Silence radio

Chapitre 1 : Silence radio

Par Lulantis

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Le docteur Henry Van Der Castafolte apporta la dernière touche à son nouveau bricolage. L’idée lui était venue un mois plus tôt, lorsqu’il était tombé sur un vieux micro au marché. Depuis, il avait travaillé d’arrache-pied pour construire le reste de l’appareil.


Il avait passé des heures sur le boîtier : trouver des composants, les tester, écarter les pièces défectueuses… et il était fier du résultat ! Il se rendait bien compte qu’il était allé trop loin pour un simple prototype, mais l’appareil avait belle allure !


L’antenne avait été une autre paire de manches. Il l’avait voulue grande et haute, pour couvrir du terrain : il n’y avait aucun sens à fabriquer une radio dont la portée resterait limitée à la ville, alors que personne d’autre n’en disposait pour lui répondre… À terme, il espérait pouvoir couvrir toute l’Île-de-France, mais pour un premier essai, une quinzaine de kilomètres suffiraient largement. Cela couvrait déjà plusieurs bastions importants, et même une partie de Paris.


Les reines avaient accueilli son projet avec leur bienveillance coutumière. Il avait installé son matériel dans une petite pièce à l’étage du palais, puis, avec l’aide de jeunes gens de la ville, il avait construit un mât sur le toit, et y avait fixé l’antenne.


En comptant la hauteur du bâtiment, du mât et de l’antenne elle-même, la construction culminait à presque quinze mètres ! Bien plus haut que les demeures des alentours ou les quelques arbres rachitiques qui se prenaient pour une forêt.


Et aujourd’hui, il était prêt pour la mise en route.


Il s’assit devant l’appareil et coiffa le casque. Sa main hésita un instant au-dessus du bouton d’allumage — il avait le trac. C’était absurde : il avait vérifié tous les composants plusieurs fois, contrôlé les branchements, testé chaque circuit. L’appareil fonctionnerait, il le savait. Mais il ne pouvait pas s’empêcher d’être intimidé.


Il inspira profondément, et mit l’appareil en route.


Lorsqu’un grésillement lui parvint à travers les écouteurs, il sourit comme un enfant.


*


Il tournait lentement la molette des fréquences. À chaque nouveau réglage, le grésillement répondait avec une modulation différente. Il prenait son temps, écoutait, essayait d’entendre un message sous le bruit statique. Et il envoyait son propre message, dans l’espoir d’atteindre un autre pionnier des télécommunications, à quelques kilomètres de là.


— Allô ? Je suis le docteur Henry Castafolte, de Néo-Versailles. Si quelqu’un reçoit ce message… Eh bien premièrement, félicitations ! Et deuxièmement, s’il vous plaît, répondez.


Il n’obtenait que des interférences en retour, mais refusait de se décourager. Il continuait ses tests minutieusement, inlassablement, tout en réfléchissant à ce qu’il pourrait faire s’il ne trouvait pas d’interlocuteur. Rejoindre une autre ville, y installer un second poste… C’était compliqué, mais faisable. Rapprocher les survivants et redonner forme à la civilisation valaient quelques efforts.


*


La Baronne était venue le tirer de ses tests : il avait encore oublié l’heure, occupé comme il l’était. Ils avaient soupé, et discuté longuement de ses résultats — ou plutôt, de leur absence, et de son plan de secours. La Baronne était du même avis que lui : il était trop tôt pour renoncer. Elle lui avait suggéré d’enregistrer un message à diffuser lorsqu’il n’était pas présent, et il avait réfléchi à un moyen de modifier la fréquence automatiquement. Il ferait tout cela demain.


*

* * *

*


Le lendemain le trouva éveillé de bonne heure. Il embrassa tendrement la Baronne encore assoupie, et emporta thermos de café et biscuits vers son local radio.


Alors qu’il tournait la molette entre deux gorgées de café devenu froid, une voix lointaine, entrecoupée d’interférences et presque noyée sous les grésillements, lui répondit.


« …llô ? Vous m’…tend… ? All… ? »


Van Der sauta sur son micro, manquant s’étouffer.


— Allô ? Oui, je vous entends !

