Mon cœur pulsa. Je passai mes doigts dans mes cheveux pour masquer mon trouble, détournai les yeux. J'entendis Zed soupirer.
« Ce que je veux savoir, c'est si oui ou non tu regrettes de l'avoir arrêté. »
Je déglutis nerveusement, affrontai tant bien que mal son regard assez attentif et profond pour sonder mon âme.
« Je... je ne suis pas sûre...
— C'est lui que tu vois durant tes cauchemars ? »
Mon cœur battait à tout rompre. Allais-je me compromettre ? Essayait-il réellement de m'aider ou était-ce un piège ? J'osais en douter et je me blâmais pour ça.
« Hirose... Si tu ne m'aides pas, je ne saurais pas si ma théorie est juste... et encore moins si je peux t'aider à mettre un terme à tout ça.
— Oui... c'est lui que je vois, avouai-je. Mais ça n'a rien de naturel... ses yeux... son visage... (ma voix trembla) Sa colère s'abat sur moi et m'enserre la gorge...
— Une part inconsciente de ton esprit refuse de renoncer à Jhin, elle construit ces cauchemars et manipule tes ombres.
— Si c'est inconscient, qu'est-ce que je peux y faire ?! paniquai-je.
— Il y a deux choses. La première est un exercice.
— Un exercice ?
— Si tu acceptes de me donner tes mains... »
Zed ouvrit ses doigts, tourna ses paumes vers le haut et les avança doucement vers moi. Mon cœur tambourina. Là, s'il ne le faisait pas exprès. Je le toisai, suspicieuse. Il fronça les sourcils, se justifia :
« Ça peut désorienter la première fois alors je te propose de garder un contact physique, pour que tu puisses t'y raccrocher si ça ne va pas. Tu peux aussi essayer sans... si... (il arqua un sourcil) si ça te met mal à l'aise... »
Aussitôt, je posai nerveusement mes mains sur les siennes. Ses doigts se refermèrent doucement sur les miens. Électrisant.
« Ferme les yeux. Détends-toi... »
J'inspirai profondément, fermai les yeux et expirai lentement.
« Ressens la magie. »
Sa voix était si douce en cet instant. J'obéis, attentive, à l'écoute. Je discernai la magie circuler dans l'air, couler en flux discontinus, calme.
« Je la sens... avisai-je.
— Concentre-toi... l'une de ces énergies va te sembler particulière. »
Je cherchai, sondai d'un flux à l'autre ces essences similaires, familières. Plus mon esprit glissait, focalisé sur sa quête, plus je perdais le lien avec mon environnement. Il s'évapora progressivement, jusqu'à s'effacer complètement, lointain désormais. Là. Je discernai une variation dans le flux, une magie plus rigide, âpre et fugace.
« Je l'ai... murmurai-je.
— Bien. Laisse-la t'imprégner. Essaye de créer quelque chose. Ne vise pas trop grand, prends ton temps. »
Créer quelque chose, c'était dans mes cordes. J'invitai la magie à me traverser pour mieux s'évader de mon corps. Je perçus la brume rouler, s'enrouler, se dérouler sans résistance sur le fil de mes pensées. Je saisis son essence volatile et la métamorphosai en... en roses ?
« Ne lâche rien... souffla Zed. Et ouvre doucement les yeux... »
Je soulevai lentement mes paupières. L'éclairage de la pièce m'éblouit. Je maintins l'équilibre, libérai l'énergie en boucle stable. Mon regard s'arrêta sur Zed d'abord. Un sourire fleurit sur ses lèvres — c'était si rare. — Puis une ombre attira mon regard. Je tournai la tête. Mon cœur pulsa. D'immenses roses noires tapissaient le plancher de leurs coroles brumeuses.
« Imagine un peu... tout ce que tu peux faire avec un peu d'entraînement... »
Je m'émerveillai du spectacle. Je peinai à croire que j'en étais la créatrice.
« C'est tout pour l'instant. Laisse-les s'en aller, doucement. Respire et relâche. »
Je m'apaisai et abandonnai ma prise sur cette énergie sombre. Les fleurs se volatilisèrent aussitôt. Zed lâcha mes mains et se distancia légèrement.
