L'Art mérite que l'on souffre

Chapitre 8 : Acte II - Scène 3

Par missjhin

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Acte II - Scène 3

« Le rouge est une couleur primaire »


La terreur lézardait mes trippes, m'enracinait au sol, et je restai avachie au pied de la porte, ultime rempart à ma liberté, comme si j'espérais qu'elle s'ouvre par miracle. Ma raison s'effaçait à mesure qu'un effroi glacial dévorait mon esprit.

Dans un moment de discernement, la panique reprit le contrôle, je tentai d'arracher férocement mon bracelet de fer, de le faire glisser de force le long de ma main. N'y parvenant pas, je le claquai de toute ma force contre le sol rocheux. La douleur vibra de ma main jusqu'à mon épaule, m'arrachant un râle de rage emprunt de frustration. 

Le coulissement de la porte au fond du sombre couloir me fit sursauter. Aussitôt, je bondis et me réfugiai dans le coin opposé de ma cellule, me recroquevillai dos au mur comme un animal en proie à son instinct de survie, le souffle court mais l'œil attentif.  

Un inconnu se dressa derrière les barreaux de bois. Les cheveux aussi bruns que ses yeux, sa carrure impressionnante se dessinait sous un uniforme foncé de soldat de Zhyun. 

« N'ayez crainte, je vous apporte votre repas. »


Je me ressaisis et osai me redresser pour m'avancer vers la porte avec prudence. Mais mes jambes sur le point de se dérober m'obligèrent à faire péniblement volte-face pour m'asseoir sur mon lit.

« Vous croyez vraiment que j'ai faim ?

– Allons... Jetez-y au moins un œil... »


Un plateau glissa par la fente prévue à cet effet. L'humiliation avait rejoint le torrent d'émotions qui déferlait sur mon âme si bien que je n'osai affronter le regard de mon interlocuteur. 

« Je sais ce qui se trame pour vous... dit-il sur un ton défait.

– Ah super...

– Ils vous arracheront les membres un par un, à commencer par...

– Arrêtez !! hurlai-je en serrant mes poings sur mes oreilles. »


Je peinais à dissimuler de violents tremblements.

« Malheureusement, je ne peux pas grand chose pour vous. Je peux seulement vous dire que personne ne reviendra avant quelques heures. Sans votre bracelet, vous pourriez facilement sortir d'ici, n'est-ce pas ?

– Sans rire ?! Vous n'auriez pas un moyen de l'enlever par hasard ?! »


Je me pliai en deux sous l'effet d'un spasme qui me brisa les entrailles.

« Le repas n'est pas appétissant... les lentilles ne sont pas de la dernière fraîcheur... et je ne vous conseille pas de manger cette viande. Néanmoins, je vous ai laissé un couteau à viande, au cas où.

– Mais allez au diable avec votre repas !

– Allons, Hirose, calmez-vous et réfléchissez un peu... Je ne peux pas faire mieux pour vous. A votre place, je préférerais perdre un bras. »


Mais qu'est-ce qu'il racontait ?! Était-il fou ou était-ce mon esprit qui sombrait ? Je le dévisageai, sidérée par l'absurdité de la conversation. Il pencha la tête en souriant.


« Quoi qu'il en soit, je vous souhaite bon courage, je suis sûr que vous avez du cran. Et s'il vous arrivait de sortir d'ici... (il tourna la tête un instant, comme s'il vérifiait que personne de l'écoutait) Jetez-vous rapidement dans la gueule du loup...

– Mais bon sang... (la douleur me tordit l'estomac) Je ne comprends rien à ce que vous dites...

– Venez manger.

– Vous êtes cinglé !

– Soit ! Bon appétit, Hirose. »


La porte claqua. Je tentai de me ressaisir, il fallait que je trouve un moyen d'échapper aux instruments de tortures qu'ils étaient probablement en train de lustrer pour moi. J'analysai mon bracelet encore une fois quand une idée fulgura dans mon esprit. Le garde m'avait-il aidé ?

Je me ruai sur le plateau : la cuillère de métal usé s'accompagnait d'un immense couteau bien trop grand et trop aiguisé pour n'être qu'un couteau à viande. Je cherchai désespérément la présence d'une serrure à forcer sur mon bracelet. Elle n'en possédait définitivement aucune. Évidement. Espérait-il que je menace un garde, lui mette le couteau sous la gorge ? Que je scie la porte peut-être ? A quoi bon ? Il y en avait une deuxième dans le fond du couloir, bien plus lourde et pire encore : je n'avais aucune idée de ce qui m'attendait derrière. J'étais foutue ! Je retombai à genoux au sol. Mon espoir s'évapora aussi vite qu'il m'avait envahit.

J'observai le couteau de plus près. Mon regard s'arrêta net sur mon reflet à la surface de la lame : sous mon épaisse mèche rousse, mes yeux verts pitoyablement rougis s'écarquillèrent. J'avais compris. Je n'avais qu'un seul moyen de sortir d'ici : me trancher le bras pour me débarrasser de ce métal maudit qui inhibait ma magie. « Je préférerais perdre un bras » avait-il dit. Perdre un bras plutôt que subir la torture. Et comment ! Mais me mutiler moi-même... Je frémis.

Allez, Hirose, reprend-toi ! Tu te coupes le bras et bonjour la liberté ! 

J'ignorais la raison qui avait poussé ce garde à m'aider, bien que ma première idée fut que Jhin l'avait envoyé. Si ses propos étaient justes, j'avais quelques heures devant moi. Je n'avais jamais sectionné un membre – et encore moins le mien – mais je pressentais que je n'avais aucune seconde à perdre. Pourtant, l'idée me saisit d'horreur. N'y avait-il pas une autre solution ? Par pitié...

