenté et un manteau de satin vert avec dentelle, coiffé de son turban brodé de perles, avec ses armes de prince suspendues à sa ceinture. Il fixait d’un air jaloux Aouda. Ressentant le regard du passeur d’âmes sur lui, le revenant tourna sa tête vers lui, le fixa pendant quelques secondes puis disparut de sa vue.
Ignorant l’esprit, Jim Clancy répliqua humblement :
— Il n’y a pas de quoi… Je ne fais que mon travail…
Puis, il se retourna vers Phileas et ajouta :
— En parlant de travail, j’en vois un autre…
— Lequel ? questionna calmement l’Anglais, sans même bouger des sourcils.
— Je suis aussi un passeur d’âmes continua Jim d’un air sérieux. Et je vois que deux esprits vous suivent…
— Qui ? fit son interlocuteur en regardant autour de lui.
Comme il ne vit rien, Phileas ramena son attention vers le docteur.
— Visiblement vos parents, Esquire John Fogg et Madame Mary Fogg. Ils se sont présentés.
Phileas baissa la tête, troublé malgré son air immuable. Il releva la tête puis murmura :
— En effet, ils sont mes parents… Docteur Clancy, vous voyez les esprits ?
— Oui, en raison d’un don que j’ai depuis mon enfance. Et je vous assure que c’est la vérité.
— À quoi vous sert ce don ?
— Je dois les aider à passer dans la Lumière, ou dans l’au-delà, peu importe le nom…
— Comment faites-vous ?
— J’essaie de comprendre leur dernière volonté, de comprendre ce qui les retient encore parmi les vivants. Et une fois leur dernière volonté réalisée, une fois que ce point d’attache au monde des vivants disparaît, il suffit de leur montrer que l’étape suivante est de partir dans l’Autre Monde…
Phileas confirma sa compréhension d’un geste positif. Madame Aouda écoutait les explications sans dire un mot.
Jim, sans se laisser intimider par la froideur anglaise du gentleman, poursuivit son explication :
— Mais je tiens à préciser que je ne perçois point de salaire en tant que passeur d’âmes. Je le fais parce que je dois le faire. Un point c’est tout…
Il se tourna vers les deux esprits, qui le regardèrent d’un air inquiet, le front plissé. Il dit :
— Madame et Monsieur, quelles ont été les dernières choses dont vous vous souvenez ?
Mary répondit d’une voix larmoyante :
— Notre petit Phileas seul dans sa chambre… Il était alors un adorable gamin de huit ans…
En faisant un geste des mains vers l’Anglais, elle s’exclama :
— Comme il a grandi !
Jim songea « il est certain que votre fils a grandi depuis ses huit ans… Ce qui signifie que ce pauvre homme est orphelin de ses parents… Quel destin cruel ! »
Il opina du chef, puis rapporta les propos de la revenante à son fils, qui l’écouta sans sourciller.
L’Américain ajouta :
— Il ne manque plus que votre père réponde à ma question…
Il regarda autour d’eux, pour remarquer que le combat était presque fini et que les Amérindiens se retirèrent peu à peu. Ils étaient tellement absorbés par la conversation qu’ils avaient à peine remarqué le mouvement des chevaux, des attaquants et des gendarmes. L’important était que les Sioux ne s’étaient pas trop rapprochés d’eux.
Jim rapporta son attention sur le revenant, qui s’éclaircit la gorge, puis dit :
— Ma femme au chevet de mon lit qui me pleure…
— John, intervint Mary, notre fils, notre petit Phileas, lui, était alors avec sa gouvernante dans sa chambre… Parce qu’il avait deux ans lorsqu’il avait perdu son père…
— Excusez-moi de vous interrompre, fit Jim d’un air chaleureux. Mais savez-vous ce qui était advenu à votre fils peu après votre…
Par politesse, le passeur d’âmes ne dit pas « mort » ou « décès », mais les deux entités comprirent ce qu’il voulait dire.
John répondit :
— Il avait été adopté, à la mort de ma chère Mary, par mon frère benjamin, l’Esquire William Fogg. Il s’était occupé de lui comme s'il était le sien.
