Les fantômes d’Halloween

Chapitre 3 : Halloween

2395 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 27/10/2026 18:46

 Les jours précédant Halloween, les préparatifs s’étaient multipliés. Les réticents des premières heures avaient rapidement rejoint les rangs des enthousiastes et les projets pullulaient.

En cuisine, on confectionnait entre autres choses des yeux de zombie en chocolat, des cerveaux de nécrophile à base de pâte rosâtre et des chapeaux de sorcière fourrés goût surprise. Les crottes de raton mutant — version brûlée de presque tout ce qui avait été essayé — ne rencontraient pas de succès, mais ce n’était pas le cas de tous les échecs.

— Encore un raté ! s’exclama un apprenti-cuistot.

— Il est pour moi ! rugit un gourmand.

— Ça suffit, vous les ratez exprès ! les réprimanda Belette.

Les deux enfants se remirent au travail en gloussant, mais non sans engloutir le gâteau — pas de pertes !

Sur une proposition de Raph, l’équipe de Renard s’était vue renforcée par Van Der. Les inventions très visuelles du Castafolte belge faisaient merveille au milieu du capharnaüm. Pour une fois ouvert aux idées de l’autre robot, Henry avait délaissé son poste ; les deux scientifiques installaient de minis ateliers dans chaque recoin : Henry fournissait des gadgets inoffensifs et Van Der remplissait des fioles de liquide lumineux, coloré et fumant, tandis que l’équipe d’origine continuait à éparpiller crânes lumineux et chaînes en osselets de toutes les couleurs dans le Terrier.

Ça n’allait pas sans quelques heurts, heureusement sans gravité.

— Ah ! cria une petite fille. Celui-là est vivant !

Un crâne venait de se renverser sous l’effet de la croissance non contrôlée de son champignon-bougie. On se hâta de vérifier que les autres se comportaient de manière plus mesurée.

Côté déguisements, on voyait émerger vampires, squelettes et sorcières. Certains enfants avaient annoncé qu’ils garderaient leurs costumes après la fête, sûrs que les dents de vampire effraieraient les zombies et que les squelettes feraient une bonne armure.

Un concours avait été organisé pour le meilleur costume, mais personne n’était d’accord sur les règles : serait-ce l’accoutrement le plus original, le plus horrible ou le plus réaliste ? Celui dont l’usage pourrait être le plus facilement adapté au retour à la vie normale ? Certains proposaient de juger la pertinence du déguisement en fonction de la personnalité du porteur.

— Toi c’est facile, tu t’appelles Corbeau ! reprocha un jeune à un ado qui collait des plumes noires sur ses habits.

— Tu triches, t’es thématique ! ajouta un deuxième.

— C’est comme Chouette et Raton, c’est pas du jeu ! renchérit un troisième.

— T’as qu’à t’appeler Citrouille ! contra Corbeau, suscitant l’hilarité.

— On est la Meute, pas le Potager ! se défendirent les autres avant de se sauver en riant.


*


Et puis… ça y est, Halloween arriva !

La matinée fut dédiée aux derniers ajustements, le Terrier rangé et les corvées expédiées.

En cours d’après-midi, les enfants enfilèrent leurs déguisements. La Meute avait laissé place aux sorcières, vampires, fantômes et animaux surnaturels.

Tout au long du mois, Raph avait raconté des histoires fantastiques pour nourrir l’imagination des enfants. Il avait organisé des jeux de rôle tournant autour du thème invente ton monstre, afin que chacun peaufine son personnage. La Meute s’était emparée de l’idée : là où Raph pensait simplement décrire l’allure et les principales caractéristiques des êtres imaginaires, les enfants avaient créé tout un système de règles et de pouvoirs.

Les Tourbizoms, zombies obligés de danser en tourbillon lorsqu’ils entendaient de la musique, furent les créations préférées de tout le monde — jusqu’à ce que quelqu’un décrète que leur style préféré était le jazz et que Renard les bannisse.

Le Terrier avait été transformé au point d’être méconnaissable. On aurait dit un donjon, avec squelettes et chaînes dans tous les coins. Les guirlandes lumineuses habituelles avaient été retirées, et l’éclairage provenait principalement des champignons abrités dans les crânes de RTI. Ils projetaient des ombres fantomatiques aux alentours. Les fioles de Van Der émettaient aussi une vague lueur, et la fumée qu’elles dégageaient reflétait la lumière blafarde.

Au milieu, les tables avaient été dressées pour un banquet. Pas de Whiz, mais des montagnes de biscuits aux allures monstrueuses, de gâteaux étranges et de flacons de liquide mystérieux. Les bonbons rapportés par Raph décoraient les plats. Des grappes de champignons luminescents avaient été suspendues au-dessus des tables, diffusant une lumière verte et bleue sur l’ensemble.

