Reconstruction

Chapitre 2 : Le lendemain ?

4594 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 22/10/2026 18:43

 Henry se redressa. Ses capteurs se reconnectèrent, il prit conscience qu’il avait été arrêté, qu’il redémarrait. C’était très étrange.


Contrairement à ce qu’il avait anticipé, le tumulte s’était apaisé. Comme si ses circuits avaient utilisé le temps écoulé pour évacuer une partie de la surdose de tension. Il se sentait à nouveau capable de fonctionner, plus ou moins.


Il avisa Renard avec un temps de retard, agenouillé devant lui à quelques dizaines de centimètres. L’air pas très en forme.


— Renard ? interrogea-t-il, pas certain de la question qu’il voulait poser.


Renard, qui avait semblé figé l’instant d’avant, s’anima brutalement. Il le saisit par le col de sa blouse et le poussa contre le mur, dans un geste qui ressemblait fort à une perte d’équilibre.


Henry se figea sous le coup de la surprise. En dépit de l’aspect plutôt pathétique de son ami, Henry réalisa qu’il était de mauvaise humeur avant même qu’il ne se mette à crier.


— Pourquoi tu t’es éteint ? J’avais besoin de toi ! Pourquoi tu m’as laissé ?


Henry ouvrit la bouche. Les mots lui manquèrent. Ça n’avait pas été son intention ; il avait juste eu besoin d’un peu de paix.


— Je…

Il hésita sur la manière de formuler sa réponse.

— Je suis désolé. Je pensais que tu te sentirais plus en sécurité comme ça.


Renard détourna le regard et lâcha sa blouse. Il s’extirpa de sous le bureau à reculons. Henry le regarda se relever avec difficulté en dépit de l’aide de son tuyau.


— Je vais préparer du café, annonça Renard en s’éloignant. Tu en veux ?

— Laisse, je vais m’en occup–

— Je suis pas invalide, Henry ! Tu en veux ou pas ?

Henry déglutit. Il n’avait pas envie de gérer la mauvaise humeur de Renard.

— Oui, merci, temporisa-t-il.


Il quitta à son tour la protection du bureau. Un café ensemble, le matin, rien de plus normal. Un peu de normal, sans tension, leur ferait le plus grand bien.


*


Henry sortit deux tasses, et Renard les remplit. Henry les apporta jusqu’à la table improvisée et s’installa du côté bancal, suivi de près par un Renard boiteux. Henry leva sa tasse, comme pour trinquer, mais les mots lui manquèrent pour porter un toast. "Santé" était certes de circonstances, mais pas de très bon goût. Et "tchin" définitivement trop festif. Il reposa sa tasse. De l’autre côté de la table, Renard s’était adossé contre le mur sans s’asseoir.


— Tu as pris tes antibiotiques ce matin ? demanda Henry.

— Oui, répondit Renard.


Henry sourit. Bien. Il avait promis de le lui rappeler, sachant très bien que Renard avait tendance à « oublier » les médicaments, et il fut soulagé de voir que pour une fois, celui-ci prenait son état au sérieux.


— Enfin, non…


Henry leva un sourcil. Oui ou non ?


— Je l’ai pris, mais il est midi, clarifia Renard. Je viens de me réveiller.

— Ah…


Il tourna distraitement sa cuillère dans son café.


— Je fais quoi ? demanda Renard.

Henry se tourna vers lui.

— Rien, répondit-il. Il faut être aussi régulier que possible, mais ce n’est pas la peine de surcompenser.

— D’accord…


Renard avait l’air inconfortable, debout contre le mur.

— Tu ne veux pas t’asseoir ? lui demanda Henry.

— Non.


Henry aussi était inconfortable, pour d’autres raisons. Le labo était rarement silencieux quand Renard était là. Même quand il travaillait sur ses missions, il réfléchissait à voix haute, ce qui occasionnait souvent des chamailleries. Mais ce matin — midi — Renard était silencieux, et Henry peinait à trouver un sujet de conversation.