Jim résuma les propos des esprits au couple vivant.
Phileas commenta :
— En tout cas, ceci explique pourquoi je n’ai aucun souvenir de mes parents. J’ai appris leurs noms que de mon tuteur et oncle. Cela a du sens.
— Maintenant, fit le passeur d’âmes, il ne me reste plus qu’à savoir pourquoi ils vous suivent si vous étiez entre de si bonnes mains.
— C’est vraiment une bonne question, intervint d’une voix douce Aouda.
John et Mary s’observèrent pendant quelques minutes, comme s’ils se consultaient.
Le père de Phileas dit :
— Ce qui nous inquiète chez notre fils, c’est son célibat…
— Ainsi que son refus d’avouer ses sentiments envers Madame Aouda, ajouta sa mère.
« Autrement dit », pensa Jim, « Phileas Fogg est amoureux de Madame… Ceci ne va pas sans me rappeler ma première rencontre avec Mel… »
Le souvenir de sa première rencontre avec son épouse, Melinda, la fille unique du procureur Thomas Gordon et d’Elizabeth lui revint en mémoire.
C’était le 3 mai 1863, par une journée pluvieuse. Il a alors reçu un télégramme d’urgence de la part d’Elizabeth Gordon, épouse du procureur adjoint à la cour de Grandview, un certain Thomas Gordon. Il doit venir, car Thomas est tombé des escaliers par accident en ratant une marche. Le docteur, alors récemment diplômé, arrive sur son cheval devant une grande maison en pierres entourée d’une haute clôture, devant laquelle un serviteur l’attend. Celui-ci conduit Jim dans la maison, en passant dans un corridor très bien éclairé par des lampes à huile. Ils se rendirent devant un grand escalier, en bas duquel est allongé un homme de l’âge de son père, peut-être un peu plus âgé, immobile. Le docteur s’agenouille vers lui pour s’assurer de la sécurité du blessé. Du coin de l’œil, il remarque derrière une porte légèrement entrouverte, une jeune femme, une brune vêtue d’une robe bleu ciel à crinoline et manches bouffantes, avec un châle bleu marine jeté nonchalamment sur ses épaules. Avec ses cheveux brun-doré moyen ramassé en un chignon avec des tresses volumineuses, laissant retomber avec grâce certaines mèches, il la trouve simplement charmante. Et ses yeux noisette qui le fixent timidement. Dès que leurs regards se sont rencontrés, Jim sentit son cœur battre rapidement. La jeune femme baisse la tête puis referme la porte qu’elle a entrouverte.
Quelques jours plus tard, lorsqu’il revient pour le suivi de l’état de Thomas Gordon, il voit la même jeune fille et il apprend son nom : Melinda Gordon, ce qu’elle dit en rougissant légèrement et en baissant aussitôt sa tête comme si elle est gênée de se présenter à lui. Il se présente à son tour d’un air affable pour lutter contre l’émotion qui gagne sa poitrine. Il comprend alors qu’il aime cette jeune fille. Il veut la marier, et pas une autre. Telle a été sa pensée. D’ailleurs, au cours des mois suivants, le jeune docteur fait la cour à Melinda puis demande sa main à son père, qui accepte sans manifester aucune opposition.
Le docteur toussota pour cesser sa rêverie. Il se demandait bien comment il allait transmettre les paroles des revenants à Phileas avec tact.
Il s’adressa aux revenants :
— Ainsi, ce qui vous inquiète, c’est le célibat de votre fils…
— Oui ! firent John et Mary.
— Mais je ne me marierai pas à la première demoiselle que j’ai rencontrée et qui voulait me séduire pour ma richesse, soupira Phileas d’un ton calme. De sorte que je me laisse le temps de trouver femme.
— Sauf quand l’occasion se présente, autant ne pas la rater, commenta Jim.
— Bien sûr que je ne la raterai pas. Seulement, je veux être certain que j’aime ma femme et que celle-ci m’aime…
— Je comprends très bien votre position, moi-même étant heureux mari et père depuis dix ans… Et je ne regrette point mon mariage.
