L’odeur de viande et d’ail brûlés remplaçait celle de poussière et fioul qui emplissait habituellement le laboratoire Castafolte. Affairé sur le réchaud, Renard sifflotait un vieil air des années 70 (deux mille trois cent soixante-dix). Il avait chipé une bouteille de vin chez Raph et se préparait un petit festin : RTI « grillé » et bouillie de pommes de terre.
La porte s’ouvrit, laissant passer Henry, de retour d’une tournée d’inspection dans les souterrains de Paris. Renard n’avait pas la moindre idée de ce qu’il y inspectait, et soupçonnait que ce n’était pas aussi scientifique que le robot le prétendait. Mais tout le monde a droit à son petit jardin secret, et ce n’était certainement pas lui qui lui jetterait la pierre.
— Salut, Henry. Tu manges ? proposa-t-il en montrant le contenu de sa poêle, dont se dégageait une épaisse fumée.
Henry fit la grimace.
— Non, merci, répondit-il.
Renard haussa les épaules en souriant et retourna à son ouvrage. Ça en ferait plus pour lui, et Henry partagerait certainement le vin. Une bonne soirée en perspective. Il sortit une pomme de terre de la marmite où elles cuisaient et se brûla. Elles étaient prêtes.
Henry avait pendu sa besace au portemanteau près de l’entrée. Il s’approcha de Renard et lui posa une main sur l’épaule. Le sourire de ce dernier s’élargit et il se colla à Henry, comme un chat en quête de câlin.
Henry posa son autre main sur la hanche de Renard, et celle qui se trouvait sur son épaule descendit lentement le long de son bras. Elle s’arrêta au-dessus du coude, et affermit son étreinte.
— Aïe ! s’écria Renard en faisant un bond de côté. Serre pas si fort !
— Désolé.
Henry avisa le feu sous les plats et le coupa. Puis il s’approcha à nouveau. Renard se laissa volontiers coincer entre le corps du robot et le petit meuble branlant qui faisait office de plan de travail.
Henry monta une main à son visage, lui caressa la mâchoire, puis la descendit le long de son cou. Il l’y enroula doucement, serra légèrement.
— C’est un jeu kinky ? demanda Renard avec un sourire en coin. Pas que je sois contre, mais là, c’est l’heure de dîner.
— Je n’ai pas faim.
— Mais moi, si.
Renard se débattit mollement, et la main d’Henry se fit plus insistante. Il chercha à délier les doigts contre sa gorge. Sous le gant en caoutchouc, l’armature en acier et les turbomoteurs ne cédèrent aucun terrain.
— Henry, tu me fais mal.
— Vraiment ?
Henry serra plus fort. Renard tenta de se dégager, sans succès.
— Henry… protesta-t-il.
Pour toute réponse, Henry se plaqua contre lui. Renard planta son regard dans celui de son ami. Inexpressif.
Quelque chose cloche.
Il prit appui de ses deux mains et d’un pied contre le petit meuble, et poussa de toutes ses forces. Il réussit à déstabiliser le robot et ils tombèrent tous les deux contre la table, la renversant au passage. Renard se releva et s’éloigna aussitôt. Il fit face à Henry juste à temps pour esquiver un turbo-poing.
— Henry ! Qu’est-ce qui te prend ? !
Henry ne répondit rien. Il s’était relevé aussi, et les deux hommes se faisaient face par-dessus la table brisée. Renard vit le robot ramasser ce qui avait été un pied de table et ressemblait à présent à un pieu déchiré. Non, on n’était clairement pas dans le jeu kinky. Mieux valait qu’il ne se fasse pas embrocher.
— Henry, temporisa-t-il, cherchant du regard quelque chose pour se défendre. Tu délires…
— Pour délirer, il faut avoir de la fièvre. Or, je ne peux pas avoir de fièvre : je suis un robot.
La voix d’Henry était mécanique, froide. Comme…
— Tu as été piraté !
— Je vais très bien.
— Tu disais ça la dernière fois aussi ! Mais regarde ce que tu fais !
Ils tournaient dans la pièce. Renard veillait à maintenir toujours la table entre eux.
— J’en ai juste marre que tu squattes mon labo.
— Si tu veux que je m’en aille, tu peux le dire différemment ! argumenta Renard.
— Je veux que tu cesses de m’importuner.
— Okay… Tu as des reproches à me faire, d’accord. On peut en discuter calmement.
— On en a déjà discuté. Ça ne change jamais rien.
Un autre turbo-poing partit, prolongé par le pieu improvisé. Renard bondit en arrière et heurta le réchaud. Il se saisit de la casserole et frappa, déviant in extremis le poing qui s’avançait vers lui et envoyant la viande trop cuite valser à l’autre bout de la pièce, tandis que la marmite se renversait dans son dos. Il sauta sur le côté dans un cri de douleur, cherchant à éviter le contenu brûlant.
Henry regardait les pommes de terre qui rebondissaient sur le sol avec une mine réprobatrice.
— Tu répands tes affaires partout, constata-t-il.
Renard ouvrit la bouche pour protester devant l’injustice de cette affirmation, mais Henry reprit ses accusations sans lui en laisser le temps.
— Il faut sans cesse que je prenne soin de toi, tu ronfles la nuit…
— Tu peux couper tes capteurs auditifs…
— …il faut que je réponde à tes caprices et à tes besoins, quitte à lâcher ce sur quoi je travaille…
Renard continuait à se déplacer dans le labo sans quitter Henry des yeux. Il devait lui faire entendre raison, mais le robot était aussi borné que la fois où il avait été reprogrammé par les Missionnaires. Pourrait-il à nouveau en appeler à sa nature humaniste et à ses rêves ?
— Henry, souviens-toi de ce qu’on fait ici. Sauver le monde. Ça ne t’intéresse plus ? Tu ne veux plus aller dans les étoiles ?
— N’essaie pas de me prendre par les sentiments. Tu crois que je ne te vois pas venir ? Tu manipules les gens pour arriver à tes fins. Tu te moques bien de ce que je veux.
Renard accusa le coup. C’était un point qu’il ne pouvait pas entièrement contester, même si c’était faux aujourd’hui. Mais ce n’était pas le moment d’en débattre.
Il hésita sur la stratégie à adopter. Parler ne fonctionnait pas. Il ne voulait pas se battre contre Henry — armé seulement d’une casserole, il ne gagnerait pas. Même s’il pouvait atteindre son arme accrochée près de la porte, il ne voudrait pas s’en servir et risquer d’endommager son ami. Il avait besoin de temps pour réfléchir, trouver un plan. Gérer la chaleur qui descendait le long de sa fesse droite, aussi. Ses vêtements avaient offert une bien maigre protection contre l’eau bouillante.
Soudain, Henry bondit. Sa force de robot le propulsa à travers la pièce, et Renard l’esquiva de justesse. Le scientifique s’écrasa dans une bibliothèque surchargée de matériel électronique. Le tout s’écroula sur lui dans un bruit retentissant et un nuage de poussière. Immédiatement, le robot se releva, comme si de rien n’était et prêt à continuer son attaque. Renard ne pourrait pas l’éviter éternellement. Il saisit un code sur le Tempusfugitron et disparut au moment où un disque métallique lancé par Henry allait l’atteindre.