Alors que je tergiversais, le navire vira de bord. Ma prise de décision avait beaucoup trop tardé et la rousse réapparut dans la cabine. A cet instant, Jhin reprit ses esprits. Il ne lui fallut pas longtemps avant de saisir la situation. Son regard empli d'incompréhension nous sonda l'une après l'autre.
« Fin de la partie pour toi, gloussa la rousse.
— Hirose... ? balbutia-t-il.
— (La rousse me désigna de son pouce) Elle approuve ta capture. N'est-ce pas Hirose ? »
Le regard meurtrier que Jhin me décocha me descendit dans les tripes. Ses iris d'ambre braquées sur moi valaient mille mots. Mille mots assassins qui sciaient mon cœur d'amertume.
« Je suis désolée... murmurai-je. »
La rousse ricana ouvertement de satisfaction avant de soulever Jhin par le bras avec une force déconcertante, l'obligeant sans ménagement à se lever. Il ne résista pas et se laissa docilement embarquer hors de la pièce sans un mot.
Je restais là, immobile, le cœur déchiré en deux parts diamétralement opposées. Et c'était atrocement douloureux. Mon âme sombra, ma vision se troubla et je me laissai tomber sur les genoux, abattue. Un sanglot déchira le silence. Ah non ! Ce n'était ni le lieu ni le moment de se mettre à chialer.
Prétendre que je venais de choisir Zed serait un mensonge. La vérité, c'était surtout que je n'avais pas eu le cran de choisir et j'en avais honte. Je m'étais soustraite à une quelconque action, pourtant mes pensées avaient trahit l'Ordre tout autant que Jhin.
Dans le silence où je tentais d'enfouir encore un peu mes lamentations, je remarquai soudain une étrange magie s'agiter dans la cabine, quelque chose d'assez puissant pour me guider vers le lit. Ne prenant pas la peine de me relever, je m'y avançai lentement sur les genoux. Cette énergie trouvait sa source sous le matelas. Je le soulevai. Surprise, je découvris un grand sac à dos en cuir d'une qualité peu commune. Sans m'y attarder, succombant à ma curiosité, je l'ouvris et lâchai un soupir d'étonnement en y trouvant l'arme de Jhin. Son cœur magique vibra un instant de plus avant de s'apaiser. Il me sembla entrevoir sa cape blanche et autres accessoires sous celle-ci mais le navire accostait déjà au port. Je refermai le sac à la hâte et le hissai sur mon dos par ses deux lanières.
J'inspirai profondément et rejoignis la rousse dont j'ignorais encore le nom pour la suivre sur le quai. Je pris soin de marcher derrière elle pour éviter de confronter Jhin et j'évitai plus que tout d'observer cette scène particulièrement humiliante pour lui.
Face à nous, il ne restait plus du festival qu'un site dévasté de cendres fumantes jonchées de corps figés. Nombre de paysans s'attelaient à éteindre ce qu'il restait des incendies et à secourir les blessés encore en vie. Je repensai à cet enfant. Et à tous ceux qui avaient échappé à ma perception. Comment ne pas me blâmer de m'émerveiller d'un art dont le revers était aussi cruel et ravageur ? Mon cœur se serra.
Lorsque nous arrivâmes à la sortie du port, ma décision était prise de suivre mon propre chemin et je l'annonçai à mon alliée de circonstances :
« Je ne viens pas avec toi.
— Je te demande pardon ? »
Elle se retourna vivement pour me faire face et Jhin suivit fatalement son mouvement. Son regard noir me poignarda. Je tentai de me concentrer sur les yeux verts de la rousse, qui me scrutaient avec mépris et déception. Je m'empressai d'ajouter :
« J'ai suivis le plan, vous avez Jhin. Je m'en vais.
— Bon vent alors, lança-t-elle simplement en haussant les épaules. »
Alors que je sentais le regard de Jhin fixé sur moi, je ne pu m'empêcher de le croiser une dernière fois. Ses yeux m'assassinèrent avant d'être emportés à jamais. A quoi pouvais-je m'attendre d'autre ?