« C'est vraiment pas mal pour une première fois. J'ai beaucoup de choses à t'apprendre... Mais dans l'immédiat, on doit contrer tes cauchemars.
— Comment ?
— En reprenant le contrôle. Maintenant que tu connais cette énergie, tu devrais t'en souvenir. Comme tu l'as constaté, c'est toi qui manipule tes ombres, Hirose, pas l'inverse. Si tu parviens à reprendre conscience durant ces cauchemars, tu pourras agir dessus.
— Mais... Je ne peux pas savoir quand je rêve ou non ! paniquai-je.
— C'est pour ça que je serai là... Je te parlerai. »
Je reculai, le cœur affolé.
« Tu crois que ça va marcher ?
— J'espère... parce que ça a fonctionné la première fois...
— La première fois ?
— Je t'ai sorti de ton cauchemar la nuit dernière, en te parlant. Il te faut un déclic qui te rappelle que tu es en train de rêver. Si tu entends ma voix, tu te souviendras peut-être que c'est le moment de reprendre ce qui t'appartient. Reprendre le contrôle.
— Et si ça ne marche pas ?!
— Qu'as-tu à perdre ? Tu ne peux pas vivre sans dormir et je n'ai pas d'autre alternative. Mais mon rôle s'arrête ici, c'est à toi de mener ce combat. A toi de trouver la force de te battre. Ne laisse pas la peur te dévorer. Si elle s'empare de toi... »
Il posa l'extrémité de son index sur mon front.
« Ton ennemi est à l'intérieur. Mais ton allié aussi. Reprends le contrôle. »
Je frémis. Zed avait ce pouvoir sur moi. Je m'abreuvais de ses paroles jusqu'à la lie parce qu'elles étaient d'une puissance telle qu'elles entrouvraient des brèches vitales au plus profond de ma chair, elles éveillaient en moi tout ce que j'avais de meilleur. Quelle douce ironie que le Maître des Ombres se trouvait être en réalité ma plus grande source de clarté.
Il se leva.
« Allons manger. Me feras-tu ce plaisir sans que j'ai à t'y forcer ? »
Je ne pus réprimer un sourire. Je me levai à mon tour.
« Oui. Mais... je ne le fais pas exprès, tu sais ? »
Il déverrouilla la porte.
« Exprès de ?
— De ne pas avoir faim.
— Un petit effort, l'appétit vient en mangeant. Ton estomac va finir par se dévorer lui-même. »
๑๑இ๑๑
Mon regard s'enlisait dans ma troisième pinte vide comme je me noyais dans mon vague à l'âme, déchirée malgré moi. Je devais me rassembler, arroser et fertiliser de certitude la graine que Zed tentait de semer dans mon cœur pour que fleurisse le seul droit chemin.
Kayn déposa soudain une pinte pleine devant moi.
« C'est pas raisonnable... soupira Chisana sur ma droite.
— Il faut bien fêter vos retrouvailles, non ? argumenta Kayn avec un sourire ivre en coin. »
Je saisis la pinte. La quatrième. La quatrième était toujours fatale. Je la levai vers ma sœur en lui adressant un sourire sincère. Elle trinqua et secoua la tête en roulant des yeux avant d'avaler une gorgée. Je m'apprêtai à faire de même quand une main se posa sur le haut de ma bière. Prête à mordre, je relevai la tête pour trouver le visage de l'odieux crétin qui tentait de couler ma bouée de sauvetage. Je ravalai ma remarque quand je vis Zed en contre-plongée. Son regard me jugeait durement — mais je n'en étais pas totalement certaine parce que son visage se dédoublait légèrement.
« Je suis juste pompette... le rassurai-je.
— Justement, gronda-t-il. C'est amplement suffisant... Tu sais très bien pourquoi.
— Pourquoi ? demanda Kayn avec intérêt. »
Le regard de Zed fusilla son disciple.