« Oh, formid…ble ! Je suis le doct…r H…ry Cast…f…lte. »


Van Der grogna. Un robot. Oh, après tout, il aurait dû s’en douter : ses robots étaient des ingénieurs hors pair — certains le surpassaient même, il n’avait pas honte de l’avouer. Qui de mieux placé que l’un d’eux pour mener ce genre d’expérience ? Mais ça allait compliquer la conversation : il ne voulait pas faire prendre le risque à son interlocuteur de réaliser ce qu’il était et de s’éteindre sous le choc.


— Ravi de vous entendre, docteur Castafolte. Je suis le docteur… Leroy.

Stella ne lui en voudrait pas d’emprunter son nom, étant donné les circonstances.

« Ravi égal…ment, ravi ! Après toutes ces …nées de silenc…, vous ne pouvez p… savoir c…bien ça me fait plais…r d’ent…dre enfin une voix h…maine ! »


Les deux scientifiques papotèrent un moment. Le robot disposait d’une installation similaire à la sienne, une antenne haute et large qui devait lui permettre de communiquer à travers toute la région. Il avait eu quelques contacts : à Saint-Germain-en-Laye, Massy, même Mantes-la-Jolie ! Étrangement, pas Paris. Mais les Parisiens étaient des rustres, et les obstacles y étaient hauts et nombreux.


Dernièrement, sa radio s’était tue… Il y avait eu une infestation de zombies à Poissy. Prévenues grâce au canal d’urgence, les villes alentour avaient envoyé des renforts. Il avait été si heureux de voir que son idée pouvait être utile ! Mais la ville n’avait pas pu être sauvée, et les secours dépêchés sur place n’étaient pas revenus. Cela avait jeté un froid sur le réseau.


Van Der le plaignait sincèrement. Ça avait beau n’être qu’un robot avec des sentiments artificiels, des lignes de code qui imitaient l’humanité… elles l’imitaient avec tant de perfection que même lui pouvait presque s’y tromper.


— Je suis désolé. Nous pouvons rebâtir ce réseau, vous et moi. Où êtes-vous basé ?

« À Néo-Versailles. »


Van Der manqua en lâcher le micro.


Néo-Versailles ?? C’était impossible ! Décevant ?


Impossible.


Il était le seul docteur Castafolte de la ville, il se serait rendu compte si un robot s’y était installé ! Se moquait-on de lui ? Pour communiquer au sein de la ville, une antenne discrète suffirait… Mais qui saurait le faire ? Peut-être quelqu’un avait-il dégoté une radio fonctionnelle, et décidé de lui faire une blague en voyant son installation sur le toit du palais…


« All… ? Vous êtes t…jours là ? »

— Oui, je… Oui.


Van Der était déçu, extrêmement. Il hésita sur la conduite à tenir. Ah, si la Baronne avait été avec lui, elle aurait identifié ce peye et l’aurait remis à sa place, bien comme il faut !


« Et vous, d’où êtes v…s ? »


C’est qu’il insistait, en plus ! Van Der se décida à mettre fin à la plaisanterie.

— De Néo-Versailles.


L’autre resta silencieux un moment. Il s’était pris au piège tout seul.

« Néo-Vers…lles ? Je ne c…nnais pas de doct…r Leroy à Néo-Versailles. »

— Et moi, je ne connais qu’un seul docteur Castafolte, et c’est moi.


Il y eut une hésitation.

« D…teur Henr… “Van Der” C…staf…lte ? »

— On m’appelle comme cela, oui. Vous le savez très bien !

« Mais je suis le doct…r Van Der Cast…folte ! »

— Ça n’est pas très drôle, vous savez…

« Attend…z. »


Dans le casque, l’intensité des crépitements changea. Un pic aigu le fit sursauter avant de disparaître.

« All… ? »

« …l… ? »

La tonalité se modifia et le signal, jusque-là saturé de parasites, se stabilisa. Van Der leva les sourcils. L’autre avait ajusté sa fréquence pour diminuer les interférences !

« Allô ? »

« Vous m’entendez ? »

— Parfaitement ! Ne touchez plus à rien !

« Ah, c’est grandement mieux ! Maintenant, il va falloir en finir avec vos blagues, j’essaie de travailler, vous savez. »


Van Der se figea sous la surprise. Maintenant que le signal était clair, c’était évident : il reconnaissait bien la voix d’un Castafolte, mais sans l’accent français typique des robots !


— Je n’y crois pas… murmura-t-il. Puis il répéta, dans la radio cette fois :

— Je n’y crois pas ! Vous êtes moi ! Comment cela est-il possible ?