En les observant s'éloigner, je réprimai ma haine envers cette jeune femme car après tout, elle avait fait ce qui était « juste ». Elle avait cette force de caractère que je n'aurais jamais. Son allégeance à l'Ordre de l'Ombre semblait inaltérable. Ses traits, ses cheveux, ses yeux... elle me ressemblait en tous points. Seule son allure confiante et allègre demeurait un détail qui séparait son apparence de la mienne. Cette femme était tout ce que j'aurais dû et inspirais à être. Une version de moi-même améliorée, sans failles, sans faiblesses. Tout ce que je ne serai définitivement jamais.
Je m'éclipsai en silence dans la pénombre, seule et condamnée à errer dans mes tourments. Je songeai à rentrer chez Lyang. A rentrer chez moi. Bien évidemment, je ne disposais d'aucune carte ni d'aucun itinéraire alors je décidai simplement de longer le fleuve comme j'étais venue, pour regagner l'auberge, espérant y trouver une âme assez charitable pour m'indiquer la route.
Je suivis le sentier près du fleuve, laissant derrière moi l'agitation du festival qui avait pris un tournant dramatique. Les lampadaires m'assuraient une distance d'environ trente mètres d'intervalles. Entre chacun d'eux, la nuit se faisait plus sombre et j'ignorais combien de temps d'avance j'avais sur Zed pour regagner l'auberge. J'avançais simplement et silencieusement dans le calme ambiant quand subitement, un bruit de pas dans l'herbe me fit sursauter. Je tournai vivement la tête et aperçus la silhouette d'un cheval marcher dans mes pas. Encore harnaché, ses rênes pendaient jusqu'au sol.
« Ah, c'est toi ? soufflai-je, soulagée. Tu tombes à pic, mon ami ! »
Je m'approchai doucement de l'animal et caressai son chanfrein. Il était plus robuste que je ne l'aurais soupçonné. Consciente des efforts qu'il avait fournit en l'entraînant dans ma folie, je me contentai de le tenir bride en main afin de le ramener à son propriétaire.
En chemin, je croisai la route de deux cavaliers accompagnés d'un homme à pied, tous les trois encapuchonnés. Ils remontaient le fleuve en sens inverse. Lorsque je les croisai, le plus imposant des trois, qui avançait à pied, m'interpella :
« Hé toi ! Attend un peu ! »
Je m'arrêtai à son niveau. Il se pencha pour analyser nerveusement le cheval et la sellerie.
« C'est toi qui a volé mon cheval ! rugit-il.
— Emprunté, m'empressai-je de rectifier. J'étais en train de vous le ramener... »
L'homme m'arracha les rênes des mains. Je perçus son regard ambré hostile sous sa capuche de laine usée.
« Emprunter, tu dis ? Sans mon accord, ça s'appelle du vol !
— Je n'avais pas l'intention de le garder... »
Les hommes à cheval éclatèrent d'un rire gras. Je réajustai mon sac sur mes épaules, imperméable à ses menaces. J'ignorais ce qui me valait cet excès de confiance, mais j'avais affronté bien pire qu'un simple vagabond désireux de prouver sa virilité. Je passai simplement mon chemin.
Contre toute attente, je sentis sa main saisir mon sac et m'embarquer avec une force surhumaine.
« Et ce sac, tu l'as volé aussi ? »
Il m'arracha le sac et je basculai à la renverse.
« J'ai une idée, je récupère ça, dit-il calmement. Ça effacera ton ardoise pour l'emprunt. »
Je me relevai d'un bond, révoltée. A la vue du sac de Jhin entre ses doigts crasseux, le feu de la haine m'enflamma toute entière :
« Ne touche pas à ce sac ! aboyai-je.
— Je rêve où tu me donnes des ordres, pétasse ? »
C'en était trop. Initialement, je n'avais aucunement l'intention de lui faire exploser les entrailles, mais la magie bouillonnait déjà en moi. Alors qu'il ouvrait le sac, je tendis les mains dans sa direction. Frappée d'une hésitation à tuer un type pour cette raison, je pris quelques secondes pour mesurer mon geste. Au même instant, ses deux compagnons, qui avaient déjà mis pied à terre, me saisirent par les bras pour m'immobiliser.
« WOUAH ! s'écria l'homme en saisissant l'arme de Jhin. »
Ma profonde colère décupla à la vue de cet artefact sacré entre des mains indignes de le porter et je tentai dans un premier temps de me libérer de la prise des deux autres. En vain. Ma magie était puissante, mais ma force physique laissait à désirer.
