Reconstruction

Chapitre 3 : Après-coup

Par Lulantis

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 Henry s’effondra sur sa chaise. Il avait cru que la blessure à la main de Renard était le pire dont il avait à s’occuper — pas qu’elle ne fût pas grave, au contraire : elle avait un bon potentiel de complication — mais ce n’était rien à côté de ce qu’il avait découvert.


La brûlure n’était pas une catastrophe en soi : elle était grave, étendue, infectée, et très mal placée. Elle était aussi sous contrôle.


Pendant trois jours, elle ne l’avait pas été.


Renard avait correctement géré les autres blessures. Les pansements avaient été changés, il avait contrôlé l’évolution, pris ses médicaments. Mais la brûlure… Il n’avait pas pu bien la nettoyer, encore moins appliquer les traitements nécessaires. Le pansement avait été inadéquat, les médicaments inadaptés.


Il avait dû se torturer à enlever ses vêtements, à décoller lui-même le pansement, s’il l’avait changé — et au vu des restes qu’Henry avait trouvés, c’était le cas.


Henry regrettait amèrement de s’être éteint… Il n’avait pas du tout pensé à la réaction de Renard.


Il n’avait pas non plus du tout pensé qu’il resterait à l’arrêt si longtemps. Qu’est-ce qui était passé par la tête de Renard ? Il n’avait pas été capable d’expliquer clairement ses motivations… Henry ne le blâmait pas, mais ça l’effrayait.


Ça l’effrayait de voir jusqu’où Renard était allé pour l’éviter.


Ça l’effrayait de penser que sans cette brûlure terrible, il serait peut-être encore là, sous son bureau, éteint. Peut-être à jamais.


Il se secoua. Il avait besoin d’une distraction. Quelque chose sur quoi travailler — n’importe quoi.


Il ouvrit son ventre et fouilla dans les fils. Il y avait un sacré fatras là-dedans, il allait devoir remettre de l’ordre.


Ce n’était pas urgent.


Il trouva le câble qu’il cherchait et le déroula. Il démarra un petit ordinateur d’appoint — une machine qui ne lui manquerait pas en cas de problème — et brancha le câble dessus. Une liste de fichiers apparut, et il les copia sur l’ordinateur. Il hésita, mais décida de ne pas les effacer tout de suite de son disque interne : en cas de difficulté, il préférait garder les fichiers originaux disponibles. Ils ne pouvaient plus causer d’incident là où ils étaient.


Henry ne s’intéressa pas aux fichiers de mémoire : il n’était pas prêt à affronter les événements autrement que par le biais des conséquences qu’il pouvait observer et de ce que Renard voulait bien lui dire.


Ce qui l’intéressait, c’était les modifications de code.


Il avait sous les yeux le delta avec le code originel, et un peu de contexte. Il attrapa un autre câble, qu’il brancha sur son ordinateur principal : il avait besoin de voir l’entièreté du code pour comprendre les modifications.


Elles n’étaient pas très importantes, mais il se rendit vite compte que les ramifications étaient extrêmement difficiles à suivre. Elles touchaient au cœur de son programme, qu’il n’avait jamais étudié de près. Installer une sous-routine de surveillance avait été simple — un module autonome, qui se contentait de regarder le programme principal sans interagir avec. Là, il touchait au réseau de commandes qui créait sa personnalité. Tout était embrouillé ; tout se complémentait.


Il admira la complexité du modèle, l’ingéniosité du programme développé par Germain, amélioré par sa première création. Les fils du programme se mélangeaient comme un réseau de neurones, imbriqués comme dans un cerveau…


Il n’y comprenait rien du tout.


Il repoussa le clavier, dépité, et débrancha tout. Il allait devoir demander à Renard : ce dernier l’avait probablement redémarré des tas de fois, et sans aucun doute reprogrammé bien plus souvent qu’Henry ne voudrait le savoir. Il saurait sûrement comment interpréter le code.


Si Henry lui demandait.


Ce n’était pas une question d’ego, non, pas du tout. Henry était certain qu’il parviendrait à se débrouiller tout seul ; il n’avait rien à prouver. La vraie raison était qu’il ne voulait pas embêter Renard avec ça, voilà tout. Sans compter les conversations que ça risquait de provoquer.


Il éteignit ses ordinateurs et se leva. Machine à voyager dans le temps au bras, il se rendit de nouveau à l’hôpital où il avait récupéré l’attelle. Une autre descente dans les stocks de matériel médical s’imposait.


*


Il revint avec une béquille et une canne.


Si Henry n’avait rapporté qu’une canne, il était certain que Renard aurait refusé de l’utiliser. Il aurait prétexté ne pas en avoir besoin, quitte à boiter horriblement ou à s’appuyer sur son tuyau rouillé. En lui présentant la béquille, qui n’avait aucune chance d’obtenir son approbation, Henry augmentait les chances de la canne.


D’autant qu’elle lui plairait : c’était un bel objet en bois massif, avec une tête sculptée en forme de renard, et qui tenait bien en main. Il était sûr qu’elle aurait du succès.


*


Henry secoua gentiment Renard. Un grognement à peine intelligible lui répondit :

— Encore cinq minutes…

— Non, maintenant.


Cette fois, la réponse fut incompréhensible, même à l’oreille habituée d’Henry.


— C’est l’heure de manger, insista-t-il.

— Pas faim…

— Tu n’as rien mangé de la journée.

— Parce que j’ai pas faim.


Henry soupira.


— Faim ou pas, ça te fera du bien de manger.