Je me relevai nerveusement sur mes jambes, chancelante, je fis les cent pas, tentai de réfléchir à une autre alternative. Plus je gambergeais, plus la pression m'écrasait la poitrine, j'étais dans la dénégation absolue : il n'y avait aucune alternative. Si je ne tentais rien maintenant, ils me feraient plier de force. Mon cœur pulsa frénétiquement.

Je me précipitai sur le lit et découpai furieusement dans le drap plusieurs lanières de tissus. Je me servis de l'une d'elles pour nouer un garrot sur mon avant-bras, un peu au-dessus du bracelet. Je le serrai fermement jusqu'à ce que la fibre du tissu m'en incise la peau. Mon cœur frémit, ma gorge se noua tandis que j'avançai d'une main tremblante la lame sur mon bras.

« Oh non, je ne peux pas ! Je ne peux pas faire ça ! Je ne peux pas ! »


Je marquai un temps d'arrêt, les yeux fixés sur mon bras menotté. Il s'engourdissait. 

Je n'ai pas le choix.

J'inspire profondément et sans me laisser le temps de la réflexion, j'enfonce la lame dans ma chair de toute ma force. La douleur m'arrache un grognement que je tente de refouler. Je m'effondre, plonge la tête dans le matelas pour étouffer une plainte. Brutale et vicieuse, la douleur me brise corps et âme. La brume engloutit ma vue. Je me redresse en gémissant, plonge les yeux sur la lame : elle s'est enchâssée jusqu'à l'os. J'ai tout juste le temps de pencher la tête sur le coté pour vomir mes tripes. Une bouffée de chaleur me traverse. Dans un effort, je rappelle ma conscience qui tente de déguerpir, il faut que je scie cet os !

« Allez Hirose ! Scie-moi. Ce. Putain d'os ! »


L'odeur du sang me pique le nez. Je vacille. Je vomis une seconde fois et dans une vague de colère, je me mets à scier compulsivement encore et encore. Chaque friction de lame est un supplice digne des enfers. Ma mâchoire se serre, prête à éclater. Chaque va-et-vient fait remonter mon estomac. Je rugis, l'animal se réveille. Mon sang imbibe les draps et je perçois en double le rouge qui se propage sur le lit. Ma tête bouillonne et me somme de me presser plus encore. Je puise en moi des ressources dont j'ignore depuis toujours l'existence. En cet instant la douleur n'est pas seulement un fléau, c'est une impulsion, elle m'agite, me pousse, me contraint d'y mettre toutes mes forces.


C'était insoutenable et j'ignorais encore jusqu'où j'avais entaillé l'os mais j'en étais sûre, il ne s'était pas rompu, pourtant mon bras pulsait d'une douleur sourde, un œuf de Krug prêt à exploser.

La porte du couloir s'ouvrit soudain. Dans un mouvement de panique, j'observai mon bras, manquant de m'évanouir. Il était en charpie, dégoulinant de sang rouge vif, mais toujours bien accroché.

« Qu'est-ce que vous faites ?! s'écria le garde en se précipitant dans la cellule. »


Agenouillée, au supplice, je bloquai mon poignet entre le lit et le matelas avec l'énergie du désespoir. Je levai mon poing au plus haut et l'abattis en hurlant de toute ma force sur mon entaille. Mon avant-bras se détacha de mon corps dans un craquement. A l'instant même où le garde se jetait sur moi, je l'esquivai puis m'empressai de disparaître. Enfin. 

Dans un réflexe instinctif, je tendis ma main gauche vers l'homme agité. Son sang pulsait rapidement et je le sentais sous mes doigts, prêt à m'obéir. Je concentrai les fluides de son corps sur sa gorge, lui bloquant les corde vocales de son propre sang. L'homme paniqua silencieusement, se cramponna à son propre cou, les yeux écarquillés. Je serrai plus fort encore, jusqu'à ce qu'il s'écroule inerte dans un nuage de poussière. Après tant d'efforts acharnés, pas question qu'il prévienne qui que ce soit. Pardon.


Sans perdre de temps, mon bras mutilé fermement maintenu contre ma poitrine, je me hâtai vers la porte ouverte et regagnai celle du couloir. Je l'ouvris dans un geste fébrile, à cet instant elle me sembla peser une tonne tant mes forces me quittaient. Je remontai un escalier sombre taillé à même la roche, les yeux rivés sur la lumière éblouissante qui me parvenait depuis le sommet. Je progressai péniblement à demi-vautrée contre le mur, à bout de souffle. Marche après marche, bloc après bloc, je remontai, la vue dangereusement obstruée par une brume blanchâtre. Mes forces s'amenuisaient. Le temps m'était compté.


J'atteignis enfin la sortie, déboulant furtivement au beau milieu d'un campement dressé à flanc de montagne. Une dizaine de cahutes acheminées les unes à coté des autres, certaines sommairement érigées contres des arbres, étaient disposées à distances aléatoires. Des soldats peu nombreux se tenaient pourtant à chaque recoins où se posait mon regard. L'espoir fou de quitter cet endroit m'abandonna aussi vite que l'énergie qui stabilisait mon sort d'invisibilité. Quelques secondes encore et il se déroberait. Quelques secondes encore et je serais de nouveau captive. Je retrouverais ma cellule avec un bras en moins. Cette pensée me comprima la poitrine. Au même instant mon regard se posa sur un jeune loup sagement assis près d'une tente à quelques pas de moi. Un éclair de lucidité me secoua : « la gueule du loup ». Je me ruai sans réfléchir jusqu'à elle et m'effondrai entre les deux pans de tissus qui tenaient lieu de porte. Aidez-moi. 




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