« Dernière chance, tu poses ça, ou je te tue... grognai-je entre mes dents serrée.
— (L'homme leva vers moi un regard acerbe) Encore une catin qui se croit tout permis et plus puissante que les autres. (Il enfouit l'arme dans le sac et s'adressa à ses compagnons) Faîtes ce que vous savez faire... »
Il jeta le sac au sol sous mon regard attentif pour faire craquer ses doigts, ses poignets, son cou. Cela ne me laissait présager rien de bon. Néanmoins, je redescendis en pression lorsque le sac fut reposé. L'inconnu s'avança vers moi et reprit :
« A en juger par le nombre de bleus que t'as sur le corps, je suppose que t'en as reçu des corrections. Apparemment pas assez...
— Tu peux m'insulter, soufflai-je. Tout ce que je te demande c'est de me rendre le sac et je m'en irai. »
L'homme s'avança plus encore. Ses traits se dévoilèrent au clair de lune. Un sourire carnassier fendit son visage. Sur l'instant, il me sembla percevoir des canines étrangement longues. Mécaniquement, je tentai de reculer mais j'étais fermement immobilisée par ses deux complices.
Acculée, je n'avais d'autre choix que d'extirper le sang de ses veines pour le calmer. Ne pouvant m'aider de mes mains, je manquerai de précision mais après tout, sa douleur ne serait pas mon problème. Je me concentrai et m'exécutai. A ma grande surprise, la magie ne répondit pas. Le visage de l'homme se métamorphosa à mesure qu'il approchait du mien. Ses traits se détendirent, son sourire s'élargit comme s'il se réjouissait de ma surprise :
« Que se passe-t-il ? demanda-t-il avec suffisance. Tout ne se passe pas comme prévu, stupide traînée ? »
Je tremblai. J'avais manqué de prudence et j'appréhendais à présent d'en payer le prix. Cette sensation... comme lorsque j'étais assujettie à ce le bracelet infernal, ma magie demeurait aux abonnés absents. Sa main se posa dans ma nuque et son corps m'effleura. Dans une vague de panique, je tentai de me défaire encore une fois, de disparaître. En vain. Et la panique laissa place à une détresse qui me paralysa d'effroi à l'idée de ce qui allait suivre.
« Tu aurais sincèrement dû me laisser me contenter du sac... jubila-t-il. »
Mon visage terrifié se mira dans ses yeux jaunes luisants sous sa mèche blonde. Je lisais dans son regard une soif de brutalité malsaine. Il se mordilla la lèvre inférieure, dévoilant une fois encore ses canines particulièrement longues et acérées. Cette fois j'en avais la certitude : il n'était pas humain.
« Oh allez... murmura-t-il en frémissant. Je vais te montrer ce que nous sommes. »
Il ôta son capuchon. Deux oreilles pointues se dressèrent sur le sommet de sa tête, se fondant dans sa chevelure blonde cendrée par l'obscurité. Il m'analysa, visiblement fier de me dévoiler son apparence de vastaya. Mon sang pulsa si vite et si fort qu'il me comprima la gorge et me martela les tympans.
« Tu as peur ? Bien sûr que tu as peur, je le sens... (il renifla mes cheveux).
— Qu'est-ce que tu comptes faire ? bredouillai-je. Je voulais simplement mon sac... Il contient ce qu'il me reste de plus p-
— Ferme-la ! hurla-t-il en me giflant. Je m'en branle de ta vie ! »
La douleur et l'énergie du désespoir me firent céder à une nouvelle tentative de le saigner. Ce fut peine perdue. Quelque chose me privait incontestablement de ma magie. Était-ce lui ou l'un de ses compagnons qui maîtrisait cette capacité ? Son torse se pressa contre moi et il me renifla plus profondément encore. Son corps abject contre le mien tremblait lui aussi mais pour une raison différente. Une nausée me secoua et je regrettai amèrement d'avoir hésité à le tuer plus tôt.
« Et c'est reparti... grommela son acolyte.
— Ferme ta grande gueule, Yun ! Contente-toi de faire ton boulot ! »
Son « boulot » ? J'avais la certitude que ce tas de muscles serait capable de me soumettre sans l'aide de personne. Ses compagnons avaient donc un rôle bien différent. J'en conclu aisément qu'il s'agissait de me déposséder de mes capacités spirituelles. Quelle importance ? Impossible de me défaire de ces deux-là, pas plus que de ce vastaya complètement ravagé. J'étais à leur merci.
