Cinq souvenirs et un Henry

Chapitre 2 : Un Henry

Chapitre final

1517 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 01/10/2026 18:10

Le véritable docteur Henry Castafolte

Henry examinait ses données internes. Ses souvenirs, l’interprétation qu’il en tirait, l’image de lui-même qu’il s’était construite. Il cherchait à démêler le vrai du faux. Quelle partie de sa mémoire était réelle, quels éléments avaient été trafiqués ? Qu’est-ce qui définissait sa personnalité, et qu’est-ce que d’autres lui avaient imposé ? Quelles valeurs étaient les siennes ? Lesquelles voulait-il vraiment garder, lesquelles rejeter ? Pourquoi ?

Certains faux souvenirs étaient faciles à isoler. La soirée du Nouvel An, pour commencer. Il était toujours fâché ; la cohabitation avec Renard en avait pris un sérieux coup… Ensuite, il y avait les souvenirs impossibles, les souvenirs de jeunesse, les souvenirs formateurs. Ceux-là avaient été implantés par Germain, ou par son premier Castafolte, au moment de sa fabrication.

Devait-il leur en vouloir de l’avoir mis sur les rails d’une existence qu’il n’avait pas choisie, ou les remercier comme un enfant pourrait remercier ses parents de lui avoir inculqué les valeurs et les connaissances lui permettant de bâtir sa vie ?

En tout cas, il en voulait à Renard. Il n’avait pas réussi à lui faire dire s’il y avait eu d’autres occurrences, d’autres manipulations de sa mémoire. C’était justement ce qu’il cherchait, maintenant : d’autres occurrences.

Il pourrait lui pardonner, s’il savait. Il pouvait accepter les mauvaises excuses, les raisons égoïstes. Il était certain que Renard n’avait pas cherché à lui nuire ; il doutait qu’il ait voulu l’utiliser. Peut-être au début… mais le rapprochement qui s’était opéré entre eux depuis qu’il avait pris conscience d’être un robot lui soufflait que Renard aussi préférait cette nouvelle relation, plus franche, plus équitable.

Alors pourquoi Renard ne pouvait-il pas simplement s’excuser et lui donner les réponses qu’il cherchait, qu’ils passent à autre chose ?

Henry savait pourquoi. Renard préférait s’enliser dans les mensonges, plutôt que d’affronter la vérité. C’était son mode de fonctionnement pour toute chose. Sa manière de se protéger et de protéger les autres. Et quand elle échouait, il ne savait plus s’en sortir.

Henry replongea dans ses données.

Les souvenirs incohérents étaient plus difficiles à classifier. Ces trois semaines en voilier dans les calanques de Cassis étaient-elles impossibles à cause de l’assèchement de la Méditerranée, ou avaient-elles simplement eu lieu il y a plus longtemps qu’une vie humaine ne le permettait ? Et si le souvenir était faux, qui l’avait inventé ? Germain, quelqu’un d’autre, lui-même ? Dans quel but ?

Il avait tenté de suivre les marqueurs introduits autour du faux souvenir du Nouvel An, voir s’il les retrouvait ailleurs. Il avait identifié quelques exemples. La fois où il avait été soudainement d’accord pour écarter les revendications des Lombardi. Une fausse soirée d’anniversaire. Son piratage par les Missionnaires.

Tiens, qu’est-ce que c’était que ça ?

Henry venait de tomber sur une séquence mémoire très différente du reste. Beaucoup plus grosse, pour commencer. Il ne s’agissait sans doute pas d’un seul souvenir.

Il le fit venir au premier plan, s’efforçant de se le remettre en tête. Un laboratoire, un ordinateur, des lignes de code. Il travaillait sur ce qu’il pensait être, à l’époque, le bug de « ses » robots. Ça ne lui rappelait rien. Il continua la lecture du souvenir.

Rien dans le code ne justifiait ce bug. C’était comme si les robots étaient devenus vivants et avaient évolué au-delà de leurs paramètres d’origine. Le problème était assez simple : les robots étaient persuadés d’être humains, ce qui, en soi, ne faisait déjà pas partie de leur programmation. Ils étaient aussi persuadés être lui, le créateur. En tout cas, les modèles scientifiques l’étaient. Les autres boguaient d’ailleurs beaucoup moins… Lorsqu’ils étaient mis face à leur véritable nature, ils étaient incapables de l’assumer, leur orgueil leur interdisant d’être « un exemplaire parmi d’autres », et ils s’éteignaient sous le choc. Henry pouvait le comprendre : il n’aimerait pas découvrir qu’il n’était qu’une machine de série et que sa vie entière était basée sur un mensonge. Peut-être aurait-il dû leur donner davantage d’individualité, ne serait-ce que des visages différents ? Mais le modèle — son propre visage, son propre corps — était bon, et les financements insuffisants.