« Parce qu'elle va confronter ses cauchemars, dit-il. Allez ! Il est temps pour tout le monde d'aller dormir. Demain, nous dormirons au temple. Et on ne s'arrêtera pas avant d'y être. »
La terreur me scia les tripes. Le moment fatidique, celui que j'avais tenté de fuir dans la boisson était si proche. Et je ne pouvais plus y échapper.
Je suivis Zed dans notre chambre isolée et refermai la porte derrière nous. Je contemplai la pièce, spacieuse et propre malgré son usure du parquet miteux au plafond vieilli. Je me mordillai la lèvre en découvrant le lit double. Malgré l'angoissante épreuve qui m'attendait, je regrettai de ne pas avoir fini cette pinte de bière. J'étais beaucoup trop nerveuse, à chaque regard que Zed posait sur moi, mes jambes tentaient de se dérober.
« Tu préfères peut-être que je laisse les lanternes allumées ? demanda-t-il soudain.
— Si ça ne t'ennuie pas... on peut en laisser une ? »
Je m'assis sur le rebord du lit, ôtai mes bottes et mon corset avant de m'allonger sur le dos. Le plafond s'obscurcit lorsque Zed pinça la flamme d'une des deux bougies. Je me calfeutrai dans le matelas, joignis mes mains sur ma poitrine en guise de protection. Ma respiration s'accéléra. La présence de Zed était rassurante et particulièrement plaisante, mais j'avais conscience qu'il ne pourrait me suivre là où je m'apprêtais à sombrer.
« Je sais que tu peux y arriver, murmura-t-il en s'allongeant de son coté. N'oublie pas que les ombres t'ont déjà mise à l'épreuve, elles se soumettront toujours à toi. »
Facile à dire. Il ne les voyait pas lui, ces sinistres difformités, cette parade hideuse et douloureuse qui m'étranglait sans état d'âme. Et ses yeux. Ses... yeux. Mes paupières s'étaient closes. Je luttais. Je les rouvrais de temps à autres, secouée par l'appréhension. Mes pupilles s'étaient accoutumées à l'obscurité ambiante et je percevais les nuances de lumière chaude se faufiler sur le lit, sur la porte fermée à ma gauche, sur le mur jaunâtre face à moi.
Soudain la brume tomba comme un couperet noir. La lueur jaunâtre se voila d'un gris sombre. L'atmosphère s'alourdit comme ensevelie sous une épaisse fumée brunâtre. Oh non... Ça recommençait. La mélodie lugubre et désaccordée d'un violon s'infiltra à travers la porte close. Glaçante. Je tournai doucement la tête vers l'entrée, la fixai, le ventre noué de terreur. Le volume s'amplifia avant de cesser brutalement. Mon souffle s'accéléra dans le silence subit. Je me tassai dans le fond du matelas et basculai vers Zed, désemparée. A cet instant, mon sang se figea. Étendu sur le coté, il dormait à poings fermés ! Comment osait-il ? Qu'allais-je faire sans lui ?! Il avait promis de m'aider ! Un grincement derrière moi me glaça les vertèbres une à une. Un frisson remonta jusqu'à ma nuque. La porte coulissait lentement. Je me pétrifiai, incapable de trouver le courage de me retourner. Une présence se glissa derrière moi. Un rire cauchemardesque déchira le silence. Glauque, terrifiant. Mon sang pulsa à m'en percer les tympans, à m'en éclater les tempes.