Subitement, les gars me plaquèrent au sol. Leur prise sur mes bras se fit plus ferme encore. Ma peur s'emballa frénétiquement. Le vastaya plongea sur moi brutalement. Son poing fermé s'enfonça dans ma mâchoire puis dans mon estomac. La violence des coups me coupa le souffle. La douleur me fit perdre l'esprit quelques secondes. Son regard me domina avec une arrogance malsaine et je fronçai les sourcils, dans un réflexe stupide que je regrettai sur le champ.
« Oh non... n'essaie pas de me défier... Reste tranquille ou je te crève... »
De la force brute, il en avait. Sa main pouvait aisément me briser le visage comme la trachée avant même que je n'ai le temps de le prédire. Son entrejambe se glissa entre mes cuisses. Je n'étais pas stupide, j'avais compris ses intentions, et mes yeux s'embrumaient déjà à l'idée de ce qu'il s'apprêtait à faire.
« Hmm, tu vas pleurer... j'aime quand elles pleurent... »
Je cherchai désespérément le regard de ses alliés :
« A trois sur une femme seule, j'aurais honte à votre place ! tentai-je périlleusement. »
Sa large main s'abattit furieusement sur ma joue. Mes sens se brouillèrent un instant.
« Je vais te démolir ! »
Aussitôt, sa main se plaqua sur ma bouche. Se refermant fermement, ses doigts s'enfoncèrent douloureusement contre ma mâchoire. Il était complètement barge ! De quelques gestes brutaux, il arracha ma robe de son autre main et je me retrouvai complètement nue, démunie et soumise à ses pulsions bestiales. J'avais affronté bien pire que ce connard et la frustration s'en fit d'autant plus grande de ne pouvoir lui faire exploser les tripes, les membres, la cervelle, tout. Je tentai désespérément encore une fois de le vider de son sang, de le siphonner jusqu'à lui extraire la dernière goutte de liquide vital dans une explosion de chairs et d'organes. Mais rien ne se passa. Son deuxième bras se verrouilla dans mon dos et me plaqua contre ses hanches. Il souleva mes cuisses. Hors de question ! Je me débattis de toutes mes forces mais la réalité me glaça : je n'avais aucune issue.
Immobilisée et réduite au silence, mon hurlement de détresse se transforma en un gémissement étouffé sous sa paume infâme. Je priai intérieurement que quelqu'un me vienne en aide. Zed, ou n'importe qui ! Que quelque chose l'arrête, que l'un de ses compagnons réagisse, pitié ! Il grogna et me mordit profondément dans le cou. Je gémis de douleur quand ses crocs s'enfoncèrent dans ma chair et je sentis son corps flamber en réaction à mon désarroi. Il grogna telle une bête sauvage et s'apprêta, dans sa frénésie, à entrer sa virilité obscène dans mon intimité. Me refusant à ce sort, je tentai plus que jamais de lui extirper son sang encore et encore et...
« Hé ! s'écria une voix au loin. »
Les deux acolytes s'écartèrent mécaniquement d'un bond, me relâchant enfin. J'eus tout juste le temps de croiser le regard étonné du vastaya : il balbutia de rage ce qui sembla être un « abrutis ! » et explosa littéralement en morceaux en une fraction de secondes. Ses os, son sang et ses viscères retombèrent sur mon corps dans une pluie bouillante. Je m'extirpai aussitôt en roulant de coté pour me dégager de ce limon infâme et puant, crachai avec dégoût. J'essuyai frénétiquement ma bouche couverte de sang. J'avais tellement forcé que lorsque les deux autres m'avaient lâché, ma magie s'était réactivée beaucoup trop ardemment. Son sang avait jaillit d'un coup, déchiquetant sa peau de toutes parts. Le résultat était à la hauteur de ma rage : un carnage bien loin d'un tableau artistique.
Je me relevai, secouée mais soulagée tandis que les deux autres prenaient déjà la poudre d'escampette au galop. Leur lâcheté ne m'étonna pas. J'étais enfin libérée, ce fut tout ce qui importait. Et surtout : le sac était toujours là et, miraculeusement, il n'avait pas été tâché. Mais une situation délicate s'annonçait : quelqu'un accourait dans ma direction et j'étais nue comme un vers.