La Meute était fière du travail accompli. Belette ne regrettait pas d’avoir laissé Raph mener son initiative : l’ambiance avait été plus récréative et bon enfant qu’à l’accoutumée, sans nuire à la productivité nécessaire au maintien de la communauté. Les enfants rechignaient rarement à la tâche, préférant leur vie au Terrier à ce qu’ils avaient pu connaître avant, mais elle les avaient rarement vus si enjoués de préparer un repas ou de ranger leurs quartiers.

— Ce soir, on est la Meute d’Halloween ! proposa quelqu’un.

— C’est trop banal, plutôt la Meute des Monstres !

— Non, la Meute des Ombres !

— La Meute d’Outre-Tombe, Raph a dit que c’était la nuit des morts-vivants !

— Les morts-vivants, ils sont dehors, et qu’ils y restent !

— La Meute des Ténèbres !

— La Meute Squelettique !

— Plutôt la Meute Hurlante, glissa Henry, mais personne n’y prêta attention.

— Pourquoi la Meute ? demanda un malin. Ce soir, on est la Horde !

— La Horde Ensorcelée ! On est tous magiques !

— C’est bien ça ! approuvèrent plusieurs enfants.

Le nouveau nom fit l’unanimité, et la Horde Ensorcelée passa aux activités spéciales Halloween, préparées tout au long du mois par Raph et quelques ados volontaires.


*


— Les petits, par ici ! appela Raph.

Les plus jeunes se groupèrent autour de lui et il leur expliqua les règles de la Chasse au Trésor : le point de départ était caché dans un vase sous une table, qu’ils devaient trouver. Là, ils auraient un indice qui mènerait à un autre, etc. À la fin, il y avait une surprise. Les petits s’empressèrent de partir à la recherche du premier indice, sous la supervision d’un des ados qui s’assurerait de lisser les frustrations.


*


— Je veux dix volontaires pour deviner le contenu du Chaudron Magique ! annonça Raph.

Les enfants se massèrent autour de lui, criant moi ! moi ! moi ! si fort qu’il fut obligé d’assurer qu’il y aurait d’autres jeux pour rétablir le calme.

— La règle est simple : vous allez dans cette alcôve, là-bas, où il n’y a pas de lumière, expliqua-t-il en montrant l’endroit. Vous y trouverez un chaudron. Dans ce chaudron, il y a des objets : pommes, bombes à eau, boules puantes… À tour de rôle, vous plongez la main, vous prenez un objet. Vous devez deviner ce que c’est. Si vous avez bon, vous gardez l’objet, et à la fin du jeu vous le troquerez contre une récompense. Mais si vous vous trompez… vous aurez un gage !

Les candidats se bousculèrent en direction du chaudron, aussi enthousiastes qu’inquiets.


*


— Qui veut jouer à un jeu calme ? demanda Raph.

Quelques mains se levèrent. Même au sein des groupes les plus remuants, il y a toujours ceux qui préfèrent les activités tranquilles. Raph est souvent dans cette catégorie-là.

Il distribua des cartes sur lesquelles étaient dessinées des grilles avec des symboles d’Halloween, et leur expliqua les règles du bingo. Des bonbons faisaient office de pions.


*


— Oh zut ! s’écria Raph, j’ai oublié un truc. J’ai besoin d’aide !

— Tu veux qu’on fasse quoi ? demanda un jeune.

— Tu vois cette marmite ? demanda Raph. Elle devait contenir un élixir magique pour la fête, mais j’ai oublié de le préparer. Et j’ai perdu la recette !

Raph fit mine d’être catastrophé.

— C’est pas grave, fit le jeune, qui était dans le coup. Je vais demander de l’aide aux autres, on va mettre des choses au hasard dedans. On obtiendra sûrement au moins une potion magique qui fait vomir !

Il n’eut aucun mal à trouver des assistants.


*


— Concours de cris ! hurla Raph, en faisant sursauter tout le monde.

— Aaaah ! répondit un petit futé, déjà dans le jeu.

— Oui, c’est exactement ça, approuva Raph. Concours de cris d’horreur. Mais pas trop fort, il ne faut pas attirer les zombies !


*


— Alors, c’est facile : tu colles la carte sur ton front, de manière à ce que tout le monde puisse la voir sauf toi. Sur la carte, il y a un monstre d’Halloween. Tu dois poser des questions fermées pour deviner lequel.

— C’est quoi une question fermée ?

— C’est une question à laquelle on répond par oui ou par non, clarifia Raph.

— Est-ce que je suis Raph ?

— Il faut d’abord que tu colles une carte sur ton front, répondit Raph en lui ébouriffant les cheveux. Et je ne suis pas un monstre.