Henry se demanda à quel moment il avait fait ces recherches. Ça ne lui disait vraiment rien du tout. Il supposa qu’il avait lui-même fini par boguer, ce qui expliquait l’absence du souvenir dans sa mémoire active.

C’était un véritable casse-tête. Fascinant, mais insoluble. La manière dont ces robots avaient développé leur propre autonomie, s’affranchissant de leur nature au point de la rejeter, pour devenir des individus à part entière, dépassant toutes les attentes et les espoirs de leur créateur. Il était tellement fier d’eux, mais aussi sincèrement attristé par leur sort. Il ne semblait pas possible de sortir du paradoxe : c’était leur volonté d’individualité elle-même qui créait l’incapacité à devenir de réelles personnes.

Il retroussa ses manches, et se prit la tête dans les mains.

Henry se figea. Pourquoi n’y avait-il pas de code-barres ?

Il fouillait dans les notes de Germain. Si seulement son mentor avait accepté qu’ils réalisent ce projet ensemble, ils auraient pu régler le problème, il en était certain. Henry était sûr de ses compétences, il était le meilleur roboticien au monde ; seul Germain le surpassait. Les idées, l’humanisme et la compréhension fine de la psychologie humaine de Germain étaient des qualités qui l’avaient toujours inspiré.

*Quel dommage que Germain ait toujours été opposé à l’idée de construire des robots à image humaine ! Il trouvait le concept « trop arrogant ».

C’était impossible ! Ces informations sur Germain Castafolte… C’était quelque chose qu’il ne savait pas.

À quand remontait leur dernière dispute sur le sujet ? Vingt ans, trente ? Henry n’avait pas osé se lancer dans son projet du vivant de Germain. Puis il lui avait fallu passer outre les recommandations de son mentor, ce qu’il avait longtemps assimilé à une trahison. Dessiner les premiers plans, peaufiner les détails. Et, enfin, une fois des sponsors trouvés, passer à la réalisation.

Un miroir accrocha son visage de jeune homme.

C’était… impossible…

Ce souvenir ne pouvait pas être le sien…

Se pouvait-il que… ? Il devait savoir.

Il prit un couteau, s’entailla le bras.

Pas de sang. Des câbles. Caché en dessous — du métal.

Le monde autour de lui s’arrêta. Mais pas lui. Pourquoi ne s’éteignait-il pas ? Tous les robots boguaient en découvrant ce qu’ils étaient, pourquoi pas lui ?

La réponse lui vint doucement. Il s’était entaillé le bras. L’avant-bras. Là où se trouvait le code-barres des robots.

Il vérifia l’autre bras, pour être sûr.

Rien.

Il était Henry Castafolte, un robot, comme les autres, mais différent. Un robot créé par Germain, qui lui avait pourtant toujours dit être contre ce projet. Il ne boguait pas, parce que sa vie était réelle — la plus grande partie, en tout cas.

Une goutte tomba sur les fils exposés, une étincelle jaillit, et il sentit un frisson lui parcourir le bras. Il resta là, à pleurer. Longtemps.

Il ne voulait pas être un robot. Lui ne boguait pas, mais il ne voulait pas de cette existence. Il n’était ni une vraie personne, ni un être artificiel parmi les autres. Il n’appartenait soudain plus à aucun groupe, refoulé des humains mais pas non plus un modèle de série au comportement prévisible.

Il ne voulait pas croiser le mensonge de Germain, chaque fois qu’il se verrait dans un miroir.

Il ne l’avait pas supporté. Henry finit de parcourir le souvenir de ce premier robot qui se recousait le bras, puis y tatouait un code-barres similaire à celui de centaines d’autres exemplaires de lui-même. Il avait isolé le souvenir, puis l’avait uploadé dans la mémoire de tous ses robots — dormant, perdu, mais pas détruit. Seule la valeur du code-barres était floue, le rendant impossible à identifier. Ensuite, il avait effacé sa mémoire, l’avait remplacée par les informations brutes d’un robot sortant d’usine. Il était devenu un parmi les autres.

Ce Castafolte, l’original, était l’un d’eux. Impossible à distinguer des autres.

Si Henry avait ses souvenirs, cela faisait-il de lui lui ? Ou bien, l’étaient-ils tous ? Ou aucun d’entre eux, le souvenir ayant été implanté, et non vécu ? Y avait-il une différence ?

Cette différence importait-elle ?

Laisser un commentaire ?