Par réflexe, je me jetai sur la robe en lambeaux qui gisait dans une marre de sang : elle était, pour ainsi dire, foutue et dégueulasse. Pas le choix, je calai le peu de tissu contre moi pour masquer ce qu'il me restait d'intimité.
Une silhouette approcha. Il m'avait semblé reconnaître sa voix, malheureusement ou heureusement.
« Bah merde, à chaque fois qu'on se croise, t'es à poil ! rit Kayn.
— Très amusant... désespérai-je. »
Je le percevais tout juste assez dans la pénombre pour constater qu'il détourna le regard dans un mouvement de recul. Il retira la chemise qu'il portait autour de la taille et me l'envoya. Je la réceptionnai au vol.
« Prend-la, je m'en sers pas.
— Tu permets, je vais juste aller me décrasser dans le fleuve, lui annonçai-je... »
Je descendis dans le Ghajan pour m'y immerger et me frottai compulsivement pour me débarrasser des tâches, des morceaux d'entrailles et de chairs ; et surtout des empruntes immondes que ce taré de vastaya avait laissé sur ma peau. Passé l'adrénaline, la douleur me lança à la gorge. Chacun de ses crocs m'avait laissé une entaille, mon cou en restait endolori. Sans parler de mon visage férocement tuméfié. Par bonheur, Kayn avait débarqué juste à temps pour m'éviter un dénouement tragique. Sa présence me rassura, bien que je l'aurais nettement mieux apprécié un peu plus tôt. Je sortis de l'eau et me séchai entièrement d'un geste de main avant d'enfiler rapidement la chemise de Kayn. Oui, vu sa carrure, j'avais une large robe improvisée qui laissait mes cuisses à demi-découvertes.
« Merci pour la chemise...
— Y'a pas de quoi, même si c'est sacrément sexy une femme à poil couverte du sang et des entrailles de sa victime, songea-t-il.
— Ah ça y est, t'es partant pour qu'on le fasse ?
— Quoi ? Qu'on fasse quoi ?
— Hmpf ! Plus sérieusement, je crois que tu viens de me sauver la vie...
— Et je crois que tu viens de gagner une monture gratuite, dit-il en désignant du pouce le cheval qui broutait à coté de nous. »
Décidément, c'était à croire que cet animal m'était destiné. J'attrapai le sac à dos, l'enrênement du cheval, et rentrai à l'auberge à pied aux cotés de Kayn. Sur le chemin évidemment, il me questionna :
« C'est quoi ce sac ?
— Ça me regarde... dis-je.
— Et Jhin ?
— (mon cœur se serra et ma voix se fit fébrile) On l'a eu...
— Quoi ?! Vraiment ? On va fêter ça alors ! Comment ça se fait que tu rentres seule dans ce cas ?
— C'est vrai... balbutiai-je. Les autres s'occupent de livrer Jhin et j'ai décidé de partir seule. Ça a bien failli me coûter la vie... une chance que tu sois passé par là...
— Je suis sortis de l'auberge, j'ai sentis quelque chose... Mais visiblement, tu n'avais pas besoin de moi.
— Tu plaisantes ?! Ce cinglé m'aurait violé et tué... Les deux types avec lui, je crois qu'ils bloquaient ma magie...
— Possible... Comme tu dis, une chance que je t'ai trouvé alors... Imagine si Maître Zed-
— Si Zed m'avait trouvée ?! »
Je me sentis rougir d'un malaise qui me noua l'estomac. Kayn me lança un regard suspicieux et je chassai aussitôt mes pensées intrusives.
« ... si Maître Zed avait appris que tu es morte parce que je t'ai laissé partir, c'est ça que j'allais dire.
— AH !
— (Kayn pouffa) Tu te méprends si tu penses qu'il ouvrirait son cœur à quelqu'un !
— C'est pas ce que tu crois... et bien sûr qu'il ouvre son cœur... simplement pas de la façon dont l'imaginent la plupart des gens... Il dit qu'il déteste les faibles, c'est faux. Il se sent obligé de les protéger et de les rendre plus fort... Il considère que nous avons un rôle à jouer pour Ionia, et... et moi je... (je me mordillai la lèvre)
— Quoi ?