— Dans cinq minutes…

— Non. Cinq minutes, c’est la pire durée pour se rendormir. Tu as à peine le temps de basculer dans le sommeil qu’il faut déjà te réveiller, ça ne repose pas du tout.

— D’accord, une demi-heure alors.


Henry expira bruyamment, partagé entre amusement, agacement et lassitude.

— Debout, le repas est prêt. Plus tôt tu te lèves, plus tôt tu pourras te recoucher.


Renard geignit, bougea, poussa un cri. Henry se crispa. Il savait qu’il avait raison d’insister, mais il aurait préféré laisser son ami dormir en paix.


*


Il avait renoncé à présenter la canne et la béquille à Renard, ou à discuter de sa programmation : ils pourraient voir ça le jour suivant, quand Renard serait mieux réveillé. Il s’était contenté de lui servir un plat facile à digérer, et un nouvel assortiment de médicaments : un antibiotique plus fort, le même antidouleur que dans l’après-midi, et un cachet contre la fièvre. Renard avait tout avalé sans faire de commentaires, puis était reparti se coucher.


Depuis, Henry tournait en rond.


Les nuits en solitaire n’étaient d’habitude pas un problème. Il avait ses projets pour s’occuper, et la paix pour y travailler plusieurs heures sans interruptions. Mais ce soir, il n’y arrivait pas.


Il avait tenté de reprendre son projet sur l’analyse comportementale des zombies : il avait repéré quelques semaines plus tôt une cave où les morts-vivants s’entassaient en masse. Les caméras qu’il y avait installées lui avaient appris qu’ils y vivaient paisiblement, presque de manière civilisée. Mais elles n’étaient pas suffisantes pour déterminer s’il s’agissait toujours des mêmes zombies qui avaient élu domicile dans la cave de manière permanente, ou si la population se maintenait par turn-over.


C’était la raison pour laquelle il s’était absenté, trois jours plus tôt : pour coller des balises GPS sur une vingtaine de zombies. Il avait trois jours de données à analyser.


Et aucune envie de s’y mettre.


C’était probablement au cours de cette sortie qu’il avait été piraté. Il se souvenait être sorti, avoir atteint la cave, posé ses balises. Il avait choisi des spécimens à différents stades de décomposition, pour voir si l’âge influençait leur comportement. Puis il avait repris le chemin du labo, mais il n’était jamais arrivé. Ses souvenirs passaient d’un corridor mal éclairé à un immense terrain vague, une main sur la gorge de Renard qui ne se débattait plus que faiblement…


Non, il ne voulait pas travailler sur ce projet. Ni sur aucun autre. Seul dans son labo, ses pensées revenaient inlassablement sur des événements qu’il ne se sentait pas prêt à affronter.


Il décida de faire comme Renard, et d’aller dormir. On dit que la nuit porte conseil…


Par contre, hors de question de refaire l’erreur de s’arrêter totalement ! Un simple mode veille, programmé pour prendre fin au petit matin, et les capteurs de bruits en alerte. C’était ce qui se rapprochait le plus du sommeil humain — consolidation des données mémorielles par recombinaison improbable des souvenirs comprise, ce dont il se passerait par ailleurs bien volontiers.


En dépit de ces réglages, il y avait un risque que Renard se lève avant lui. Ne voulant pas que son ami se sente à nouveau abandonné, Henry griffonna un petit mot sur une feuille :


« Je me suis mis en mode veille. Je devrais me réactiver avant que tu ne te lèves, mais si ce n’est pas le cas, ne t’inquiète pas. Tu peux me réveiller si tu veux, sinon j’ai mis mon réveil pour sept heures. Si tu as besoin de quoi que ce soit, je– »


Il raya son texte. Trop long, trop tortueux.


« Je serai réveillé avant toi : c’est une simple veille, j’en sortirai automatiquement à sept heures. Le café est prêt, il n’y a qu’à le faire réchauffer. J’ai sorti des biscuits. Tes médicaments sont sur la table : un de chaque. N’oublie surtout pas. »


Ce n’était pas bon non plus. Trop protecteur. Le premier était trop hésitant, le deuxième trop directif. Il avait trop de choses à dire qu’il n’avait pas su exprimer dans la journée, et qui court-circuitaient son message.


Il recommença. Encore et encore.


Plus d’une heure plus tard, la corbeille remplie de feuilles raturées, il colla au-dessus de son lit un papier sur lequel était écrit en gros : « Je suis en veille. Si tu as besoin de moi, réveille-moi ».


Puis il se glissa sous les draps, se demanda où était passée sa couverture, et s’éteignit pour la nuit.


*

***

*


Henry se réveilla à sept heures pétantes, comme prévu. Le laboratoire était silencieux. Il prit le temps de savourer le calme avant de se lever.


Sur la route du café, il fit un détour pour voir ce que faisait Renard : celui-ci dormait encore. Il semblait paisible, même si la position des draps indiquait une nuit mouvementée. Henry aurait voulu s’approcher, vérifier si la fièvre avait baissé, repositionner les couvertures. Il laissa Renard tranquille : dormir lui ferait le plus grand bien, il n’avait aucune raison valable de le déranger.


Dans le coin cuisine, il mit la cafetière à chauffer. En attendant que le café soit prêt, il sortit de quoi déjeuner. Les réserves de biscuits étaient plus basses qu’il ne s’y attendait ; il supposa que Renard n’avait mangé que ça pendant ses trois jours de solitude. Il allait devoir gérer le ravitaillement, tant que Renard n’irait pas mieux.