« Extraordinaire… »

— Cela ne se peut pas ! Prouvez-moi que vous êtes bien qui vous prétendez !

Il y eut une pause.

« Madame la Baronne a un grain de beauté, sous l’omoplate gauche. »

— Je n’en reviens pas…

« C’est votre tour, à présent. »

— Moi ? Voyons donc… Son jeu préféré est… Non, je ne peux pas le dire.

« Alors, trouvez autre chose. Mais entre vous et moi, vous ne m’apprendrez rien, vous le savez déjà. »

— Effectivement… Eh bien, elle a un fort penchant pour le poker. La version… intime. Et ce bien qu’elle soit une terrible joueuse. Je la soupçonne d’ailleurs de s’arranger pour me laisser gagner.


Van Der était heureux que la radio ne transmette que leur voix. La chaleur qui lui était montée aux joues laissait peu de doute : il devait être rouge comme une pivoine !


— Comment pouvons-nous tous deux transmettre depuis le même point sans nous être rendus compte de cette ubiquité ?

« Considérons le problème logiquement : puisque nous semblons communiquer depuis le même point de l’espace, c’est donc notre position dans le temps qui diffère. »

Pendant un instant, Van Der se figea, bouche bée.

— Vous transmettez depuis mon futur !

« Votre futur ? Qu’est-ce qui vous fait penser que cela n’est pas l’inverse ? »

— Vous l’avez dit : vous utilisez votre radio depuis un certain temps. Or moi, je viens tout juste d’installer la mienne.

« C’est fascinant… Ah, mais ! Je me souviens avoir utilisé des composants de cette vieille machine à voyager dans le temps pour le modulateur de fréquences — vous savez, celle dont on me disait qu’elle ne fonctionnait pas, ce qui est une grande injustice, si vous voulez mon avis… »

— Oh, j’ai très envie de tout démonter et d’étudier cela de plus près !

« Surtout pas ! »

— Vous avez raison, nous ne pourrions plus converser…

« Réfléchissons tout d’abord au fonctionnement de cette belle anomalie. Une fois la théorie comprise, il sera temps de modifier les circuits pour la valider. »


Les deux scientifiques se lancèrent dans des théories physiques et métaphysiques sur le fonctionnement de leur antenne. Bien vite, les murs de la salle de transmission furent recouverts d’équations, et Van Der supposait que celle de son homologue du futur était dans le même état. Quelle joie que de travailler avec quelqu’un de son calibre pour une fois, quelqu’un qui comprenait les sciences, les possibilités qu’elles ouvraient, mais aussi les défis à surmonter lorsque l’on se retrouvait confronté à une situation impossible !


Il commençait à griffonner sur le sol, lorsque la Baronne entra dans son champ de vision. À quatre pattes au milieu de la pièce, il leva la tête vers elle, et la surprit le regardant avec des yeux ronds. Elle se reprit, retrouva son allure imperturbable habituelle, et lui demanda posément s’il comptait venir déjeuner.


— J’arrive, mon amie. J’ai réussi à joindre quelqu’un– Oh ! Je vous expliquerai ! J’arrive de suite !


Van Der retourna à son micro et expliqua à son acolyte qu’il s’absentait pour déjeuner. Ils convinrent de se retrouver une heure plus tard, après une pause bien méritée.


*


Van Der passa le repas à parler de la découverte du matin. La Baronne l’écoutait avec une oreille bienveillante, et si la technologie la dépassait, elle était par contre très intéressée par l’autre lui. Il n’en était pas jaloux, non, pas du tout : d’abord, cela aurait été ridicule, ensuite, il devait admettre qu’il ressentait le même enthousiasme devant cette impossible rencontre.


Malgré la conversation, il n’avait jamais eu aussi hâte de terminer un repas. Pas qu’il fut pressé de se séparer de la Baronne, ça jamais, mais il avait enfin quelqu’un à la hauteur de son talent avec qui partager une énigme scientifique, lui qui était toujours seul dans ses entreprises !


Il était revenu dans la salle de communication avec de quoi prendre des notes de manière plus posée qu’au matin. Les deux scientifiques tentaient de mettre au point un protocole de test qui leur permettrait d’isoler les composants impliqués dans la dérive temporelle, sans perdre la capacité de discuter. Ce n’était pas chose aisée.