« Zed... suppliai-je. Par pitié ! Aide-moi ! »
Je fus incapable de bouger. Incapable de tendre le bras vers Zed pour le secouer. La panique me liquéfiait de l'intérieur. Je poussai un cri de stupeur, un cri muet, lorsqu'une main se posa sur mon épaule, me basculant de force sur le dos. Jhin se tenait face à moi, flottant au-dessus de mon corps. Il ôta son masque et son visage m'apparut avec un air détaché. Puis il se déforma dans un sourire carnassier inhumain, tandis que le décor tout entier se métamorphosait dans un voile macabre où des dizaines de visages défigurés grimaçaient d'épouvante. Les yeux de Jhin, deux immenses pupilles jaunes, luisaient dans les ténèbres, braquées sur moi et son sourire s'allongeait exagérément jusqu'à lui craquer les commissures. De sa bouche déformée dégorgea une brume noire visqueuse sur mon visage, un violent torrent d'émotions dégoulina sur mon âme. Colère. Tristesse. Haine. Rancœur. Honte. Désespoir. Trahison. Peur. Peur. Peur. Je hurlai mais ma bouche ne fit qu'un appel d'air désespéré. Ma voix fut mutée par une poigne glaciale fermement compressée autour ma gorge qui libérait de grandes fleurs de chair en liquéfaction. J'étouffai. Je sombrai, tournai vivement la tête vers Zed. Il dormait. Comment pouvait-il me lâcher dans une situation pareille ? La gorge comprimée, je suffoquai, le regard désespérément tourné vers lui. Je songeai un instant qu'il serait ma dernière vision de ce monde.
« Je suis là, Hirose. »
La chaleur de sa voix me transcenda. Ses lèvres n'avaient pas bougé. Il dormait toujours. Je manquais d'air. Dans un reflexe, mon corps se contracta, convulsa. Je luttai pour reprendre mon souffle. En vain.
« Ce n'est qu'un rêve. »
Ses mots résonnèrent dans l'espace, sa voix surplomba le chaos pour illuminer mon esprit. C'était un rêve ! Zed ne dormait pas ! J'étais en train de rêver qu'il dormait ! Mes ombres. Je devais me concentrer sur mes ombres ! Entre douleur et étouffement, je fermai les yeux. Le ricanement dénaturé de Jhin résonna crescendo en échos assourdissants. Je sentis la magie des ombres circuler, vibrer en moi. Je la saisis. Une étincelle de détermination embrasa tout mon corps. C'était MON rêve ! Le mien ! La terreur s'estompa. Je renversai le flux des ombres et réagençai la scène, transformai les visages en fleurs d'ombres qui s'entassèrent les unes sur les autres. Jhin se dissipa parmi elles. La gorge libérée, je repris une profonde bouffée d'air. Enfin.
Lentement, je m'apaisai. Plus légère, sereine. La valse des ombres se dissipa dans l'air. Une silhouette apparut dans un nuage de poussière fumant. Fine, élancée et légèrement cambrée, elle se dessina doucement sous mes yeux à mesure que la brume s'estompait. Une longue chevelure rouge comme le sang, un bras cuivré reconnaissable entre mille, de grands yeux verts désorientés qui me fixaient sans ciller : c'était moi ! Du moins, le fantôme de celle que j'avais été. Malheur, quelques soient nos croyances, il était toujours de mauvaise augure de rencontrer son double, même dans un songe. Je tentai de la transformer en roses d'ombre mais elle resta invariablement insensible à mon contrôle, comme si son essence m'échappait.
« Qu'est-ce que tu me veux ?! aboyai-je.
— Ne me crie pas dessus... murmura-t-elle d'une voix fluette. »
Elle s'avança doucement vers le lit avant de le contourner. Son regard curieux roula sur Zed, plongé dans un profond sommeil.
« T'approche pas ! menaçai-je en me redressant. »
Elle me lança un regard accusateur avant de se rapprocher de Zed pour le détailler.
« Alors c'est lui ? C'est pour lui que tu as trahi Jhin ?
— Oui ! Je le respecte et je le suivrai quoiqu'il advienne, alors dégage !
— Tu t'entends parler, Hirose ? Qu'est-ce que tu lui trouves ? Ce maraud colérique est incapable d'apprécier l'art.
— Certes... mais il me protège, il est juste ! Et à ses cotés, je vais devenir plus forte !
— Plus forte ? Et que feras-tu de cette... (elle grimaça de dégoût) force ?
— Je pourrai faire... beaucoup de choses !
— Tu n'en as pas la moindre idée ? Allez, un petit effort... »
Elle revint sur ses pas et se pencha sur moi. Je m'écartai mécaniquement.
« Dégage !
— Tu vas apprendre à maîtrise les ombres, et quand tu en auras l'occasion, tu iras libérer Jhin, tu supplieras son pardon, tu supplieras cette fin parfaite si longtemps promise.