Il se servit une tasse de café. Il aimait le calme du matin, quand il ne travaillait sur rien et que Renard n’était pas encore levé. Dans cette ambiance tranquille, il pouvait presque oublier ce qui s’était passé.


*


Il venait de finir sa tasse quand il entendit du bruit en provenance des chambres. Des gémissements d’abord, puis des grognements mêlés de soupirs, et enfin des bruits de pas irréguliers. Il se leva, se resservit un café et remplit une seconde tasse. Quelques secondes plus tard, Renard émergeait précautionneusement de sa chambre.


— Bonjour, le salua Henry. Bien dormi ?

— Moyen…


Renard s’assit, à moitié dans le vide, et se servit en biscuits. Le petit-déjeuner se passa dans un silence inhabituel. Henry se racla la gorge plusieurs fois, mais ne trouva rien pour entamer la discussion.


Alors qu’il finissait son deuxième café, il remarqua que Renard le dévisageait. Henry leva les sourcils en guise de question, et Renard détourna le regard.


— Il y a un problème ? demanda Henry.

— Non, non…


En temps normal, Henry aurait insisté jusqu’à obtenir une réponse. Renard aurait tourné autour du pot, se serait moqué de sa curiosité. Ou, s’il avait été de mauvais poil, il l’aurait envoyé promener et Henry l’aurait menacé d’expulsion. Renard aurait fini par donner une explication plus ou moins vaseuse.


Dans le contexte actuel, Henry n’osa pas. Il espérait seulement que si c’était important, Renard s’expliquerait.


Il se leva pour laver les tasses. Lorsqu’il se retourna, les yeux de Renard étaient à nouveau fixés sur lui. Il se retint de froncer les sourcils, mais dut manquer de discrétion parce que Renard se détourna encore une fois, en rougissant légèrement.


Henry en profita.

— Tu es tout rouge, exagéra-t-il.

— C’est la fièvre…

— Avec les médicaments, ça devrait aller mieux. Laisse-moi vérifier.


Henry s’approcha et plaqua doucement une main sur le front de Renard. La fièvre avait diminué, sans avoir totalement disparu ; une progression normale qui n’expliquait en rien la rougeur de son ami. Qui le regardait de nouveau avec attention.


— J’ai du cambouis sur le nez ? demanda Henry.

— Non.

— Alors, quoi ?


Renard hésita.

— T’es tout cabossé.


Henry ne sut pas quoi répondre. Il n’avait pas pris le temps de vérifier l’état dans lequel il se trouvait — mis à part le trou béant dans son flanc, qui ne pouvait pas se rater.


— Je suis désolé, reprit Renard en détournant les yeux.


Henry déglutit péniblement.

— Ce n’est pas de ta faute, tu t’es défendu…

Et même s’il était « cabossé », il était fonctionnel, contrairement à Renard.


*


Renard se rendit en boitillant jusqu’à son espace de travail. Il farfouilla dans ses dossiers, en sélectionna quelques-uns, puis se dirigea vers la porte qui menait aux chambres.


— Où tu vas ? demanda Henry.

— Travailler au lit. Je peux pas m’asseoir.

— Ah, bien sûr…


Henry se demanda quand même s’il n’en profitait pas pour l’éviter.


— Attends, le rappela-t-il, j’ai quelque chose pour toi.

Renard se retourna vers Henry, sans vraiment le regarder. Henry lui présenta la béquille et la canne qu’il avait été lui chercher.

— Pour te stabiliser, expliqua-t-il.


Renard les contempla un moment en se mordillant les lèvres.

— J’ai qu’une main, dit-il finalement. Si j’en utilise une, je ne peux ni porter l’autre, ni mes affaires.

— Alors choisis-en une, et donne-moi tes dossiers. Je porte ça dans ta chambre et je te laisse travailler. Sauf si tu as besoin d’autre chose ?

— Ça ira, je peux me débrouiller sans, répondit Renard, un peu sèchement. Merci quand même.


Puis il s’éloigna en faisant de son mieux pour marcher normalement, ce qui ne trompait personne. Henry se crispa, frustré par le manque de reconnaissance envers ses efforts.


Il suivit Renard dans sa chambre, et déposa canne et béquille à côté de son matelas, puis s’en alla sans un mot. Et si Renard était agacé par son intrusion, eh bien, tant pis pour lui.


*


Henry examina ses dégâts. Sa jambe le gênait depuis qu’ils étaient rentrés, les sensations étaient incomplètes et les mouvements saccadés. Il ne remarqua aucun dommage structurel, mais de nombreux câbles avaient été arrachés. Il ne pouvait pas les rebrancher seul, il ne voyait pas ce qu’il faisait.


Il devrait demander de l’aide à Renard, quand celui-ci se déciderait à sortir de sa tanière.


Il enleva sa blouse et son t-shirt. Les deux étaient déchirés, ainsi que le revêtement de son épaule. Plusieurs câbles étaient débranchés, certains coupés en deux au niveau de la zone d’impact. Il allait falloir dégager les connecteurs des joints et les ressouder, ainsi que remplacer ou rafistoler les câbles abîmés. Un travail difficile, qu’il ne pourrait pas non plus accomplir lui-même.


Il testa l’articulation avec précaution. En dépit des câbles délogés, elle fonctionnait bien. Il ressentit néanmoins une gêne lorsqu’il voulut tendre le bras : une des tiges métalliques semblait tordue. À moins de tout démonter, il ne voyait pas comment redresser la tige, et encore moins comment la remplacer. Heureusement, ce n’était pas très dérangeant.


