Renard apparut dans une grande salle très allongée. La lumière était mauvaise. Les distributeurs éventrés, les publicités passées et le revêtement en relief sous ses pieds qui annonçait le bord du quai indiquaient qu’il se trouvait dans une station de métro. Py.éné.., d’après le panneau. Un côté du tunnel s’était effondré sur les rails rouillés, tandis qu’une rame à moitié à quai était garée de l’autre côté.
Il s’assit dans une des chaises en plastique jaune et inconfortable pour faire le point. La brûlure dans son dos se rappela vicieusement à sa mémoire ; de l’eau avait coulé sous son pantalon, le long de la fesse et de la jambe. Il se releva aussitôt en grognant. Il n’avait pas le temps pour ça.
Henry avait été piraté, et cherchait à le tuer.
Dans un combat face à face, il ne l’emporterait pas. Le robot était plus fort, il ne fatiguerait pas.
S’il parvenait à l’éteindre, il pourrait annuler le piratage. Il avait si souvent tripatouillé le code d’Henry, il en connaissait tous les sous-programmes.
Malheureusement, Henry était le seul Castafolte qu’on ne pouvait pas faire boguer.
Heureusement, tous les Castafoltes étaient munis d’un bouton d’arrêt d’urgence à l’arrière de la tête.
Malheureusement, Henry le savait.
Ça n’allait pas être de la tarte.
Et en parlant du loup… Un grésillement et une lumière attirèrent l’attention de Renard.
— Henry…
— Tu ne pensais pas me semer si facilement ? demanda le robot. Puis il ajouta, en désignant le Tempusfugitron au bras de Renard : Je connais cette machine par cœur. Je peux te suivre n’importe où, n’importe quand.
— C’est bon à savoir…
Renard recula. Sur le quai, il aurait du mal à passer derrière Henry.
Le robot avançait vers lui, lentement. Comme un prédateur sûr d’attraper sa proie.
Renard entra dans la rame de métro. L’espace plus exigu jouerait en sa faveur. Il pourrait utiliser le mobilier pour esquiver les offensives ou contre-attaquer. Peut-être trouverait-il une arme.
Henry pénétra à son tour dans le train. Conservant la distance entre eux, ils franchirent plusieurs rangées de sièges. Henry s’arrêta au niveau d’une porte. Renard recula encore, jusqu’à la prochaine. Henry sourit. Il agrippa la barre de métal verticale qui avait jadis permis aux usagers du métropolitain de garder leur équilibre lorsque le train circulait. Puis, dans une démonstration de l’immense force dont il ne se servait jamais, il l’arracha de la rame.
Renard ouvrit des yeux ronds. La prochaine fois qu’Henry refuserait de lui ouvrir un pot de munitions, il entendrait parler du pays !
Henry manœuvra la barre comme un javelot. Renard se jeta entre deux rangées de sièges pour se protéger. La barre rebondit derrière lui dans un raffut métallique amplifié par l’écho. Devant lui, un déchirement attira son attention vers les sièges derrière lesquels il s’était abrité : Henry était en train de les arracher à leur tour ! Il enjamba prestement ceux qui le séparaient de la porte suivante. Henry lança un des sièges dans sa direction, et il bondit sur le côté. Le siège éventra la porte et termina sa course sur les rails du métro. Une voix grésillante sortie des haut-parleurs se mit à annoncer en boucle « Terminus : Châtelet. Arrêt : Pyrénées. Terminus : Châtelet ».
— On sait que tu es un robot costaud, pas besoin de te la péter ! lâcha Renard.
Henry répondit d’un sourire satisfait.
Il lança ses turbo-poings, pas sur Renard, mais vers les sièges derrière lui. Il agrippa les dossiers des deux mains et se propulsa sur Renard. Celui-ci eut tout juste le temps de se baisser pour l’éviter. Emporté par son élan, le robot passa au-dessus de lui et s’arrêta un peu plus loin.
Renard se releva et lui fit face. Henry était encore tourné vers l’arrière de la rame. C’était sa chance !
Renard se jeta en avant et bondit sur le dos du robot. Il s’y accrocha, comme un cow-boy sur un cheval sauvage. Henry s’ébroua pour le déloger. Lâchant une main, Renard fit tomber les lunettes d’Henry qui étaient sur son chemin, et fouilla dans la lourde chevelure bouclée à la recherche de la trappe d’accès d’urgence du robot.
Henry se laissa chuter en arrière. Le dos de Renard entra violemment en contact avec le sol, tandis que le robot s’effondrait sur lui. L’air s’échappa de ses poumons dans un cri de surprise et de douleur.
Henry se releva et Renard recula en crabe, la respiration difficile, jusqu’à heurter une rangée de sièges. Le mouvement arracha brutalement ses vêtements de la brûlure à laquelle ils commençaient à accrocher.
Dans un geste fluide, Henry se retourna en envoyant un turbo-poing. Renard sentit l’air siffler le long de sa joue et entendit le bruit sourd du poing qui s’écrasait près de son oreille.
— Fichtre… Heureusement que tu n’as pas de regard laser… articula-t-il, blême.
— En effet, répondit Henry sur l’air de la discussion, autrement on en aurait fini depuis longtemps.
Renard avala sa salive pendant qu’Henry rembobinait tranquillement son poing. Il avait raté son coup, et perdu l’effet de surprise.
Ses gestes masqués par sa position, il saisit des coordonnées sur le Tempusfugitron.
Il pressa un bouton, et se téléporta vers un lieu où il espérait pouvoir reprendre l’avantage. Il devrait agir vite.