— En attendant que le café refroidisse, je pourrais changer ton attelle, proposa-t-il. Je suis allé t’en chercher une vraie, ça prendra deux minutes et ton bras sera en sécurité.


Renard fit la moue.

— On peut pas faire ça plus tard ?


Henry retint un soupir. Il avait besoin d’action, besoin de voir Renard aller mieux, de réparer ce qu’il avait causé. Mais il ne voulait pas non plus le forcer — surtout pas.

— Après le café, si tu préfères.


Il eut la surprise de voir Renard vider son café d’un trait, alors que la boisson était encore bien trop chaude et qu’il venait de dire qu’il ne voulait pas changer l’attelle tout de suite. Habitué au comportement illogique de son ami, Henry secoua la tête et repoussa son café — lui n’avait aucune envie de se brûler sur la boisson bouillante.


— Maintenant, alors ?

— Ce sera fait.


Henry examina Renard.

— Je vais te chercher un t-shirt, ce sera plus confortable.

— Non !


Le cri fit sursauter Henry.

— Pourquoi non ?

Renard détourna le regard. Il cherchait un mensonge.

— J’ai froid, dit-il finalement.

Henry roula des yeux. Typique.

— Si tu as froid, tu peux passer un gilet par-dessus. Ou mettre une couverture sur tes épaules. Si tu gardes ce haut, avec l’attelle, tu ne pourras plus l’enlever.

— C’est pas grave…

— Si c’est grave ! C’est pas compliqué de mettre un t-shirt, arrête de faire des caprices !


Renard fit un pas en arrière et Henry se calma immédiatement en se traitant d’idiot. Il n’avait pas voulu se mettre en colère — il n’était même pas en colère, juste à fleur de peau. Il allait devoir faire un effort plus grand que d’habitude pour gérer les absurdités de Renard.

— Enlève ce maillot, et je vais te chercher quelque chose à manches courtes, et un gilet, proposa-t-il.

— C’est bon, capitula Renard, j’y vais moi-même.

Il se dirigea vers sa chambre en s’appuyant lourdement sur sa canne de fortune. Henry fronça les sourcils. Il n’y avait aucune raison pour qu’il boite à ce point.


*


Renard revint avec à la main un t-shirt à la couleur incertaine et un gilet du même ton. Il les posa sur la table.


— J’arrive pas à l’enlever… dit-il en tirant sur son maillot.


Henry l’observa : il portait un vieux t-shirt à manches longues, détendu par le temps mais trop petit et près du corps. Pas facile à gérer, avec une seule main.


— Évidemment, tu as vu ce que tu portes aussi, le rabroua-t-il gentiment.

— C’est tout ce que j’ai avec des manches.

— Approche, je vais t’aider. Lève les bras.


Renard s’exécuta, levant les bras comme un enfant que sa mère aide à s’habiller.


— Eh bien, apparemment, ton bras ne te fait pas mal, constata Henry.

— Non, ça va.


Henry tira doucement sur le corps du maillot et le fit passer par-dessus la tête de Renard. Puis il lui enleva la manche droite et, avec attention, la gauche, en prenant garde à ne pas accrocher l’attelle de fortune.


Il déglutit. Il s’était attendu à trouver le bras gauche gonflé, avec un bleu qui descendait vers la main. Par contre, les marques de doigts autour des poignets de Renard le prirent par surprise. Il aurait dû s’en douter pourtant, Renard lui avait expliqué ce qui était arrivé…


Il ne s’était pas non plus attendu à trouver les bleus si marqués après moins de vingt-quatre heures.


Quand Renard se tourna pour attraper le nouveau t-shirt, Henry vit une autre série de bleus et de coupures dans son dos. Il l’arrêta.

— Attends, tu es tout esquinté dans le dos. Laisse-moi jeter un œil.