— Et alors, je serais suivi par mes parents jusqu’à ce que je sois marié ?
— On dirait que tel serait le cas… Moi, j’espère bien que vos parents partiront avant…
— Je précise, intervint John Fogg : nous cesserons de le suivre tant qu’il n’avoue pas ses sentiments pour Madame Aouda…
— Comment pouvez-vous en être si certains ? fit Jim, les sourcils levés. Vous avez lu ses pensées ?
— Oui, fit Mary. Et pouvez-vous le lui dire ?
— Bien sûr, répliqua le passeur d’âmes, un peu gêné de la demande qu’il jugea si délicate.
— Monsieur Clancy, intervint d’une voix douce la jeune Parsie, que vient-il de se passer ?
— Les deux esprits errants qui suivent Esquire Phileas Fogg affirment ne pas partir dans la Lumière tant qu’il n’avouera pas ses sentiments envers une femme qu’il aime…
— Ainsi, les esprits lisent les pensées, fit l’interpellé sans se départir de son calme.
— Exactement, confirma Jim.
— Ah, merci de l’information…
Après une courte pause, les yeux dans le vague, Phileas ajouta :
— Si je comprends ce que vous me dites, Monsieur le Docteur, mes parents sont des esprits qui ne veulent partir que lorsque j’aurai avoué mon amour à une femme.
Jim remarqua que, lorsque le regard de son interlocuteur se posa furtivement sur Madame Aouda, qu’il recula de quelques pas, comme s’il ne voulait pas être si proche d’elle.
Les parents de Phileas soupirèrent d’exaspération.
Le passeur d’âmes approuva d’un geste positif, puis ajouta d’un air chaleureux, avec son sourire le plus professionnel :
— Il n’y a aucune nécessité, Esquire Phileas Fogg, a ce que vous avouez immédiatement vos sentiments pour une femme que vous aimez. Mais si vous le faites, ceci libérera vos parents du poids qui les retient encore ici parmi les vivants.
— Dans tous les cas, Monsieur Clancy, intervint John Fogg, nous vous informerons quand nous serions prêts à partir dans l’Autre Monde.
Et les deux esprits disparurent de sa vue.
Le fils de John manifesta silencieusement sa compréhension. Il regarda autour de lui, puis s’exclama :
— Merci, Monsieur Clancy, mais je dois continuer mon tour du monde.
— Pourquoi ? fit l’interpellé, les sourcils levés d’étonnement.
— En raison d’un pari que j’ai fait avec mes collègues du Reform Club, à Londres.
— Et bien, dans ce cas, bon voyage !
— En tout cas, merci, Docteur Clancy de m’avoir sauvée, murmura Madame Aouda à mi-voix.
Puis Jim retourna vers le convoi attaqué pour s’occuper des blessés. Heureusement, rien de grave.
Au moment où le docteur fit quelques pas pour s’éloigner du train, libre de tout danger, voilà un esprit qui apparut à la droite de Phileas. Intrigué, le passeur d’âmes tourna légèrement la tête vers lui. C’était un homme vers la quarantaine, vêtu d’une chainse beige, de chausses brunes et de sabots. Lueur d’inquiétude dans son regard, le revenant hurla en français avec un accent parisien :
— Est-ce que quelqu’un peut sauver mon petit-fils !
— Que vient-il de se passer ? questionna Jim en s’efforçant de garder son calme.
— Rien, Monsieur le Docteur, commenta calmement Phileas.
Il regarda autour de lui, mais ne voyant nulle part son domestique, il murmura dans sa barbe :
— Où est mon domestique ?
Le revenant s’exclama, en faisant un grand geste des mains vers sa gauche :
— Jean est prisonnier des Sioux !
Jim répondit d’un air grave à l’Anglais :
— Si Jean est le prénom de votre domestique…
Celui-ci confirma discrètement.
Son interlocuteur termina sa phrase :
— …Un esprit vient de dire qu’il est prisonnier des Sioux.
— Où ? questionna Phileas en fouillant du regard la foule autour de lui.