— Jamais !
— Cesse de nous mentir. Je serai là pour te le marteler, encore et encore. Et encore...
— Comment oses-tu ?! me braquai-je.
— Oh, c'est très simple, souffla-t-elle au creux de mon oreille. JE SUIS TOI. »
Mon cœur pulsa si fort que je sortis de mon sommeil d'un bond. J'étais toujours allongée sur le dos dans la chambre jaunâtre, la main enlacée par les doigts de Zed. Haletante, je tournai la tête vers lui et trouvai son regard étonné. Il ne s'était en réalité jamais endormi.
« Tu l'as fait ! se réjouit-il. »
Je soupirai de soulagement. Avais-je réellement réussi ? Avais-je réellement chassé mes sombres pensées ? Peu importait, ce maudit rêve ne signifiait rien ! J'avais désormais la certitude profonde et sincère que jamais je ne trahirais Zed. Comment le pourrais-je et qui d'autre que moi pouvait en avoir le cœur plus net ?
« Comment tu te sens ?
— Soulagée... avouai-je. Tu avais raison. Une part de moi n'acceptait pas que je te suive. Mais j'en suis certaine maintenant... je te suivrai jusqu'au bout... Maître Zed. »
Ses doigts s'écartèrent doucement des miens. Je resserrai aussitôt ma prise. Je le tenais, je n'envisageais pas de le laisser filer. Son regard confus me secoua d'angoisse. Mon souffle se suspendit dans l'attente de sa réaction que j'imaginais déjà déçue et impulsive.
Les ombres se mirent soudain à danser autour de nous : la flamme de la lanterne vacilla avant de s'éteindre. L'obscurité absolue nous ensevelit, accentuant le pesant silence qui se refermait sur nous comme un voile âpre. Mon esprit s'embrumait. Je succombais à la proximité inappropriée de nos corps dans le même lit, la même pièce, au même instant. Irrésistible.
Zed n'avait pas riposté, il accusait le coup et sa main attendait encore dans la mienne. J'osai en conclure qu'il renonçait à ses principes. Je déglutis difficilement et caressai légèrement sa main de l'extrémité de mon pouce. Mon cœur tambourina dans ma poitrine. L'obscurité aveuglante exacerbait mes perceptions. Doucement, ses doigts chauds se refermèrent sur les miens.
« A quoi tu joues, Hirose ? murmura-t-il. »
Sa main se retira brutalement de la mienne.
« Je suis désolée- »
Je m'interrompis lorsque le matelas remua dans un grincement soudain. Un affaissement sur ma gauche puis sur ma droite et le souffle brûlant de Zed rejoignit ma nuque. Il s'était glissé au-dessus de moi en quelques secondes. Ses coudes s'enfoncèrent de chaque coté de mon oreiller. Son corps effleura le mien, m'arrachant un soupir de surprise. Mon cœur s'agita. Son murmure emprunt de transgression frisa le creux de mon oreille :
« Es-tu sûre de vouloir jouer à ce jeu-là ? »
Emportée par sa proposition, je dépose mes mains sur son torse massif, bien trop avide de son corps jusqu'ici défendu. Un soupir implorant m'échappe :
« Certaine... »
Mes doigts s'empressent sur son corps, glissent sur chaque courbe, sur chaque muscle que laisse deviner la fine barrière de tissu qui m'en sépare. J'ai honte de m'empresser à ce point mais je ne peux lutter contre la fièvre qui s'empare de moi. Effervescente. Ses lèvres effleurent les miennes et je les capture aussitôt. Sa langue caresse la mienne. Sensuelle. Sa main descend le long de ma nuque, dévale mes hanches et effectue un demi-tour pour se glisser sans retenue sous mon corsage. Je me sens ivre de ses mains. Ses caresses irradient sur ma peau. Immorales et d'autant plus délectables. Sa main baladeuse s'arrête sur mes seins tendus, ses doigts glissent habilement sur chacun d'eux. Je soupire, mon corps se cambre contre le sien.