Il se rhabilla, et examina son visage dans le reflet de son écran. La peau artificielle était déchirée, des lambeaux pendaient. Il les coupa et masqua le métal à nu à l’aide de pansements. Il sourit en pensant que ça le faisait un peu ressembler au Visiteur, tout en réfléchissant à une solution de réparation long terme. De ce qu’il savait, sa peau ne cicatriserait pas d’elle-même. À moins que… ? Germain, ou son premier Castafolte, avait poussé le réalisme très loin. Il était capable de dormir, de rêver, d’être saoul… peut-être aussi de guérir ?


Il laissa la question en suspens, et chercha quelque chose pour l’occuper. Il détestait être inactif.


*


Le reste de la journée passa lentement. Henry fit l’inventaire de tout ce qui traînait dans le labo : matériel médical, scientifique, denrées alimentaires… Il fit des listes de ce dont il pensait avoir besoin, essentiellement de la nourriture — Renard ne pourrait pas s’en charger avant un moment.


À midi, Renard avait préféré déjeuner dans sa chambre, prétextant y être plus à l’aise. Henry lui accorda le bénéfice du doute.


Le dîner se passa dans les mêmes conditions. Henry, ne croyant pas vraiment ses excuses, choisit tout de même d’éviter la confrontation : il pouvait lui laisser un peu de temps.


N’ayant plus rien d’urgent à traiter, Henry se laissa tomber dans son fauteuil.


Il se sentait seul et démuni.


*

***

*


Henry préparait du café lorsque Renard pénétra dans le labo en baillant, négligemment appuyé sur sa canne. Il le vit hésiter avant de s’asseoir, puis s’installer à moitié sur le tabouret.


— Il va falloir quelques jours avant de pouvoir t’asseoir, et encore, pas pour bien longtemps… expliqua-t-il.


Renard soupira.


— Café ? proposa Henry.

— Oui, s’il te plaît.


Henry servit le petit-déjeuner. Il aurait aimé avoir quelque chose de mieux à proposer que leurs vieux biscuits rassis, même si Renard n’était jamais très regardant sur la nourriture.


— Tu as pu bien travailler, hier ? demanda Henry.

— Oui.


Renard but un peu de café, et Henry crut que la conversation allait s’arrêter là. Mais Renard reprit après avoir reposé sa tasse :


— Enfin, non, pas vraiment. C’est compliqué d’analyser une catastrophe sans pouvoir vérifier les faits. J’ai quelques coupures de journaux qui donnent un peu d’infos, mais ce n’est pas assez. Et toi ?

— Bof. J’ai du mal à me concentrer.


Renard eut l’air inquiet.

— Pourquoi ?

— Pas de raison particulière. Je suis entre deux projets, je ne trouve pas un nouveau sujet qui m’inspire, mentit-il.

— Tu travaillais pas sur les zombies ? Ton truc dans la cave, là…

Henry grogna.

— Ça fait plaisir de voir que tu m’écoutes. Je dois récolter des données avant de pouvoir avancer sur ce sujet.


Ils replongèrent dans le silence. Renard touillait son café en cognant la cuillère contre sa tasse, tandis qu’Henry soufflait sur le sien.


— Et sinon, ton virus ? demanda Renard.

— Je t’ai expliqué. Il est sur un disque auquel je n’ai pas accès. Il n’y a pas de risque.

— Mais tu n’as pas regardé ?


Henry hésita. Devait-il en discuter avec Renard ? Il n’avait de toute façon rien de concret à partager…

— Non. J’ai transféré les données sur un ordinateur déconnecté de mon réseau, mais c’est tout.

— Et tu les as effacées de ton disque ?


Évidemment, il fallait qu’il pose les questions qui fâchent… Henry manqua dire que oui. Il devenait plus menteur que Renard.

— Non, pas encore.

— Pourquoi ? se fâcha Renard. Qu’est-ce que ça t’apporte de les garder en toi ?


Henry fit de son mieux pour rester calme face au ton soudainement agressif de son ami. Il faisait bien ce qu’il voulait, parce qu’il était un– Oui, enfin, peut-être que cette raison n’était pas appropriée, vu les circonstances…

— Parce que je ne veux pas les détruire avant d’être totalement certain d’en avoir exploité tout le contenu. Et je te l’ai dit : il n’y a pas de risque.

Il ajouta, plus doucement :

— Je ne te ferai pas courir de risque.

Le nez dans son café, Renard ne répondit rien.


*


Henry poussa un soupir d’agacement en voyant Renard se lever et se diriger vers la porte : il allait recommencer son manège de la veille !

— Tu retournes te cacher dans ta chambre ?

— Je ne me cache pas… répondit l’intéressé en se retournant.


Puis, l’étonnement initial de Renard se mua en exaspération.

— Je ne me cache pas ! Je ne peux pas m’asseoir, ce qui est entièrement de ta fau–


Il s’interrompit brutalement, lâcha un « désolé, c’est pas ce que je voulais dire » et fit demi-tour. Il s’enfuit aussi vite que ses blessures le lui permettaient et Henry le rattrapa sans difficulté, s’interposant entre lui et la porte. Renard fit un bond en arrière, manquant perdre l’équilibre. Henry grimaça.


— Renard…

— Laisse-moi passer, Henry.


Henry inspira profondément. Ils étaient fâchés tous les deux, pas dans les meilleures dispositions pour une discussion productive.