Renard tourna la tête comme pour essayer d’apercevoir ce dont lui parlait Henry.

— Ah bon ?

— Ne me dis pas que tu ne t’en es pas rendu compte ! grogna Henry.

Renard haussa les épaules.

— Ça fait un peu mal, d’accord. Je suis tombé au milieu d’un champ de cailloux. C’est pas pire que d’habitude, si ?

Henry l’examina rapidement. Des bleus, des égratignures et des griffures déjà refermées. Rien d’infecté.

— Non.


Henry laissa Renard enfiler son t-shirt et le gilet par-dessus, puis le fit s’asseoir. Il fronça les sourcils devant la position à moitié assise adoptée par son ami : la veille, il s’était dit que Renard se ménageait une ligne de fuite. Aujourd’hui, il n’était plus très sûr.


— Avant de poser l’attelle, je vais examiner ta main. L’avantage de cette attelle, c’est qu’elle est facile à retirer, mais autant tout faire d’un coup.


Renard acquiesça, et Henry défit le pansement. La main était enflée, mais la plaie ne présentait rien d’alarmant. Il faudrait continuer à surveiller, même si tout semblait en ordre pour le moment.


Tout, sauf la couleur de la Bétadine, qui s’était estompée.


Henry fronça à nouveau les sourcils.


— Renard…

— Hmm ?


Il hésita un peu, mais il avait besoin de savoir. Pour Renard, en premier lieu.

— Quel jour sommes-nous ? demanda-t-il sans regarder son ami.

Il le vit quand même détourner la tête.


Henry attendit, mais la réponse ne venait pas.

— J’ai besoin de savoir, insista-t-il. Dis-moi juste combien de temps s’est écoulé. Médicalement, c’est important.

— Trois jours, marmonna Renard.

— D’accord…


Henry n’insista pas. La blessure était propre. Renard avait pris ses médicaments, sauf ce matin. Il n’avait pas besoin de lui demander pourquoi ça lui avait pris trois jours pour le rallumer.


Il n’en avait pas besoin. Pas maintenant.


Peut-être jamais.


Henry inspira profondément, puis tendit le bras en direction de Renard, et celui-ci eut un geste de recul. Il s’immobilisa.

— Je voudrais prendre ta température.

— T’as des capteurs thermiques au bout des doigts, toi ? demanda Renard.

— Toi aussi. C’est juste que moi, je peux te donner la valeur au millième de degré près.

— Sexy…

— N’est-ce pas ?


La scène aurait pu sembler presque normale, si tout le corps d’Henry n’était pas crispé à lui en être douloureux, si Renard n’était pas encore penché autant que possible en arrière. Henry redoutait qu’il tombe de son tabouret.


— Je peux ? demanda-t-il.

Renard acquiesça et se redressa. Henry posa sa main sur son front.

— Tu as un peu de fièvre.


À nouveau, Renard acquiesça. Il avait l’air malheureux. Henry s’en voulut du coup de grâce qu’il allait lui asséner.


— Ton bras va bien, ta main n’est pas infectée. Renard… Qu’est-ce que tu as d’autre comme blessure ?


Qu’est-ce que tu me caches ? ne demanda-t-il pas.


Renard baissa la tête. Il semblait proche de pleurer. Entre la fièvre et sa fatigue évidente, Henry n’était pas surpris. Il s’efforça de lui soutirer gentiment les informations dont il avait besoin.


— Renard… appela-t-il doucement. Dis-moi ce que je t’ai fait d’autre.

— C’était pas ta faute !


Henry se redressa comme s’il avait reçu un coup. Il avait très mal choisi ses mots. Et dire que les Castafoltes étaient connus dans le monde entier pour leurs talents de rhétorique, il n’était pas à la hauteur de sa réputation !


Il fit un effort pour se reconcentrer. La culpabilité et la peur n’étaient pas ce dont ils avaient besoin pour le moment.


— Dis-moi ce qu’il y a d’autre.