Obscène. L'indécence de me livrer à lui me dévore. Mes mains se faufilent sous son uniforme, je parcours sa peau, la savoure de mes doigts. Mon souffle frémissant brise le silence. Il rompt notre baiser, se redresse et abandonne le haut de sa tenue dans un geste brusque avant de me déshabiller si vite. Si empressé. Sa bouche embrasse ma poitrine, je me cambre d'un désir qu'il m'est impossible de réprimer. Je m'accroche à son cou. Il mordille le bout de mon sein, je m'enflamme, un gémissement m'échappe. Mes doigts s'engouffrent dans ses cheveux doux et souples. Mon bassin se tend contre le sien. Je perds la raison. Le désir me submerge. Mon corps nu ondule sous le sien, le supplie de me prendre, de toute sa masse, de toute sa force.
Il se redresse. Un bruit de frottements m'avise qu'il se débarrasse de ce qui lui reste de vêtements. Je frissonne, impatiente et nerveuse. Il s'avance entre mes cuisses. Dans un geste brusque, il soulève mes jambes pour les rabattre sur ses épaules. Mon souffle se coupe sous la surprise. Il plaque mes fesses contre son bassin, son membre glisse entre mes cuisses, m'arrache un soupir. Mon sort est scellé. Ma tête tourne et tourne. J'en oublie qui je suis, où je suis, rien ne compte plus désormais si ce n'est l'emprise de Zed sur tout mon être.
Enivrée. Je me soumets sans une once de résistance. Il se penche légèrement et s'insère lentement en moi. Le plaisir se diffuse dans ma chair. Profond. Je laisse un soupir m'échapper. Dans un coup de rein, son va-et-vient m'en décroche un nouveau. Comme une réponse à mes réactions inconvenantes, ses coups se déchaînent brusquement. Frénétiques. Cinglants. La fièvre m'emporte, un soupir ostensible se perd dans ma respiration hachée par ses charges brutales. Le plaisir m'envahit au point que j'en perds l'équilibre. Il rajuste mes jambes sur ses épaules, les maintien plus fermement, se penche en avant, me contorsionne et plaque sa main contre ma bouche. La cadence et la virulence de ses coups s'enveniment. Chaque assaut m'inonde d'un plaisir si intense que mes soupirs s'achèvent dans des cris incontrôlés, incontrôlables. Sa main se presse sur mes lèvres plus fort encore. Je tente de me retenir, au supplice.
Il ralentit soudain, se retire et sans aucune délicatesse me retourne face contre le matelas. Il tire mon bassin dans un geste impulsif, le remonte contre le sien, me saisit les poignets pour les bloquer dans le creux de mes reins. Seigneur. Mon visage s'enfonce dans l'oreiller. Tout mon équilibre est ébranlé, soumis à ses pulsions bestiales. Il s'enfonce en moi et relance sauvagement les hostilités. La salve de ses coups de reins, toujours plus brusques et plus profonds, me plonge dans une agonie de plaisir. Son souffle saccadé envahit l'espace sur le rythme de son bassin qui claque contre mes fesses désormais à son entière disposition. La bouche engouffrée dans l'oreiller, je hurle le plaisir infernal qui me traverse par vague à chaque incursion de son membre dans mon étroite intimité. Je succombe. Je me supplie de résister encore un peu. Mon corps se tord de plaisir et la poigne de Zed me remet à ma place pour mieux contrer toute tentative d'échapper à ses assauts. Mon bassin se brise mais je prie pour qu'il ne ralentisse pas, qu'il ne s'arrête pas. Plus je m'enfonce dans les draps, plus le plaisir s'amplifie, à chaque coup, encore, toujours plus, exaltant. Captive de ses charges déchaînées, je m'apprête à me briser de plaisir. Le coussin étouffe mes cris effrénés. Il s'arrête soudain, nous bascule allongés sur le coté. Il libère mes bras et ramène mon dos contre son torse musclé. Il reprend ses cruelles mais ô combien plaisantes allées et venues et son souffle torride caresse ma nuque. Ses larges bras m'enserrent contre lui. Ses coups déferlent, impitoyables, m'arrachent un cri de plaisir saccadé. Sa main se pose durement sur ma bouche.