— Je sais que tu as mal, dit-il aussi posément que possible. Le fait que tu aies une bonne raison pour t’enfuir ne signifie pas que ce n’est pas une fuite. J’aimerais qu’on en discute.


Renard leva les yeux vers lui.

— Le fait que j’ai une bonne raison pour m’en aller ne signifie pas que c’est une fuite.

— Non, mais…

— Laisse-moi passer.

— …ça y ressemble. Je voudrais juste que–

— C’est bon, très bien, tu as gagné : je reste ! Puisque je n’ai pas le droit d’aller dans ma chambre, tu peux me rapporter mes dossiers.


Renard se dirigea vers son petit bureau et en écarta violemment la chaise. Visiblement, il travaillerait debout.


Henry soupira. La conversation n’avait rien eu d’une victoire, et il n’avait vraiment aucune envie d’être en guerre.


Il alla chercher les dossiers demandés.


*


La matinée passa dans un silence lourd, entrecoupé par les ronchonnements de Renard.


Henry n’arrivait à rien : il ne voulait pas étudier ses données sur les zombies et exposer son mensonge, n’avait aucune envie de regarder ses non-souvenirs de l’agression, surtout avec Renard dans la pièce, et ne voulait pas mettre à l’écran le code du virus et risquer une nouvelle altercation. Un peu de bricolage facile lui changerait les idées… mais imposer une séance de maintenance au Castabot, qui n’en avait pas besoin, lui semblait éthiquement controversable. Pour dire les choses gentiment.


Le déjeuner ne fut pas plus animé. Aucun d’eux n’avait réellement travaillé de la matinée, et ils n’avaient rien à se dire.


Ce ne fut qu’en milieu d’après-midi, lorsqu’Henry décida qu’il était temps de changer les pansements de Renard, que la situation se débloqua.


— C’est obligé ? gémit Renard.

— Il faut surveiller, vérifier que tout reste sous contrôle. Ça ne prendra pas très longtemps, et ça devrait être nettement moins douloureux que la dernière fois.

— Ça laisse encore pas mal de marge…


Henry sentit une boule dure dans sa gorge. Renard avait raison ; il souffrait en permanence. Une amélioration, même franche, restait tout de même à un niveau difficilement tolérable, et manipuler les blessures allait faire empirer les choses. C’était nécessaire sur le long terme, mais difficile à apprécier sur l’instant. Ça expliquait aussi sa mauvaise humeur du matin.


— Laisse-moi prendre ta température, demanda Henry.

Il posa une main sur le front de Renard, et fut satisfait.

— Ça déjà, c’est sous contrôle, annonça-t-il. Ça devrait te permettre de mieux dormir.

— Oui, c’est beaucoup mieux. Au lieu de me réveiller toutes les heures parce que j’ai trop chaud ou trop froid, je me réveille toutes les heures parce que j’ai mal. Génial.


Henry roula des yeux, amusé par le sarcasme mais réticent à l’admettre. D’autant que le sujet n’était pas vraiment drôle.

— Si tu as besoin de quelque chose de plus fort pour dormir, dis-le-moi.

— Je veux pas non plus que tu me transformes en zombie, même si tu les adores !

— Alors, protesta Henry, de un : je n’adore pas les zombies, je les trouve intéressants à étudier. De deux — outre le fait qu’un antidouleur ne fera pas vraiment de toi un zombie — même si tu es un peu amorphe, la nuit c’est plutôt normal, et ce n’est pas comme si tu étais en danger. Et de trois…

Renard grimaça, et Henry s’interrompit.

— Oui, enfin… reprit-il en bafouillant. Ou alors je peux te mettre à disposition quelque chose de plus fort, et c’est toi qui gères…

— Oui, on peut faire comme ça…


Henry alla fouiller dans sa pharmacie, et en profita pour reprendre contenance. Il devait surveiller davantage ses propos, ils n’avaient pas besoin de rappels constants de ce qui s’était passé. Au vu de leurs personnalités respectives, chacun d’eux ayant une forte tendance à tout tourner en dérision, ça n’allait pas être simple…


— Tiens : un cachet avant de dormir, idéalement, et un de secours si ça ne suffit pas. Pour une nuit, c’est raisonnable. Si tu les utilises, je t’en donnerai d’autres pour demain. Si ce n’est pas assez, dis-le moi et on trouvera autre chose.

Renard soupira.

— Je suis un junkie sous rationnement…

Henry sourit.

— La ligne est fine parfois… Profite !

Renard secoua la tête en riant.

— Et j’ai mon dealer à domicile !


Henry reprit son sérieux. Même si ça faisait du bien de détendre l’atmosphère, ils avaient encore des choses à faire.

— Fais voir ta main, commanda-t-il.


Il retira l’attelle avec précaution, puis le pansement. La blessure avait un bel aspect, moins rouge ; la perforation se refermait.

— Ça te fait mal ? demanda-t-il.

— Pas si je n’y touche pas.


Henry fixa Renard.

— Et tu y touches ?

— Heu… Non.


La réponse, accompagnée d’un détournement du regard et d’un léger rougissement, fit soupirer Henry.

— Essaie de bouger les doigts. Ferme le poing, rouvre la main, écarte les doigts. Ne force pas, dis-moi seulement ce que tu ressens.


Renard forma prudemment un poing.

— Ça ne ferme pas complètement, expliqua-t-il. Ça tire un peu dans les derniers doigts.

Puis il essaya d’écarter les doigts.

— Aïe !

— Je t’ai dit de ne pas forcer ! le rabroua Henry.