Renard soupira. Il fit un geste vague qui voulait peut-être désigner la zone blessée.


— Je me suis coupé sur la hanche. Ça va, c’est rien de trop terrible.

— Et… ?

— Et je suis brûlé à la fesse.

Renard hésita un moment. Henry le laissa poursuivre à son rythme.

— Ça fait hyper mal…

Et ça expliquait sa manière de s’asseoir.


— Bon. Je finis de m’occuper de ton bras, et on regarde ça. Je vais enlever les mèches dans ta main, elles ne servent plus à rien. Ça va faire un peu mal.

Renard haussa les épaules.

— Ensuite, je refais le pansement et je pose l’attelle. Et après, tu me montres tes autres blessures.

Renard acquiesça doucement, et Henry se remit au travail.


*


Henry avait refait le pansement de la main, posé la nouvelle attelle. Renard ne s’était pas plaint en dépit de la restriction de mouvement supplémentaire imposée : elle lui prenait tout l’avant-bras, du dessus du coude jusqu’au poignet.


Henry appréhendait la suite.


— Bon, montre-moi le reste, demanda-il.

— Il faut que j’enlève mon pantalon…

— Ok.

— J’ai pas de caleçon.

Henry roula les yeux.

— Et… ?


Il vit Renard grimacer, hésiter.


Soudain, le sang d’Henry se glaça. Et si… ? Non, ça n’avait pas pu aller jusque-là… Il se souvenait de l’état du jeune homme qu’il avait rencontré au fond d’une prison, les Nécrophiles n’avaient pas été tendres avec lui…


— Renard…

Il hésita à poser sa question.

— Quand j’ai essayé de… de faire ce que j’ai fait… Enfin, je veux dire… Je ne t’ai pas… ?

Il n’y arrivait pas.


Renard le regardait avec incompréhension. Henry balbutiait, n’arrivait pas à formuler sa question. Et soudain, Renard percuta.

— Non ! Non, il ne s’est rien passé.


Tout le corps d’Henry se relâcha. Il soupira de soulagement. Ça ne rendait pas la situation meilleure, mais au moins ça ne l’aggravait pas.


— Alors, enlève ton pantalon, ordonna-t-il de manière bourrue, pour cacher sa gêne.


Renard s’exécuta, et Henry se concentra sur le bandage maladroit. L’arrière semblait collé à la peau.


— On parle de quoi ? demanda Henry.

— Je me suis coupé, là, dit Renard en montrant l’avant du pansement, à droite. Et brûlé, derrière.

— Brûlé comment ? En plein combat à mort, tu trouves le moyen de te brûler ?

Henry regretta ses mots immédiatement. Renard ne releva pas.

— Avec la casserole. J’étais en train de faire à manger quand…

Il désigna leur coin cuisine, et Henry se rappela l’état du labo quand ils étaient rentrés.

— Ah oui. J’ai trouvé les pommes de terre…


Henry se secoua. Il devait se concentrer sur la tâche à accomplir.

— Bon, on va voir ça.

Il défit le bandage, ce qui voulait bien venir, et inspecta la longue entaille sur le devant de la hanche. C’était propre, même si les sutures étaient maladroites et irrégulières. Il frémit en pensant que Renard avait préféré se recoudre lui-même plutôt que de le rallumer.

— Ça va laisser une cicatrice, annonça-t-il.

— Une de plus…

Renard haussa les épaules. Évidemment, il s’en fichait. Qui d’autre la verrait, de toute façon ?


Henry ne s’en fichait pas. Il la verrait. Et les souvenirs — le manque de souvenirs — associés à la blessure le tourmenteraient à chaque fois.


Il inspecta de plus près le reste du bandage, collé à l’arrière. Ça ne viendrait pas facilement.

— On va aller dans ta chambre. Il va falloir de la patience pour enlever ça. Tes autres blessures vont bien, mais tu as de la fièvre en dépit des antibiotiques… J’en déduis que celle-là pose problème. Une brûlure, ce n’est pas facile à traiter, surtout placée comme elle l’est.