— Je l’ignore, fit le docteur en haussant les épaules. Par contre, l’esprit qui m’a dit cette information semble le savoir.
— Qui ? insista-t-il.
En se retournant vers l’âme perdue, le médium demanda :
— Je suis Jim Clancy, un docteur et un passeur d’âmes. Et vous ?
— François Passepartout, cordonnier de Paris.
En regardant Phileas et Aouda, l’Américain murmura :
— François Passepartout, sans doute quelqu’un de la famille de votre domestique…
— En effet, précisa le défunt, je suis le grand-père de Jean, qui descend de mon fils Joseph.
—Plus exactement son grand-père paternel, résuma Jim.
À ce moment, un petit homme maigre, bien emmitouflé dans son manteau d’hiver beige, les rejoint, mine inquiète, en murmurant :
— Vous n’êtes pas blessés ?
— Inspecteur Fix, répondit froidement Phileas, nous allons très bien. Seulement, nous cherchions John… Euh… Jean Passepartout. L’auriez-vous vu ?
— Non, répondit le dénommé Fix. Et vous ?
— Non plus…
En faisant un geste de sa main droite vers le médium, l’Anglais ajouta :
— Cet homme, un docteur et passeur d’âmes,…
— Jim Clancy, se présenta l’interpellé.
— …prétend savoir que Jean est prisonnier des Sioux…
— C’est un esprit, son grand-père paternel, le corrigea Jim, qui me l’a dit.
L’ancêtre du domestique, la mine pensive, demeura silencieux, avant de murmurer :
— Je sais précisément où il se trouve… Au lieu de perdre mon temps à vous le dire, j’agirai directement… Simple, efficace et plus rapide…
Sourire énigmatique au visage, François Passepartout s’approcha de Phileas et entra dans son corps, aussi vif que l’éclair, prenant le contrôle en agitant rapidement les muscles des jambes. Jim vit clairement l’âme de celui-ci sortir à la seconde même où l’esprit était entré. Les yeux agrandis de l’âme de Phileas témoignaient de son étonnement. Elle scrutait son entourage et tout particulièrement les mouvements du corps. Elle balbutia :
— Qu’est-ce qui se passe ?
Le passeur d’âmes, avec son plus beau sourire, répliqua :
— Je vous l’expliquerai plus tard…
Et le corps de Phileas, sous l’impulsion de François Passepartout, s’écria d’un air déterminé :
— Nous devons retrouver Jean !
Et il marcha d’un pas rapide vers sa droite. Heureusement, les Sioux étaient partis. Le dernier partit en galop. Le médium nota la présence de l’âme de l’Anglais à côté de son corps, qu’elle suivait avec inquiétude. Encore plus étonnés de la détermination de Phileas, Madame Aouda et l’inspecteur Fix le suivirent, sans trop comprendre où ils se rendent. Ils marchaient jusqu’à ce qu’ils arrivèrent devant une baraque abandonnée, gardée par un Amérindien armé d’un fusil de chasse. À leur vue, il cria un mot, mais personne ne répondit. L’inspecteur sortit son arme de son fourreau, prêt à viser en cas de geste menaçant. Un autre indigène sortit de la cabane, visiblement un chaman ou un chef, étant donné sa parure de plumes sur la tête. Jim, un peu en retrait, observait attentivement la situation. Le chef ou le chaman s’approcha de son semblable et dit quelque chose à voix basse. Celui-ci s’inclina et entra dans la cabane. L’autre s’avança d’un pas ferme vers les nouveaux venus, puis, dit en anglais avec un fort accent :
— Je suis le Chaman Bly. Madame et Messieurs, pourquoi êtes-vous venus ici ?
Phileas, encore possédé par François Passepartout, répondit :
— Rendez-nous immédiatement l’homme que vous tenez en otage ! Il est mon domestique !
Jim, ignorant les regards étonnés que Madame Aouda et l’inspecteur de police jetèrent au gentleman, intervint d’un ton posé :
— Excusez bien Monsieur de son emportement…
— Il est possédé ?