Renard s’empourpra.

— J’ai pas forcé ! Et ça fait pas non plus très mal…

— Je n’ai aucune confiance en ton seuil de tolérance à la douleur. Ça te fait mal dans la main, ou dans le bras ?

— Dans la main.

— Très bien. À ce stade, c’est normal. Inutile de forcer les choses, de toute façon tu auras besoin de rééducation quand ton bras ira mieux.

Renard fit la moue.

— Ça ne m’enchante pas non plus, se plaignit Henry. C’est moi qui vais devoir te superviser quand tu voudras te défiler.

— Tu adores t’occuper de moi, fit Renard avec un sourire malicieux.

Henry grogna. Renard n’avait pas tort, mais ça, il était hors de question qu’il l’admette !


Il refit le pansement, replaça l’attelle, et remit le bras de Renard dans l’écharpe. Puis il défit le pantalon de son ami et enleva le bandage de la hanche.


— Celle-là aussi est jolie, commenta-t-il.

— N’est-ce pas ? J’ai trop bien recousu !

Henry grinça des dents. C’était totalement faux, ça allait lui laisser un goût amer pendant longtemps, et il était évident que Renard surjouait son enthousiasme — ce qui, tout bien considéré, valait mieux que l’inverse.

— Oui, acquiesça-t-il sans entrain, tu t’es bien débrouillé. Maintenant, voyons la suite…


Il sentit Renard se crisper alors qu’il défaisait le dernier bandage.

— Ça va, les pansements n’ont pas collé, je te l’avais dit.

Renard se relaxa. Un peu.

— Ça fait mal quand même… se plaignit-il.

— Ça fait mal parce qu’on y touche, expliqua Henry. Ça va faire mal aussi quand je remettrai le pansement, et pendant encore quelques jours. Mais ça devrait vite aller mieux maintenant que l’infection est résorbée. Tant que tu ne t’assois pas.


Renard soupira.


Henry inspecta la blessure, sans toucher. C’était encore très rouge et humide, on voyait bien les limites des cloques. Il y avait des dépôts jaunâtres, indicateurs d’un début de cicatrisation. Même si ça ne changeait rien à l’inconfort provoqué par la blessure, celle-ci était enfin sur la voie de la guérison.


Il refit le bandage, et ne protesta pas lorsque Renard s’éloigna en direction de sa chambre.


*


Renard réémergea de lui-même pour dîner, et Henry fut surpris de le voir s’appuyer sur la béquille. Son haussement de sourcil interrogateur reçut un faible sourire en réponse : Renard était sans doute juste fatigué, encore endolori du changement de pansement, et plus prudent que nécessaire. Ce n’était pas Henry qui s’en plaindrait.


Ils prirent leur repas dans un silence nettement plus confortable que celui du matin, avant de se séparer pour la nuit.


*

***

*


Renard pénétra dans la pièce en pestant.

— J’en ai marre. J’ai mal, j’arrive à rien faire. Ça me saoule.

— « Bonjour Henry, tu as bien dormi ? » Ça va s’améliorer.


Une moue dubitative sur le visage, Renard se campa devant Henry.

— Bonjour Henry. Ça fait déjà une semaine.

— Un peu moins, corrigea Henry, ce qui lui valut un regard assassin.


Renard se dirigea vers le coin cuisine et posa sa canne contre le comptoir.

— Café ? proposa-t-il d’un ton presque menaçant.

— Oui, s’il te plaît. Tu veux de l’aide ?

— Je vais me débrouiller.


Il servit deux cafés, mit les tasses sur une assiette, et se dirigea vers la table. Henry regarda l’assemblage bringuebalant avec crainte, mais n’osa pas intervenir. Vu l’humeur dans laquelle Renard était arrivé, ça lui ferait du bien de réussir quelque chose de concret tout seul. Henry pria pour que rien ne se renverse.


Les tasses arrivèrent miraculeusement sans encombre jusqu’à la table. Renard en posa une devant Henry, et s’adossa au mur pour boire l’autre.


Henry l’observa discrètement. Il avait l’air moins fatigué que la veille, plus détendu aussi, en dépit de son irritation.


— Tu as des plans pour aujourd’hui ? demanda-t-il.

Renard grogna.

— Bof. Si je te dis que j’ai besoin d’aller dans le passé vérifier des trucs, tu vas me laisser faire ?

— Non.

— Alors non, pas de plan.

— Tu veux un livre ?

Renard haussa les épaules.

— J’ai vu ce que tu avais dans ta bibliothèque. Il n’y a rien pour moi.

— Je peux aller te chercher quelque chose, si tu veux.


Henry se demanda si l’expression qu’il intercepta sur le visage de son ami était de l’inquiétude.

— Chez Raph, ajouta-t-il. Il a tous les Star Wars.

— Pas Star Wars.

— Autre chose, alors.

— Pourquoi pas.

Renard lui sourit.

— Merci, Henry.

— Ne me remercie pas, je n’ai encore rien rapporté. Peut-être que ça ne te plaira pas.

— Pas ta faute si Raph a mauvais goût.

Ils rirent ensemble en finissant leur café, aux dépens de Raph.


*


Henry revint avec Les Aventures de Sherlock Holmes. Renard passa quelques minutes à chercher la meilleure manière de tenir un livre d’une seule main, avant qu’Henry ne l’autorise à utiliser son bras cassé, tant qu’il continuait à le porter en écharpe lorsqu’il se déplaçait ou s’il fatiguait.