« L’élément le plus probablement en cause est celui qui provient de la machine temporelle. »

— Il faudrait le supprimer du circuit et le remplacer par un composant neutre.

« Mais j’ai utilisé celui-ci parce que je n’en avais pas d’autres sous la main. »

— C’était alors. Et maintenant ? Peut-être avez-vous un équivalent en stock ?

« J’en doute fort. Il est de plus en plus difficile de trouver du matériel de qualité, le marché de Néo-Versailles n’est plus ce qu’il était, hélas… »

— Oh, en parlant du marché ! Les habitants qui ont quitté la ville lors des troubles, avez-vous des nouvelles ?

« Les habitants qui… ? »

— Oui, vous savez bien ! Véronique, la charmante jeune dame du Hilton ! Et son frère… Bernie ! Ils sont si nombreux à être partis dans la précipitation…

« Oh ! Oui, bien sûr ! Ils sont tous revenus, les gendarmes du temps les ont ramenés sains et saufs, fort heureusement. Véronique s’est associée à Fabio, qui avait repris l’établissement en son absence… C’est déjà le cas à votre époque, il me semble. Et plus qu’associée, en fait : ils ont eu trois enfants !

— Quelle charmante nouvelle !


Van Der sourit. Il était heureux de savoir que les habitants qui avaient fui les événements difficiles traversés par la ville avaient tous pu rentrer chez eux. Les épreuves infligées à la population suite aux machinations du conseiller de la reine — ainsi qu’aux bourdes du Voyageur du Temps — avaient été terribles pour tout le monde ; rassembler la communauté leur ferait le plus grand bien. Et il était heureux d’apprendre qu’il reverrait ceux qui étaient devenus des amis chers durant son premier mois dans la ville.


« J’ai peut-être quelques bricoles dans la caravane, avec lesquelles il serait possible de fabriquer un circuit de remplacement. Je vais chercher cela, je reviens de suite ! »

— Excellent, prenez votre temps.


Van Der en profita pour démonter la plaque latérale du boîtier de la radio. En attendant le retour de son double, il réfléchit au meilleur moyen de brancher un circuit dérivatif qui leur permettrait de faire un test. Leur but était d’isoler la composante temporelle de leur installation, sans la couper définitivement.


Il venait de finir un schéma prometteur lorsque l’autre revint. Il adapta son plan au matériel trouvé, et les deux scientifiques regrettèrent de ne pas avoir de moyen de communication visuelle, cela aurait simplifié les explications. Une fois d’accord sur la procédure à suivre, le Van Der du futur se mit au travail, et celui du présent ne pouvait plus qu’attendre — réagissant aux commentaires de son homologue, mais dans l’incapacité de contribuer concrètement.


Il se sentait relégué au rang d’assistant, ce qui était fort peu plaisant. Mais la situation était ce qu’elle était, et il résolut de prendre son mal en patience.


Il laissa son esprit vagabonder, s’interrogeant sur la manière dont le circuit incriminé dans leur communication impossible pouvait provoquer le phénomène. Mise à part sa provenance, c’était un composant des plus banals.


— Je n’ose vous demander…

Van Der hésita.


« Quoi donc ? »

— Eh bien… Madame la Baronne et moi-même… Enfin, je veux dire…


Il s’interrompit, et seul le silence lui répondit.

— Non, oubliez. Mieux vaut ne pas en savoir trop sur son propre futur.


Il patienta quelques minutes, le regard perdu sur les schémas étalés devant lui. Il imaginait l’autre penché sur les circuits, soudant minutieusement les composants entre eux. Il l’enviait : l’inactivité lui pesait, surtout dans ce moment si proche d’une avancée scientifique à laquelle il ne pouvait pas participer !


« Nous avons passé de belles années ensemble. »

La voix du scientifique du futur était mesurée, comme s’il cherchait à ne pas donner trop d’informations.

« Les plus belles. »

Il y eut une autre pause. Van Der comprenait la retenue de son interlocuteur, mais il mourrait d’envie d’en savoir plus !

« Profitez-en. Prenez soin d’elle. Le temps est toujours trop court. »

— Que s’est-il passé ?

Il était inquiet, à présent.

« Rien de particulier, ne vous souciez pas. Savourez chaque instant comme il se doit, vous ne regretterez rien. »

Il réfléchit. Se projeta. Décida de faire davantage attention à ne plus se perdre dans son travail.

— La regrettez-vous ?