— Oui…
— C’est ce que je comprends, car son âme est à côté de son corps…
— Ce que je remarque aussi…
— Vous êtes un chaman métis ? questionna Bly en regardant d’un air surpris le médium.
— Un chaman, en quelque sorte… Mais je ne suis pas un Métis… Les miens sont d’origine irlandaise… Je suis Jim Clancy, docteur et médium de Grandview. Je vois les esprits errants, ou les âmes perdues, peu importe le nom, depuis mon enfance.
— Intéressant ! Enchanté !
Les deux hommes se donnèrent une accolade franche.
— Et bien, quelle est la raison de votre venue ? demanda l’Amérindien.
— Nous voulons que vous nous rendiez l’homme que vous retenez dans cette cabane. Et c’est à la demande de l’esprit de l’ancêtre de cet homme, qui a possédé Esquire Phileas Fogg, ici présent, précisa Jim en désignant d’un geste le gentleman.
En ramenant ses mains vers lui, il enchaîna d’un air sérieux, avec son sourire le plus cordial :
— Et je pense que nous avons intérêt à ce que nous réalisions cette volonté pour éviter la colère de l’esprit.
Le chaman opina du chef et rentra dans la cabane, en sortant cette fois avec le domestique de Phileas. Il dit :
— Je vous libère, Monsieur.
À ce moment précis, l’âme de l’ancêtre de Jean Passepartout cessa sa possession en sortant par le nez de Phileas, dont l’âme, heureuse, réintégra son corps. Puis François disparut sans mot dire. Jim expliqua à Phileas ce qui s’était passé. Celui-ci ne fit que confirmer silencieusement sa compréhension.
Le chaman, se tournant vers Jim, lui suggéra un chalumeau de paix, ce qu’il accepta en signe d’amitié. Après, Phileas, Madame Aouda et l’inspecteur Fix remercièrent le passeur d’âmes pour son intervention. Et, avec Jean, ils attendirent le prochain train qui passera peut-être dans quelques heures. Jim Clancy, lui, leur conseilla plutôt d’attendre le train dans la gare de la ville la plus proche, Lexington. Ils le dirent aux autres passagers : certains les suivirent en route vers la ville, d’autres attendirent le prochain train, quelques rares passagers essayèrent même d’embarquer dans l’ambulance-wagon, mais ils furent repoussés. Jim, heureux du dénouement de cette intervention, embarqua dans l’ambulance-wagon, qui les conduisit à Lexington.
***
21 décembre 1872, Grandview, en après-midi.
Jim était dans son cabinet, attendant un patient qui devrait bientôt arriver. Tout à coup, deux esprits apparurent devant lui. Il les reconnut immédiatement : John et Mary Fogg.
John s’exclama d’un air enjoué :
— Enfin, Phileas a avoué ses sentiments à Madame Aouda !
— Et ils se marieront demain ! ajouta sa femme, les yeux brillant d’une lueur joyeuse.
— Très bien, fit le passeur d’âmes. Maintenant que votre dernière volonté a été accomplie, êtes-vous prêt à partir dans la Lumière ? La voyez-vous ?
Le père de Phileas regarda à gauche, puis à droite, et fixa vers cette dernière direction. La femme de John regarda aussi vers la même direction. Les deux revenants, large sourire aux lèvres, dirent d’un air calme à l’unisson :
— Oui, une lumière pure, divine… Elle nous appelle… Elle nous attire à elle…
— Allez-y sans crainte, les encouragea Jim.
John se retourna vers lui et murmura :
— Merci à vous, Monsieur Clancy…
Mary termina sa phrase :
— Grâce à vous, nous partons enfin dans l’Autre Monde…
— Il n’y a pas de quoi… Je ne fais que ce que je dois faire… Dans tous les cas, bon voyage !
Les deux esprits approuvèrent silencieusement, puis s’avancèrent, main dans la main, vers leur droite, vers cette lumière qu’eux seuls voyaient.
Jim pensa, en fixant le vide devant lui : « Deux esprits errants en moins dans le monde… Je vais enfin pouvoir revenir à mon patient vivant ! »
Il but un verre d’eau qui était sur le bureau pour reprendre son sérieux.