— Et toi, tu comptes faire quoi de ta journée ? demanda Renard.

— Je pensais jeter un œil au code du virus. J’aurais besoin de ton aide, d’ailleurs.

Renard se crispa.

— C’est obligé ?

— Non, mais tu as de l’expérience avec mon code, ça irait plus vite.

— Je veux dire, tu es obligé de regarder ce virus ? C’est fini, non, qu’est-ce que ça peut faire comment il fonctionne ?


Henry fronça les sourcils. Il pouvait comprendre l’inquiétude de Renard, mais elle était infondée, irrationnelle. Comment lui expliquer ça une bonne fois pour toutes ?


— Je suis curieux. Et il n’y a pas de risque à le regarder–

— Tu ne sais pas !

— Bien sûr que si ! s’agaça Henry. Je ne vais pas être infecté en lisant des lignes de code, c’est aussi improbable que de dire que toi, tu pourrais tomber malade en lisant un livre !

— Je peux sûrement tomber malade en lisant un livre, s’il a été lu par quelqu’un qui avait une maladie contagieuse, répliqua Renard avec mauvaise foi.


Henry leva les yeux au ciel.

— C’est ridicule !

— Ce n’est pas ridicule ! Tu ne sais pas à quel point ce code peut être dangereux.

— Et je ne risque pas de l’apprendre, si je ne le regarde jamais !

— Tu ferais mieux de tout supprimer et de ne plus y penser. Sois content de ne pas t’en rappeler.

— Certainement pas ! Je veux savoir ! Je veux savoir ce que je t’ai fait, je veux savoir pourquoi je l’ai fait, je veux savoir que je ne le referai jamais !

— C’était pas vraiment toi–

— Si, justement, rétorqua Henry. Si ça n’avait pas été vraiment moi, tu ne serais pas en train de me faire une scène.


Renard gronda. Henry l’ignora — il était en colère.


— Tu es la première victime de ce qui est arrivé, reprit-il, mais tu n’es pas la seule. J’ai le droit de savoir ce qui m’est arrivé aussi. Je ne te demande pas de m’aider si tu n’en as pas envie, mais tu ne peux pas me l’interdire.

— Je devrais remonter le temps et tout annuler… maugréa Renard.

— Ce qui ne changera rien, puisqu’on s’en souviendra tous les deux.


Renard soupira.

— Tu fais comme tu veux, comme toujours de toute façon.

— Merci, c’était bien mon intention.


Renard lui lança un regard noir et s’en alla avec son livre.


Henry shoota dans l’objet le plus proche : un tabouret, qui alla s’écraser contre le mur. Il rouspéta dans sa moustache ; il savait maintenant quoi faire de sa matinée : réparer le tabouret.


*


Ça ne lui prit pas longtemps : un pied était brisé, qu’Henry rafistola à coup de tiges métalliques et de scotch de voyage. Ça ressemblait à la première attelle qu’il avait faite à Renard, quelques jours plus tôt.


En parlant de Renard… il revenait. Henry lui tourna le dos, prétextant chercher quelque chose sur son ordinateur.


Comme seul le silence répondait à sa provocation puérile, il transforma le prétexte en tâche, et afficha son code, ainsi que celui du virus. Il voulait comprendre, et c’était assez complexe pour monopoliser son attention.


*


Henry n’arrivait pas à se concentrer. Dans son dos, il entendait Renard qui lisait en poussant de profonds soupirs. Les pages de son livre ne tournaient pas assez vite ; il faisait semblant. Ou alors, lui aussi avait du mal à rester concentré.


S’il faisait semblant, que faisait-il réellement ? Et d’ailleurs, que faisait-il dans cette pièce ? N’aurait-il pas été plus à l’aise couché, comme il avait tenté de l’expliquer la veille ? Pourquoi était-il venu faire semblant de lire ici ?


Henry se retourna.


Renard lui tournait le dos, appuyé contre son bureau, le livre apparemment posé devant lui.


Henry secoua la tête. Il se faisait des idées. Déterminé à ne pas se laisser distraire par son imagination, il retourna à son travail.


*


Ça faisait dix minutes qu’il n’avait pas entendu le bruit d’une page. Henry avait légèrement décalé sa position, de manière à pouvoir observer Renard dans le reflet de son écran. Il ne lisait pas du tout.


Il essayait. Puis il abandonnait, regardait vers Henry. Une fois ou deux, il s’était approché, puis s’était ravisé et était retourné à son livre. Ensuite, le manège recommençait.


Henry n’y tenait plus. Il se retourna et fixa Renard.


— Tu veux quelque chose ? lui demanda-t-il, pas très gentiment.

— Non, non. Je bouquine.


En répondant, Renard désignait son livre, posé sur le bureau, deux mètres derrière lui. Très crédible.


Henry retourna à son travail en râlant.


*


Une demi-heure plus tard, à bout de nerfs, Henry explosa. Il se leva brutalement et sa chaise bascula en arrière avec fracas. À l’autre bout de la pièce, Renard sursauta.


— Ça suffit, tu te fiches de moi ! Si tu veux quelque chose, dis-le, sinon, laisse-moi travailler en paix !


Renard se sauva sans un mot, et Henry s’en voulut instantanément. Il avait bien remarqué la lueur paniquée dans le regard de son ami… Agacé par la surveillance constante dont il était la cible, il avait géré de la pire manière possible.


Contre le bureau de Renard, abandonné tout comme le livre, Henry avisa le tuyau rouillé sur lequel Renard s’était appuyé les premiers jours. Il eut l’impression que l’objet se moquait de lui.