Renard ne dit rien, mais ne bougea pas non plus. Henry se souvint qu’il n’avait pas voulu qu’il aille dans sa chambre, plus tôt.

— Il y a un problème ?

— Non…

Un geste d’agacement lui échappa.

— Renard…


Renard se colla soudainement à lui et l’enlaça avec force. Henry le sentait trembler contre lui. Il lui rendit son étreinte et attendit de voir ce qui avait déclenché ce besoin de contact, alors que Renard le maintenait à distance depuis la veille — depuis trois jours.


— Comment tu…

Renard s’interrompit, puis reprit :

— Comment tu t’es arrêté ? Qu’est-ce qui te fait dire que tu ne vas pas recommencer ?


Henry raffermit son étreinte sur Renard. Il essayait d’y faire passer toute l’affection qu’il vouait à son ami. Malgré les tressaillements qui le secouaient toujours, Renard ne bougea pas.


— Après mon piratage par les Missionnaires, j’ai mis en place une sécurité, expliqua Henry. C’est l’avantage de savoir que je suis un robot : je peux m’en servir aussi. J’ai développé une sous-routine qui examine mon code. Si des paramètres de base ont été altérés, elle entre en action : je m’éteins, les modifications et la mémoire sont copiés sur un disque en écriture seule, puis je me relance sur un point de sauvegarde non corrompu.

— En écriture seule ?

— Je n’y ai pas accès, à moins de le brancher sur un ordinateur pour en lire le contenu. Comme ça, pas de risque de rechute.

— Et tu as regardé ?

— Pas encore.


Renard se raidit.

— Mais tu comptes regarder.

— Oui.

— Tu es sûr que c’est une bonne idée ?


Henry n’y avait pas réfléchi. Quand il avait mis son programme en route, c’était tombé sous le sens : en cas de problème, il devait pouvoir savoir ce qui s’était passé pour adapter ses réponses futures.


Il ne s’était pas posé la question de savoir si les souvenirs lui feraient mal.


— Pourquoi ça a pris tant de temps ? demanda Renard, interrompant sa réflexion.

— Le programme est complexe et énergivore. Il tourne toutes les quatre heures. C’est le mieux que j’ai réussi à faire, et ce n’est pas du tout suffisant.


Renard se détendit.

— C’est vraiment fini…

Henry le serra plus fort, et ils restèrent ainsi un long moment. Ce n’était pas vraiment fini, pas tant qu’ils ne sauraient pas qui avait voulu une telle chose et qu’une sécurité plus efficace ne serait pas en place. Mais c’était un problème pour plus tard.


*


Henry se figea sur le seuil. La chambre de Renard était plus en désordre que d’habitude. En plus des chaussettes et des dossiers éparpillés sur le peu de surface disponible, il y avait des bandages usagés, une bassine d’eau, plusieurs linges souillés. Une bouteille au contenu jaune qui racontait que même les seaux à caca avaient été un effort insurmontable.


Tout cela témoignait de trois jours pendant lesquels Renard avait léché ses blessures en solitaire.


— Allonge-toi confortablement sur le ventre, commanda-t-il.

— Comment je suis supposé faire ça avec ce truc ? demanda Renard en désignant son bras.

— Comme tu peux.


Renard marmonna quelque chose d’inintelligible, une réponse normale au sarcasme habituel du docteur. Même si ce n’était pas grand-chose — certainement pas un retour magique à la normale — la discussion qu’ils venaient d’avoir leur avait fait du bien. Henry, en tout cas, se sentait plus léger d’avoir pu rassurer son ami. Un peu moins responsable de ce qui était arrivé.