« Un peu de discipline, murmure-t-il, haletant. Tu es si bruyante... »
Comme pour me réprimander, il s'insère plus fermement encore. Je dérape. Je perds littéralement la raison à encaisser son sévère martellement. Démesuré. Je me tords, je convulse.
Ne t'arrête pas...
Sa main se presse sur mes lèvres, il le sent tout autant que moi, je m'apprête à... Je me cambre sous la décharge de plaisir qui me fusille de toutes parts. Ses assauts abondent pour m'achever. Mon hurlement peine à se dissoudre sous sa paume fermement plaquée contre ma bouche. Le plaisir me foudroie. Je m'effondre.
Il se retire et me tourne vers à lui, capture mes lèvres, les mordilles. J'en tremble encore et le décor valse dans la pénombre. Ma bouche dérape dans son cou et je me faufile en baisers jusqu'à son nombril, parcours ses abdominaux saillants et enfin mes lèvres trouvent son membre endurcit. Je l'embrasse doucement et, n'y résistant pas, ma langue vient y goûter, dévale toute sa longueur, remonte à son sommet. Il gémit. Quel délice d'être désormais maîtresse de son plaisir. Je saisis délicatement son membre et le gobe avec gourmandise. Sa main se faufile dans ma chevelure puis l'empoigne doucement mais fermement pour accompagner mes gestes. Ma bouche engloutit sa virilité si large que ma langue peine à se mouvoir. Au rythme de sa respiration ardente, je l'accompagne dans ses va-et-vient, me délectant des gémissements qu'il peine à réprimer. Il soupire plus fort. Ses jambes s'agitent. Il va craquer. Je resserre mes lèvres, laisse échapper un petit gémissement et aussitôt il se cambre. Sa poigne se resserre, son membre s'enfonce dans ma gorge, m'étouffe. Il laisse échapper un râle soufflant. Sa semence se déverse dans le fond de ma gorge, aussi agréable que scandaleuse. Je m'extirpe et le rejoint, me laissant tomber à ses cotés.
Essoufflé, il se tourne vers moi et enfouit sa tête dans mon cou. Ses mains saisissent mes hanches pour les caler contre lui.
« La prochaine fois, je te bâillonne... murmure-t-il.
— La prochaine fois... ris-je. »
Je pose doucement mes mains sur son torse et m'effondre de fatigue.
๑๑இ๑๑
La lueur de la lune à travers la petite fenêtre aspergeait la pièce, esquissant de les contours du corps nu — et fort bien taillé — de Zed, endormi dans mes bras. Son souffle caressait ma poitrine par vagues paisibles. Mon cœur s'agita. Mes doigts sur son torse retraçaient lentement le contour des tatouages que l'obscurité fondait sur sa peau, accrochaient doucement les sillons de cicatrices superficielles, profondes parfois. Je m'estimais chanceuse de le sentir se lover contre moi, tous deux enlacés si loin de la réalité, si loin du monde. Mon souffle se coupa lorsque je sentis ses doigts glisser légèrement sur mes hanches. Je clignai plusieurs fois des yeux pour constater que les siens s'étaient entrouverts. Un éclair illumina son regard carmin.
Il saisit brusquement mon poignet et me tira contre lui. Je me redressai, à califourchon sur son bassin. Ses mains s'emparèrent de mes hanches, relançant une nouvelle vague de désir ardent. Je me penchai pour presser ma poitrine sur son visage.
« Surtout, rien de maladroit... murmurai-je.
— Impertinente... »
Soudain, une sensation surprenante se faufila sur ma peau, s'immisça sur mes jambes, mes hanches, ma poitrine, me pénétra doucement de toutes parts, chaude et froide, intrusive. Je me redressai légèrement. D'un coup d'œil affolé, je discernai des ombres onduler contre mon corps. J'interrogeai Zed du regard. Un sourire en coin, le regard indécemment joueur, il murmura :
« Aimerais-tu essayer quelque chose de plus... singulier ? »