— Je ne vais pas rester avec vous. Je ne vais pas non plus attendre le retour de Zed. »
Kayn resta silencieux. Il parut quelque peu surpris, puis il haussa les épaules :
« Après tout, Jhin est captif, j'imagine que t'as remplis ta mission.
— Bien vu. »
Le silence se fit pesant. En arrivant à l'auberge, je m'installai au comptoir en compagnie de Kayn pour demander mon chemin à l'aubergiste. Kayn me trouva une tunique propre et m'offrit un bol de riz au poulet que je peinai à manger après tant de temps sans rien ingérer. Il insista, m'expliquant que si le pouvoir des ombres offrait une certaine force et une cicatrisation accélérée, il atténuait la sensation de faim, mais que je ne pouvais en aucun cas me soustraire à m'alimenter. Question de métabolisme.
Les autres dormaient. Et cela m'arrangeait de ne pas avoir à me justifier de mon départ. Kayn, lui, semblait comprendre ou du moins, il n'avait pas l'intention d'en savoir davantage. Finalement, il n'était pas si mauvais que ça malgré l'air qu'il se donnait. Non, c'était même l'inverse. Quant à Zed, je sentais mes tripes remuer à l'idée de lui annoncer mon départ. C'était peut-être stupide, mais je refusais de lui avouer la trahison intérieure qui me poussait à les quitter. Je n'osais pas imaginer son regard s'emplir de déception à mon égard. Mais dans le fond, peut-être que son indifférence me blesserait bien plus encore. Quelle égoïste j'étais...
« Dégueulasse, cette balafre ! lança subitement Kayn, penché sur mon cou.
— Ouais bah... Touche pas- »
Trop tard. Je poussai un cri et dans un mouvement brusque le repoussai – du moins, j'essayai. –
« Quelle pleureuse ! rit-il comme un ingrat avant de commander un verre de whisky.
— Ca va passer... espérai-je.
— Ah celle-là, je pense qu'elle restera à vie... sans vouloir te miner le moral. Un peu plus et tu perdais un morceau de viande !
— Quand mes cheveux auront repoussé, on ne verra plus rien.
— Hé, faut être fier de ses cicatrices !
— Non, celle-ci est une souillure. »
Kayn attrapa le verre d'alcool posé sur le comptoir et l'approcha de ma blessure. Je l'arrêtai aussitôt, paniquée :
« Qu'est-ce que tu fais ?! Je t'interdis de- »
Je hurlai, pliée en deux sous l'effet de la brûlure lorsque le liquide s'engouffra dans mes plaies. Étouffant un gémissement plaintif, j'agrippai le rebord du comptoir pour encaisser le choc, honteuse de sentir tous les regards sur moi. Kayn ne dissimula pas son sourire moqueur.
« Faut t'endurcir un peu... ricana-t-il.
— Va crever ! J'aimerais t'y voir !
— Oh mais moi ça ne m'arriverait jamais un truc comme ça ! me lança-t-il avec un air supérieur. (Son regard me pénétra) Je n'ai aucune hésitation à exterminer qui que ce soit avant que ça n'arrive.
— Ça veut dire quoi ça ?
— Ça veut dire que tu vas pouvoir regarder cette cicatrice pour te souvenir que tu dois jamais baisser ta garde. Si tu fais une erreur, tu le payes. Fin de l'histoire ! »
Il venait littéralement de me clouer le bec. Derrière son immaturité apparente se dissimulait un discernement digne de celui de son Maître. Hé bien, cette mésaventure me servit de leçon.
Comme convenu, je quittai l'auberge après cette discussion et me remis en selle. J'eus tout juste fais quelques pas que Kayn m'interpella :
« Au fait, Hirose ? »
Je me retournai pour lui faire face.
« T'entendais quoi par « t'es partant pour qu'on le fasse » ? »
J'éclatai de rire. Était-il si naïf ? Son regard espiègle couplé à un sourire en coin me confirma qu'il jouait la comédie.
« Imbécile ! gloussai-je. »
Je crois qu'il pouvait se féliciter de m'avoir arraché un rire sincère en cet instant. Parce que ce sentiment si léger n'était pas prêt de me revenir.