Il laissa Renard se débrouiller pendant qu’il examinait les paquets de médicaments posés à côté du vieux matelas. Il compta les antibiotiques et constata qu’il en manquait un nombre cohérent avec le temps passé. L’autre paquet était un antidouleur, qu’il recommandait régulièrement à Renard quand il s’amochait, mais que ce dernier prenait rarement. Pas du tout suffisant pour une brûlure causée par une casserole d’eau bouillante.


— Tu as pris de ça ? demanda-t-il à Renard.

— Oui.

— Et c’était assez ?

— Non…


Henry fourra quelques-uns des bandages à jeter dans les poches de sa blouse et se saisit de la bassine.

— Je vais aller chercher ce qu’il faut pour enlever ton pansement, et je te rapporte quelque chose de plus fort. Tu en as pris combien ?

Renard hésita.

— Peut-être un peu beaucoup ?

— Un peu beaucoup combien ?

— Je sais plus… C’était surtout cette nuit, j’ai dû en prendre deux ou trois… Plus un en me couchant et un en me levant.

Quatre ou cinq entre la veille au soir et le midi. Un peu beaucoup, pas dramatique. D’autant que vu la date de péremption, la plupart ne devaient pas contenir de principes très actifs…


Henry alla chercher un meilleur médicament et son matériel. Il fit plusieurs aller-retour pour redonner à la pièce un semblant de normalité — elle était toujours en désordre, mais au moins elle ne donnait plus l’impression d’avoir été un théâtre de torture. Il rougit lorsqu’il tomba sur un magazine de robot-pornographie habituellement bien caché dans sa bibliothèque.


*


Henry était aussi prêt qu’il pouvait l’être. Et Renard probablement encore moins. Il lui tendit un cachet.


— Prends ça avant qu’on commence.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Quelque chose de plus fort que ce que tu as pris cette nuit.

Renard grogna.

— Tu veux pas juste me filer un sédatif ? Je sais que tu en as.

Henry ferma les yeux. Il s’était attendu à la question — et aurait préféré l’éviter.

— Non. J’ai besoin que tu sois conscient.

Renard soupira, et avala le cachet.

— Ça va prendre quelques minutes à agir, alors relaxe-toi pendant que je prépare le matériel.

— T’inquiète, j’suis hyper relax, là… grogna Renard.

Henry roula des yeux. Il devrait se sentir rassuré que Renard soit assez en forme pour se cacher derrière ses mécanismes de défense habituels.


Il prépara ce dont il avait besoin. Une bassine d’eau et des linges propres pour humidifier et décoller les pansements. Il découpa des compresses pour pouvoir nettoyer la blessure. Il avait bien fait de rapporter une nouvelle bouteille de sérum physiologique en allant chercher l’attelle… Un bon antiseptique, des ciseaux — une brûlure par ébouillantage, vieille de trois jours et forcément mal soignée, il allait devoir tailler dans les peaux mortes.


Ça ne l’emballait pas du tout.


— On va y aller, annonça-t-il finalement. Il y en a pour un moment.

— Okay…


Henry souleva doucement les bords du pansement, pour estimer la zone à décoller. Ça allait être long.


Il trempa un linge dans la bassine, puis le posa sur le pansement. Le but était d’humidifier ce dernier pour ramollir les fluides qui avaient collé, et de tirer doucement pour détacher le tissu. Millimètre par millimètre.


Il humidifiait le pansement, soulevait délicatement, insistait. Petit à petit, la blessure apparaissait. Une plaque rouge sombre, couverte de cloques éclatées. Par endroits, la peau était rose et humide, le derme à nu. Ailleurs, les tissus morts avaient pris une couleur jaunâtre ou blanchâtre. Ça saignait ici et là. Des morceaux de tissus restaient obstinément collés dans les sécrétions. Au fur et à mesure qu’il décollait le pansement, il appliquait du sérum physiologique.


Sous lui, Renard semblait presque calme. Immobile et silencieux. Henry pouvait entendre chaque cri emprisonné dans sa respiration soudainement bloquée, sentir chaque crispation se propager dans les muscles de son ami.