« Elle me manque. »


Van Der ne sut que répondre à cela. Il se saisit de son stylo, et se mit à barbouiller, machinalement. Le ton de son alter ego était empreint d’une douleur douce, celle qui parle d’un amour qui a brillé joliment avant de s’éteindre paisiblement. Il suivrait son conseil.


Il surprit son crayon en train d’esquisser un portrait de la Baronne, et décida de continuer.


« Oh ! Et juste la semaine dernière, j’ai assisté au couronnement de la nouvelle reine de Néo-Versailles ! On y a donné une bien belle fête ! »

— Vraiment ? C’est magnifique, les fêtes donnent vie aux villes, elles renforcent les liens et réchauffent le cœur…

« Oh, c’est certain, oui. Et on a mis le paquet, croyez-moi. J’ai formé plusieurs jeunes au maniement des artifices, c’était de toute beauté ! Il faut dire qu’un couronnement, ce n’est pas tous les jours, notre nouvelle reine Clothilde VI succède à la reine Stella III, qui a tout de même régné pendant 52 ans ! C’est un véritable record. »

— Clothilde VI déjà ? Et Stella III… Nous avons actuellement Clothilde IV et Stella Ière, qui règnent conjointement. Cela fait donc Clothilde V, Stella II…

« Il y a aussi eu Judith Ière et Henry Ier. Un bel hommage, quoi que certains en pensent. D’autant que ce roi-là a régné presque aussi longtemps que la reine Stella III. »


Ce dernier détail interpella Van Der.

— Presque aussi longtemps ? Mais cela fait déjà 52 ans pour elle…

Il fronça les sourcils.


— Attendez…


Il avait dû se passer cent ans au bas mot. C’était impossible.

Une hypothèse absurde lui vint à l’esprit.


— Godverdomme !


Mais il ne voyait pas d’autres explications.


— Quel fichu bazar !


Puis tout devint noir.


*

* * *

*


Sa journée à la cour terminée, la Baronne se rendit directement dans la petite pièce dans laquelle travaillait son compagnon. Nul doute qu’il n’avait une nouvelle fois pas vu l’heure passer, à travailler sur son projet de communicateur, qui plus est avec un partenaire de son envergure.


Le spectacle qui s’offrit à elle lorsqu’elle pénétra dans le local la désola.


Elle resta un long moment sur le pas de la porte, à reprendre la maîtrise de ses émotions. Elle avait l’habitude de le rallumer, et détestait cette part de leur relation. Les cachotteries, le mensonge. Devoir effacer une partie de sa mémoire pour qu’il ne bogue pas à nouveau une fois réveillé. Cela faisait un moment qu’elle n’avait pas dû s’y reprendre à plusieurs fois, et si cela rendait la procédure moins désagréable, c’était aussi la preuve d’une expertise qu’elle aurait préféré ne jamais acquérir.


Elle s’approcha de la radio. Il lui avait tant parlé de l’appareil qu’elle aurait pu l’opérer les yeux fermés. Elle coiffa le casque et appuya sur le bouton d’émission, puis appela plusieurs fois d’une voix claire dans le micro :


— Docteur ? Docteur Castafolte, me recevez-vous ? S’il vous plaît, Henry, répondez…


Elle attendit, mais rien ne vint. Avisant le cahier de son compagnon, elle arracha les pages de notes et de schémas, et les jeta dans le poêle. Avec un sourire attendri, elle reposa le cahier ouvert sur le début de portrait qu’il avait esquissé. Son coup de crayon ne valait pas celui de Raymond, mais elle ne trouvait rien de plus beau que ses imperfections.


Elle nettoya la pièce de fond en comble. Toutes les équations griffonnées sur les murs devaient disparaître, toutes les traces des recherches effectuées durant la journée.


Elle tenta la radio une dernière fois, puis l’éteignit, un pincement au cœur. Elle espérait que dans le futur, quelqu’un s’inquiéterait de lui.


*


Van Der reprit ses esprits sans bien se souvenir de ce qu’il faisait par terre.


— Henry, comment allez-vous ?


La Baronne. Si elle l’appelait par son prénom, c’est qu’elle était inquiète.


— Je vais bien, je… Je me suis assoupi, je crois.

Elle lui sourit.

— Vous travaillez trop, mon ami. Il est presque minuit. Venez, il est temps de vous reposer. Votre projet sera toujours là demain.




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