*


Pour ce qui semblait être la première fois depuis plusieurs semaines, Raph put se reposer. Les enfants étaient occupés à leurs jeux, ceux qui tenaient le moins en place passaient d’une activité à l’autre. Les quatre adultes en profitaient pour prendre une pause bien méritée.

Renard avait sorti une bouteille de jus de chaussette qu’ils se partageaient, et Raph distribuait des cartes de bingo excédentaires.

— Tiens, il me semblait avoir mis un biscuit de côté, s’étonna Henry. Renard, c’est toi qui l’a mangé ?

— Mais non… protesta le menteur chronique.


*


— Ah, c’est beurk !

Un enfant avait pioché une balle contenant un liquide gélatineux dans le Chaudron Magique, mais l’enveloppe avait cédé. Il en avait plein les doigts et il y aurait sûrement des traces gluantes sur les autres objets.

Tout le monde rigola et se pressa de plus belle autour du chaudron pour être le prochain à essayer.


*


La Chasse au Trésor battait son plein. Prochain indice : derrière les cibles de tir à l’arc. Les petits coururent jusqu’à l’autre bout du Terrier.


*


— Waah ! cria un gamin.

— C’est pas un cri d’horreur ça, plutôt de terreur ! se moqua un autre.

— C’est parce que j’ai vu un truc bouger là-bas, expliqua le premier. Mais j’ai même pas eu peur ! se défendit-il de manière peu convaincante.


*


La marmite bouillonnait. On y avait mis des légumes, ce qu’il restait de sucre et de farine, le contenu de quelques fioles. Il y avait aussi de la graisse de RTI et des champignons lumineux coupés en dés. Les apprentis-sorciers étaient sortis du Terrier pour cueillir des herbes. On avait trouvé de la bave de crapaud sur un des ateliers — oubliée là après la préparation d’une balle malléable pour le chaudron.

Le contenu avait une couleur étrange et évolutive, légèrement hypnotique. De la fumée s’échappait, piquant les yeux des plus sensibles.

C’était un succès.


*


— Une citrouille.

Les joueurs de bingo examinèrent leur carte à la recherche du symbole demandé. Il y eut des petits cris de joie, et des grognements de dépit.

— Eh, fais attention, tu as fait tomber tous mes bonbons !

— C’est pas moi !


*


Dans un coin, des chaînes s’entrechoquèrent. Personne n’y prêta attention.


*


— Oh, c’est joli ! s’émerveilla un petit.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ça brille !

— On dirait des yeux !


*


— Rallumez les lumières ! On voit déjà pas grand-chose… se plaignit une joueuse de bingo alors que les crânes-champignons qui leur servaient de lampes s’éteignaient un par un.


*


Il y eut un énorme bruit, et le contenu d’un plat de biscuits se répandit sur le sol.

Personne n’était à côté.


*


— Il se passe des choses bizarres, non ? demanda Raph.

— C’est sûrement un RTI, suggéra Renard.

— Et c’est lui aussi qui a mangé mon biscuit ? interrogea Henry, convaincu de la mauvaise foi de son compagnon.

— Il n’y a pas de RTI dans le Terrier ! protesta Belette.

— C’est peut-être un tout petit ? proposa Renard. « Taille inhabituelle » ça veut pas forcément dire « énorme ».

Belette le foudroya du regard, sans daigner lui répondre.


*


— Y a un bras ! Qui flotte ! Tout seul !

Des courageux s’approchèrent. Les plus craintifs se dirigèrent vers les adultes.


*


— J’ai vu une tête ! dit l’un.

— Une tête sans corps, c’est pas possible, le contredit quelqu’un qui n’avait rien vu.

— Moi j’ai vu des empreintes de chaussures qui apparaissaient ! Là où on a fait exploser une bombe à eau.

— Vous n’êtes pas supposés faire exploser les bombes ! lui reprocha Belette.

— Ben si, se défendit le marmot. Sinon elles servent à quoi ?

— Il y avait une chaîne qui tournoyait, et rien ne la tenait ! témoigna un autre enfant.

— Moi, j’ai vu une silhouette. On aurait dit de la fumée. Et quand j’ai essayé de la toucher, je suis passé au travers !

— Ça n’a pas de sens… murmura Henry.

— Raph, arrête de faire ça ! se plaignit une petite fille qui commençait à être vraiment effrayée.

— Mais je ne fais rien ! se défendit l’intéressé.

— Mais si, renchérit un plus âgé. On sait que c’est toi qui fais semblant pour nous faire croire que les fantômes sont vrais. Mais ça prend pas ! ajouta-t-il autant pour avoir l’air brave que pour se rassurer.


*


— J’ai peur, sanglota un tout petit qui s’était réfugié dans les bras de Renard.

Celui-ci le fit glisser gentiment vers Belette, avant de s’éclipser avec Henry.


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