Henry recula vers son bureau en trébuchant, redressa son siège et s’assit, coudes sur les accoudoirs et tête entre les mains.


*


Henry attendit midi, puis treize heures, puis treize heures trente, avant d’aller chercher Renard pour déjeuner. Il se fit rembarrer aussi sec, et battit en retraite. Il revint quelques minutes plus tard avec les médicaments de Renard, sa canne, le livre et un plateau-repas en guise d’excuse, puis il retourna à son atelier.


*


Il était plongé dans son code. Il suivait une trace particulièrement complexe, qui traitait une donnée d’entrée factuelle et la croisait avec tellement d’informations contextuelles que le fait devenait méconnaissable. Ça imitait très bien le cerveau humain, qui analyse les stimuli en se basant sur la mémoire — ensemble de données factuelles stockées après avoir été corrompues par ce même procédé — et se laisse influencer par l’équilibre chimique du corps, autrement dit, les émotions.


Comment était-il possible d’altérer le capharnaüm qui lui tenait lieu de programmation de manière drastique en seulement quelques lignes de code ?


Comment qui que ce soit — y compris lui — pouvait-il croire être maître de ses émotions et de ses décisions avec un système aussi intriqué ?


Peut-être prenait-il le problème à l’envers. Après tout, il existait pléthore de manières de modifier le comportement des humains à l’aide de seulement quelques milligrammes de substances bien choisies. En y réfléchissant ainsi, il ne s’agissait plus de comprendre comment le système fonctionnait dans sa globalité, mais quels dominos l’élément perturbateur introduit faisait tomber, et d’en suivre les répercussions.


Ça ressemblait assez au travail de préparation que Renard faisait sur ses missions.


Henry se détourna de son code pour s’intéresser à celui du virus. Quelles perturbations avait-il générées ? Ça ne pouvait pas être aussi simple que « tuer Renard » : il avait des défenses contre une instruction si contraire à sa programmation de base. Ça devait être quelque chose de plus subtil, comme–


— Henry ?


Henry sursauta. Absorbé dans son travail, il n’avait pas du tout entendu Renard s’approcher.


— Oui ?


Renard était adossé au montant de la porte. Il ouvrit la bouche, la referma, grimaça et détourna la tête.


— Je suis désolé pour tout à l’heure, dit-il.


Henry ne le trouva pas très convaincant, ni convaincu. Il n’était d’ailleurs pas certain de ce dont Renard était désolé.


— C’est plutôt à moi de m’excuser. Je n’aurais pas dû te crier dessus comme ça.

— On a été bêtes tous les deux, dit Renard avec un léger sourire.

— Disons qu’on était un peu à cran.


Henry sourit franchement, avant de reprendre :

— Et sinon, tu voulais quelque chose en particulier ?

— J’ai un petit creux.

— Donc, tu viens voir si je peux te servir de larbin ?


Le sourire en coin qui s’afficha sur le visage de Renard n’augurait rien de bon…

— La dernière fois que j’ai voulu préparer à manger, tu m’as attaqué sauvagement. Je ne suis pas près de recommencer !

Henry grogna.

— C’est la pire excuse que j’ai jamais entendue ! Et pourtant, tu m’en sors de bonnes…


*


Le repas terminé, Renard aida Henry à faire la vaisselle. Plus exactement, il apporta les assiettes à laver, pendant qu’Henry faisait tout le reste. Il resta dans la pièce bien plus longtemps que nécessaire, à regarder Henry travailler en faisant les cent pas parce que la position assise était encore trop douloureuse — et ce, bien que la marche ne soit pas particulièrement confortable non plus.


Henry se dirigea vers la bouilloire.

— Tu veux quelque chose à boire ? proposa-t-il.

— J’ai soif, oui.

— Il y a de la verveine, et il reste un sachet de camomille. Ou un Saveur du soir, exceptionnellement, parce que tu es blessé.

— Trop généreux. Je pensais à quelque chose de plus fort.


Un sourcil levé, Henry se retourna.

— Tu prends des médicaments. Il n’est pas question de boire de l’alcool.

— Hier tu dealais, et aujourd’hui tu prônes la prohibition ?

— Justement, c’est l’un ou l’autre.

— D’accord. Je prends l’alcool.

— Renard…

— C’est bon, je vais mieux. Et j’ai besoin de quelque chose d’un peu normal.


Henry réfléchit. Lui aussi était tenté… Un verre ne leur ferait pas de mal, et il ne fallait pas sous-estimer le facteur psychologique. La seule chose qui le faisait hésiter, c’était la crainte que Renard ne le regrette ensuite.


— D’accord, décida-t-il. Une bière, une seule. Tu prends ton antibiotique, ça ne pose pas de problème, mais pas d’antidouleur avant demain matin.

— Ok !

— Si tu ne tiens pas la nuit, je ne pourrai rien pour toi, prévint-il en exagérant pour mieux faire passer le message.

— J’ai compris.

— Tu es sûr ?

— Sors la bière, Henry. Et arrête de jouer les rabat-joie : si je n’ai droit qu’à une, je veux en profiter sans arrière-pensée. Même si je regrette, je ne regretterai rien.


Henry roula les yeux devant la phrase improbable, puis sortit les bières demandées et les agrémenta d’un paquet de minizzas tiré de sa réserve personnelle — celle dont Renard n’avait pas la clé. Ils trinquèrent et, pour la première fois depuis presque une semaine, profitèrent d’un moment de détente bien mérité.




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