Il s’efforçait de ne pas trop penser à ce qu’il était en train de faire, en dehors de l’acte médical lui-même. Il avait l’habitude d’un Renard qui se débattait lors des soins : soit parce qu’il les jugeait inutiles, soit parce qu’il considérait la piqûre du désinfectant comme une torture insurmontable. Du cinéma, tout ça. Henry aurait donné cher pour un peu de cinéma, là tout de suite.


Enfin, l’entièreté du pansement s’en alla.


Il contempla la blessure, évaluant les dégâts.


— Il y a un début d’infection. C’est encore superficiel, ça va aller.

Ça va aller, mais il était temps.

 — Il reste des bouts de pansements et de peaux mortes, il va falloir débrider.

— Ça veut dire quoi ?

La voix de Renard était étouffée par l’oreiller dans lequel il avait enfoui sa tête, et tremblante.

— Ça veut dire découper.

— Ça va faire mal ?

— Oui.

— J’en peux plus, Henry…

Henry avala péniblement sa salive avant de répondre.

— Je suis désolé. Il faut le faire.

Un sanglot assourdi lui parvint.


Il attaqua. Il fallait couper les peaux mortes, les lambeaux de cloques et les tissus restés collés. Il était obligé de tailler dans de la peau encore vivante. Entre ça, les terminaisons nerveuses mises à mal depuis trois jours, et la baisse mécanique de la résistance, le processus était extrêmement douloureux.


Une fois la plaie entièrement dégagée de tout ce qui pouvait gêner la cicatrisation, il nettoya à nouveau au sérum physiologique. Cette partie était nettement moins difficile.


— C’est presque fini. Il reste juste à refaire le pansement.

— C’est obligé ?

À nouveau, le cœur d’Henry se serra devant la détresse de son ami. Mais cette fois, il avait de bonnes nouvelles.

— Je vais te mettre un pansement non-adhérent. Ça veut dire qu’il ne collera pas. Il faudra le changer tous les deux ou trois jours, mais le plus dur est fait.

Il ne reçut pas de réponse, mais Renard se détendit un peu.


Henry le fit se lever pour pouvoir poser le pansement. Une bande autour des hanches — qui couvrait aussi l’entaille — un pansement non adhérant posé sur la fesse ; le bandage descendait de la hanche vers la cuisse en maintenant le pansement en place, puis un autre tour autour de la cuisse.


— Tu vas avoir le derrière bien rembourré pendant un bout de temps. Mais si j’étais toi, je ne m’assiérais pas dessus, plaisanta Henry.

— Merci, j’avais déjà remarqué.


Henry redevint sérieux.

— Tu n’aurais jamais dû avoir à faire ça tout seul. Je suis désolé.

Renard détourna le regard.

— C’est pas ta faute. C’est pas comme si je savais pas te rallumer.

— Pourquoi tu ne l’as pas fait, alors ?


Henry regretta presque aussitôt la question. Il n’avait pas envie d’accuser Renard, pas envie de le forcer à répondre non plus. Mais il avait besoin de savoir pourquoi son ami l’avait laissé trois jours éteint et était resté sans soins corrects pendant tout ce temps. Même s’il s’était plutôt bien débrouillé, au final.


— Je sais pas. J’ai essayé… et j’ai pas pu. Je me suis dit que je pouvais gérer un peu tout seul, que je te rallumerais juste après et… Je suis désolé, Henry, j’aurais dû te rallumer tout de suite.


Henry fit une moue qui se voulait désinvolte, et attira Renard dans une étreinte virile et pas du tout due à la retombée de la tension entre eux.

— Je vais te trouver une canne, dit-il sans contexte. Quelque chose de plus professionnel que ce vieux bout de métal tordu sur lequel tu t’appuies, avant que tu ne te casses la figure.


Renard sourit.


-----


Prochain chapitre le jeudi 29 octobre

Laisser un commentaire ?